Égalités / Médias

Les journalistes «sexpatriés» nuisent à la couverture médiatique de l’Asie

Temps de lecture : 11 min

Loin de toute paire d’yeux inquisiteurs et jouissant d'une relative impunité judiciaire, certains journalistes occidentaux abusent de leur position de pouvoir.

Un homme prend une photo depuis un toit à Pékin. | Raj Eiamworakul via Unsplash License by

Aujourd’hui, j’ai la réputation d’être une militante farouche dans les sphères où j’évolue, prompte à mettre en avant la voix des femmes et des minorités dans les médias. Mais quand je suis arrivée en Chine il y a sept ans, moi, la journaliste canadienne de 23 ans d’origine chinoise, les choses étaient bien différentes. Aux yeux de certains hommes de mon réseau professionnel, j’étais une cible, pas une égale.

Et le chemin qui m’a fait passer de cible silencieuse à militante a été semé d’embûches, jalonné de harcèlements et d’agressions.

Un jour, devant chez moi, un collègue journaliste est sorti du taxi que nous avions pris ensemble. Je pensais que nous avions partagé ce taxi pour rentrer chacun chez soi, mais il avait autre chose en tête et j’ai brusquement senti sa langue sur mon visage. Un autre soir, un journaliste m’a attrapé le poignet et m’a traînée hors d’une boîte de nuit sans dire un mot. J’étais clairement trop saoule pour donner mon consentement. Il s’agissait d’une tentative préhistorique de me fourrer dans son lit tant que j’étais encore assez ivre. Une autre fois encore, dans un restaurant de Pékin, un directeur des relations publiques occidental a glissé la main sous ma robe et m’a agrippé l’entrejambe.

Ce genre d’incidents n’est même pas forcément dicté par la proximité. J’ai reçu beaucoup de «dick pics» [photos de pénis] non sollicitées de la part de correspondants étrangers –généralement par le biais du service de messagerie hautement surveillé WeChat. Quelque part, dans les profondeurs de l’appareil de surveillance chinois, il existe une surprenante collection de photos d’organes génitaux de journalistes.

Le monde à l'envers

Le mouvement #MeToo nous a rappelé à quel point ces histoires sont courantes –mais le comportement des hommes qui travaillent dans un pays étranger est, selon mon expérience, bien pire que ce que j’ai jamais pu vivre dans mon pays. Heureusement pour moi, je n’ai vécu cela qu’en tant que journaliste détachée, pas sur mes propres lieux de travail, mais tout le monde n’a pas ma chance. Si ce phénomène n’est pas limité à la presse, il est particulièrement problématique pour les journalistes.

Le mardi 15 mai, une sombre réunion du Foreign Correspondents’ Club of China, qui représente les intérêts des journalistes étrangers dans un environnement local difficile, en a donné un autre douloureux exemple. Comme l’a rapporté le New York Times, Jonathan Kaiman, l’ex-président du club qui a démissionné en janvier après avoir été accusé de comportements déplacés par Laura Tucker, une ancienne amie, est désormais accusé d’agression sexuelle par une journaliste, Felicia Sonmez. Après la deuxième accusation, le Los Angeles Times s'est hâté de le suspendre de ses fonctions de chef du bureau de Pékin et a lancé une enquête. Mais comme l’a noté le journal Hong Kong Free Press, la première accusation avait poussé de nombreux correspondants hommes à lancer des attaques misogynes visant Laura Tucker dans des conversations en ligne.

«J’ai vu des correspondants que je savais accumuler les agressions en privé prendre la tête des reporters dénonçant les souffrances des femmes asiatiques»

Ce genre d’actes et cette conviction que tout est permis illustrent cette impression d’impunité et ce penchant pour les agressions sexuelles qui menacent de fausser les articles sur l’Asie, et qui trop souvent laissent la parole aux hommes qui justement s’attaquent à leurs collègues. J’ai vu des correspondants que je savais accumuler les agressions en privé prendre la tête des reporters dénonçant les souffrances des femmes asiatiques, ou se vanter de leur courage lorsqu’ils travaillaient sur les droits humains. Dans trop d’articles, les hommes asiatiques sont vus comme les seuls coupables d'actes déplacés tandis que les femmes asiatiques sont réduites au statut d’objets sexuels ou de victimes. Et ce comportement répréhensible –tout comme les reportages négatifs qui s’ensuivent– est un phénomène récurrent en Asie, de Tokyo à Phnom Penh.

Certes, certains des plus fervents défenseurs masculins de la cause féminine de ma connaissance sont des gens qui ont réagi contre cette dynamique parmi leurs pairs. Mais à quelques exceptions près, ce sentiment d’avoir tous les droits et les actes de nombre d'hommes que j’ai rencontrés dans des secteurs liés aux médias de Hong Kong et Pékin n’avaient rien à voir avec ce que j’ai pu vivre chez moi, à Vancouver, au Canada, ou quand j’étais étudiante à New York. La culture destructrice des expatriés se retrouve dans plusieurs pays et le comportement sexuel déplacé –surnommé «comportement sexpatrié» dans cet univers-là– est loin d’être cantonné aux touristes. Souvent, les pires dégâts sont infligés par des hommes bien installés dans des positions d’influence dans les secteurs du journalisme, de la diplomatie et des échanges internationaux.

Chez eux non mais là-bas oui

Au cœur du problème, il y a une absence de responsabilisation. Un comportement qui pourrait (ou devrait) vous valoir un renvoi à New York passe souvent inaperçu à Pékin ou Kuala Lumpur, où les rédactions à l’étranger n’ont que peu de contact avec la maison-mère et, dans certains cas, aucun mécanisme permettant aux employés de se plaindre en cas de harcèlement ou d’agression. Même quand les plaintes sont relayées, les correspondants sont parfois tout simplement transférés vers une autre région d’Asie.

«Je crois que beaucoup d’hommes expatriés, surtout en Chine et dans le sud-est asiatique, ont une vision des femmes bien tordue», estime un photographe basé dans le sud de la Chine, sous couvert d’anonymat parce qu’il n’est pas autorisé à parler à la presse. «Je crois que certains d’entre eux s’en sortent en se tenant chez eux, mais quand ils se retrouvent dans des endroits où il est très facile d’avoir des relations sexuelles, surtout pour un mâle blanc qui incarne un certain statut aux yeux de certaines femmes locales, ils en abusent.»

«Une démarche telle que parler des actes déplacés d’un supérieur peut s’avérer impossible à l’étranger»

Les problèmes sont aggravés par la dynamique de pouvoirs inégalitaire dans les rédactions des médias internationaux qui emploient du «personnel local» pour leur fournir des traductions, conduire des recherches et négocier les procédures administratives complexes, tout en les payant une fraction de ce que gagnent leurs collègues étrangers. En Chine, ces «news assistants» sont principalement des jeunes femmes. On retrouve cette tendance dans d’autres pays, où le réservoir de personnes disposant des connaissances en anglais nécessaires pour le travail est souvent majoritairement féminin. «Beaucoup de gens, surtout ceux qui ont de réelles connaissances régionales et locales, ne sont pas recrutés dans des conditions correctes et ont peu ou pas de recours à la loi ou à l’aide des syndicats, ni même un soutien ou des conseils de bon sens» déplore Didi Kirsten Tatlow, journaliste originaire de Hong Kong. Les sièges lointains de ces entreprises peuvent ignorer jusqu’à leur existence.

«Ils n’ont aucune sécurité de l’emploi: au moindre conflit, ils peuvent se retrouver à la porte» raconte Yajun Zhang, ancienne news assistant. Conséquence, le harcèlement sexuel et la discrimination basée sur le sexe ou l’origine ethnique sont susceptibles de se produire en toute impunité. Et même lorsqu’ils sont signalés, il peut s’avérer extrêmement difficile de mener des enquêtes à distance et en tenant compte des barrières culturelles. Une démarche telle que parler des actes déplacés d’un supérieur, déjà difficile dans son propre pays, peut s’avérer impossible à l’étranger.

Clauses ambiguës

Autrefois, les correspondants expatriés en Asie envoyaient régulièrement leurs news assistants effectuer des démarches pour lesquelles leurs capacités linguistiques étaient trop limitées. Cette habitude a largement disparu suite à l’avènement d’une nouvelle génération de journalistes plus jeunes et plus divers1. Et pourtant, le personnel vulnérable continue de jouer un rôle prépondérant dans les reportages, se retrouvant souvent plus exposé à des risques au niveau personnel que les correspondants étrangers –tout en restant des employés de seconde classe aux yeux de la maison-mère.

Mais les problèmes de harcèlement sexuel et de sexisme sont loin d’être limités aux employés locaux. Une correspondante à l’étranger qui a couvert l’Asie pour un grand média américain pendant plus de quinze ans m’a confié avoir essuyé un sexisme flagrant de la part de ses collègues tout au long de sa carrière. Parfois, se souvient-elle, des collègues masculins s’attribuaient le mérite de son travail. Elle se souvient aussi qu'un manager lui a dit qu’elle ne pourrait pas obtenir de promotion parce qu’elle avait des enfants.

«Faute d’être inscrites dans un système juridique plus juste, les rédactions locales font souvent ce qu’elles veulent et s’en tirent parfaitement grâce à des clauses qui disent “personnel local” ou “la loi locale s’applique”, ou à des clauses ambiguës dans les contrats qui rendent toute plainte difficile», explique-t-elle. Bien que ces mesures soient généralement prévues pour s’appliquer aux employés locaux, elles rendent aussi les choses compliquées pour les autres. «Quand j’ai tenté de me plaindre à la direction, je me suis heurtée à un silence et les ressources humaines ont également été lentes à répondre.»

Plus dérangeant encore, une source a tenté de violer cette correspondante lorsqu’elle était en poste en Chine. Elle n’en a jamais parlé à ses supérieurs de peur que cette révélation ne nuise à sa carrière.

Joue-la comme James Bond

Les journalistes parachutés du siège pour des missions exceptionnelles ont également acquis la réputation de maltraiter les habitants du pays à qui ils ont recours pour écrire leurs articles –et tout particulièrement les femmes. En Malaisie, une journaliste expérimentée raconte comment un éminent correspondant d’un prestigieux journal américain est arrivé à Kuala Lumpur pour une mission de reportages l’année dernière et lui a demandé de l’aide. Elle a accepté de fournir des contacts et il a proposé de la retrouver pour le dîner, ce qu’elle a considéré comme un geste de remerciement.

«La conversation était décontractée au début, mais au bout d’un moment il s’est mis à me poser des questions sur ma vie sentimentale, puis sur ma vie sexuelle. J’ai éludé en faisant des plaisanteries et j’ai tenté de changer de sujet plusieurs fois pour parler du reportage sur lequel il était en train de travailler. Je suis allée aux toilettes, et quand je suis sortie il est venu vers moi, m’a attrapée et a essayé de m’embrasser. Je l’ai esquivé en bougeant la tête et répété deux fois: “Non, il n’en est pas question”. C’était un choc, et j’ai pu sentir quand il m’a agrippée qu’il ne portait pas de sous-vêtements. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui s’était produit, et en même temps je ne voulais pas couper les ponts avec lui, parce que c’est un journaliste qui travaille avec l’une des publications les plus respectées du monde», explique-t-elle sous couvert d’anonymat pour éviter les répercussions professionnelles.

«Se taper un max de femmes participe de l’aura du personnage»

Matt Schiavenza, journaliste qui couvre l’Asie depuis dix ans et qui a vécu dans la province chinoise du Yunnan, met le phénomène sur le compte de plusieurs facteurs, notamment l’accès à un alcool bon marché, le sentiment d’être loin de toute paire d’yeux inquisiteurs et une relative impunité judiciaire des harceleurs qui sévissent à l’étranger.

«En ce qui concerne les journalistes occidentaux, je crois que certains ont une mentalité de mâle alpha triqueur où ils se voient comme des “correspondants étrangers” à la James Bond, et où se taper un max de femmes participe de l’aura du personnage», suggère Schiavenza.

Tout cela décourage les femmes de rester dans le secteur. Outre l’objectification, le harcèlement et les agressions dont elles sont victimes, les femmes dans ce métier doivent aussi se colleter avec des problèmes comme l’inégalité des salaires. En janvier, la rédactrice en chef de la BBC en Chine, Carrie Gracie, a démissionné après avoir découvert que deux rédacteurs en chef hommes internationaux de la BBC gagnaient «au moins 50% de plus» que leurs homologues féminines.

Pour une vraie prise en compte des employés

Depuis que les réseaux sociaux permettent plus facilement aux journalistes de se faire entendre sur ce sujet, les consommateurs de médias d’information commencent à prendre connaissance du problème. À Washington, Rui Zhong, chercheuse sur les relations entre les États-Unis et la Chine au Wilson Center, révèle avoir découvert avec consternation que des journalistes hommes se querellaient sur les réseaux sociaux au sujet de leur définition du consentement à la lumière d’articles sur #MeToo venus d’Asie.

«Ce n’était pas surprenant parce que les femmes qui ont révélé ces histoires se sont pris des réactions violentes, mais c’est particulièrement dérangeant que ce soient des journalistes qui aient ce genre de points de vue, parce que leurs reportages contribuent à façonner la perspective des législateurs à Washington, analyse-t-elle. Donc, quand on examine la façon dont les médias présentent les questions hommes-femmes en Chine, je pense qu’il est raisonnable de demander comment les journalistes et les commentateurs envisagent eux-mêmes le consentement. Parce que cela détermine le genre d’articles qui va être imprimé et la manière dont les victime seront présentées.»

Travailler à l’étranger n’est pas toujours facile, les risques pour la sécurité sont parfois plus grands, et les journalistes devraient faire en sorte de se soutenir mutuellement plutôt que de faire partie du problème. Les correspondants étrangers de chaque pays ont tendance à se considérer comme des collègues même lorsqu’ils travaillent pour des groupes concurrents. Si cette faculté à s’unir signifie qu'ils peuvent faire corps face à des menaces telles que l’interférence policière, cela peut aussi empêcher les victimes de pouvoir parler ouvertement du harcèlement ou des agressions qu’elles subissent.

Les groupes occidentaux devraient chercher à bien mieux intégrer leurs employés dans leurs réseaux de ressources humaines mondiaux au lieu de les traiter comme du personnel local éminemment jetable. Cela s’avérerait payant non seulement en termes de protection et de diversification des effectifs, mais cela permettrait aussi de renforcer l’implication et la confiance d’employés qui se sentent souvent vulnérables et traités sans égards. Même si des considérations financières empêchent d’implanter des représentants des ressources humaines dans chaque pays, les sièges de ces entreprises se doivent d’être disponibles et de communiquer même avec –en fait, surtout avec– les employés de grade inférieur à l’étranger, s’ils ne veulent pas contribuer à la prospérité des prédateurs.

1Après la publication de cet article, plusieurs news assistants m’ont contactée pour me signaler qu’on attendait toujours d’elles et d’eux qu’ils exécutent des tâches quotidiennes non-professionnelles pour leurs homologues étrangers. Retourner à l'article

Joanna Chiu

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