Monde / Culture

Kanye West est un génie, mais Kanye West est aussi une buse

Temps de lecture : 9 min

À chaque sortie d'album, le public a tendance à passer l’éponge sur ses frasques, à remettre les compteurs à zéro, à tout lui pardonner. Mais cette fois, c’en est trop.

«On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans? Ça ressemble à un choix.» | Capture d'écran YouTube
«On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans? Ça ressemble à un choix.» | Capture d'écran YouTube

Musicalement, Kanye West, l’un des rappeurs et producteurs les plus influents (le plus influent?) de ces quinze dernières années, n’a pas pour habitude de fournir beaucoup de déchets. Chaque effort est au moins intéressant et certains, à l’échelle du hip-hop et de la musique occidentale, sont des albums charnières (il y a un avant et un après 808s & Heartbreak). Il n’est donc pas ici question de remettre ce gigantesque talent en doute. Kanye West est une bête musicale, point. Il n’est pas non plus question de parler de sa vie de people partagée avec Kim Kardashian.

Seulement voilà, sur cette sortie d’album plane un doute, se développe une peur: celle que l’on oublie ce qu’est aussi Kanye West. À savoir un type devenu au fil du temps insupportable, une caricature ni drôle ni tranchante, mais qui continue de guider les titres d’une grande partie des médias musicaux, schizophrènes quand il s’agit de traiter ses actualités artistiques, peoples ou provocs. Il faut que cela cesse, car cet homme est une buse.

Mauvais débat au mauvais moment

Le talent n’excuse rien, en tous cas pas les récentes sorties du rappeur. Ces dernières semaines, ces derniers mois, il y a eu plusieurs faits trop dérangeants pour que l’on s’extasie devant sa musique sans les mentionner, sans sourciller. Deux cas majeurs: juste après avoir été reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump en personne, il postait sur Twitter: «Vous n’avez pas à être d’accord avec Trump, mais la foule ne peut m’empêcher de l’adorer. Nous sommes deux dragons d’énergie. Il est mon frère».

Ça n’était pas la première fois, loin de là, qu’il affichait son soutien au président (oui, son soutien, car lorsque l’on porte une casquette où est écrit «Make America great again», on n’est plus dans la simple considération). Le second cas, et le plus polémique peut-être, c’est cette phrase sur l’esclavage, prononcée lors d’un «débat» télévisé tourné autour de sa personne:

«Quand j’ai vu Harriet Tubman [grande figure de la lutte contre l’esclavage, ndlr] sur le billet de vingt dollars, c’est là que j’ai voulu utiliser le Bitcoin. C’est comme tous les films d’esclaves. Pourquoi devez-vous continuer à nous rappeler l’esclavage? Pourquoi ne mettez-vous pas Michael Jordan sur le billet de 20 dollars? […] On entend parler de l’esclavage qui a duré 400 ans. Pendant 400 ans? Ça ressemble à un choix. Nous sommes dans une prison mentale».

La réaction de Van Lathan, animateur du média TMZ, a été salvatrice: «Je ne pense pas que tu penses quoi que ce soit. Je pense que ce que tu fais là est une absence de pensée. Et la raison pour laquelle je ressens cela, c’est que toi, Kanye, tu es en droit d’avoir une opinion, tu es en droit de croire en ce que tu veux. Mais il y a des faits, un vrai monde, une vraie vie avec des conséquences derrière tout ce que tu viens de dire. Pendant que tu fais de la musique, que tu es un artiste, que tu vies la vie que tu as gagnée en étant un génie, nous, le reste de la société, nous devons vivre avec ces menaces sur nos vies. Nous devons vivre avec cette marginalisation causée par 400 années d’esclavage dont tu dis qu’elles étaient un choix pour notre peuple. Franchement, je suis déçu. Je suis consterné et, mon frère, je suis incroyablement blessé par le fait que tu aies mué en quelque chose qui, pour moi, n’est plus réel. Tu dois être responsable mec».

Il était temps. Kanye West joue avec les faits et la réalité comme avec une boîte à rythme, mais quand on a à la tête de la première puissance mondiale un homme qui crie «fake news» à chaque question qui le dérange, ça n’a rien d’amusant, de distrayant ou de novateur. C’est même dangereux.

Des frasques juste avant ses sorties d’album

Habituellement, à chaque sortie d’album, ses frasques sont presque oubliées, comme si ses performances sur disques permettaient de remettre les compteurs à zéro. Mais pas cette fois. Déjà, lorsque Bill Cosby, célèbre acteur et humoriste américain, était accusé de viols sur de nombreuses femmes, il tweetait, laconique: «Bill Cosby est innocent».

C’était le 9 février 2016, trois jours avant la sortie de son album The Life Of Pablo. Une superbe stratégie de com', ne soyons pas dupe, mais sentant tout de même franchement l’irrespect, la malhonnêteté, et le vomi. Et ne sortez pas l’argument de la provocation, ça ne tient plus à ce niveau. Ce tweet et l’indignation qui a suivi n’ont rien changé. Kanye West a continué de jouir d’un pardon quasi constant. Pourquoi? Pour deux raisons.

Capture d'écran d'un tweet supprimé.

D’abord, les frasques du musicien n’ont pas toujours été de cet acabit. En 2009, lorsqu’il interrompait le discours de Taylor Swift aux MTV Video Music Awards après sa victoire pour le meilleur clip, expliquant que Beyoncé aurait dû remporter ce prix, devant un parterre médusé, il touchait un point sensible. Taylor Swift ne gagnait pas par son talent, pour son clip, mais pour une répartition plus équitable entre les différents styles musicaux, entre les différents publics que les nommés et nommées touchent en priorité. Aux USA, les choses fonctionnent de cette manière (en France aussi parfois, en témoignent les Victoires de la musique). Sans peut-être le vouloir, il soulevait un point sensible de l’industrie musicale américaine.

Quelques années auparavant, le 2 septembre 2005, soit quatre jours après le passage de l’ouragan Katrina et le désastre qu’il a provoqué, il lançait, en direct sur NBC, les yeux rivés sur l’objectif de la caméra: «George Bush s’en fout des Noirs». Étant donné le traitement de la catastrophe par le président d’alors, il avait visé juste, dans son ton singulier. Grâce à ces deux épisodes retentissants, le public, et ses fans en premier lieu, ont pris l’habitude du pardon.

L’art d’être haï

Le deuxième point, c’est le rapport au génie. Et il est complexe. On pardonne presque tout aux génies de notre époque. Alors quand Kanye West clame à qui veut l’entendre qu’il en est un, on finit par le croire. À juste titre, parfois, tant sa discographie est novatrice et passionnante. Mais le génie n’a jamais tort, faisant partie d’une caste qui équivaut pour certains et certaines aux nouveaux dieux de l’Olympe, vivant entre eux, pensant différemment, sans être atteints par le jugement des simples mortels.

C’est ce même rapport au génie qui a permis à Steve Jobs de vendre des iPhone à 800 dollars, à Zlatan Ibrahimovic de cracher sur son club et son histoire tout en vendant de plus en plus de maillots... On pardonne tout, quitte à se flageller. «Name one genius who ain’t crazy», clamait Kanye dans son morceau «Feedback», en 2016. Fort bien, mais n’oublions pas qu’il a aussi dit «As soon as they like you, make ‘em unlike you» («Dès qu’il se mettent à t’aimer, fais en sorte qu’ils te détestent»). Le principe atteint brutalement son paroxysme.

Le rapport au génie a de nos jours quelque chose de très capitaliste. Il transforme le non quantifiable, c’est-à-dire le talent, l’engagement, l’innovation, en valeurs strictes comme l’argent. À tout ce qui rapporte de l’argent, on fournit des moyens, une aura, une place privilégiée, tant que cela fonctionne. Adidas, sous contrat avec Kanye West, avait vu sa valeur boursière baisser après ses propos sur l’esclavage. Une «discussion» avec l’artiste plus tard, et c’était reparti comme en quarante.

Le rapport au génie autorise tout, un peu comme celui du self-made man. Trump, durant sa campagne à la présidence, l’avait bien compris, se permettant de choquer crânement, d’expliquer en boucle à longueur de meetings pourquoi il était riche, se réfugiant derrière son passé d’entrepreneur à succès, statut qu’il doit pourtant en grande partie à son père, Fred Trump. Pour le côté self-made man, on repassera. Mais puisque Kanye West est un génie, il aime ses semblables.

«Stop talking, Kanye!»

Comme Trump durant sa campagne, le rappeur est dans une fuite en avant. En tant que génie, il ne peut pas avoir tort. Il le sait, et peu après s’être fait moucher par Van Lathan à propos de l’esclavage, il tentait de recoller les morceaux en tweetant (encore...): «Encore une fois je suis attaqué pour avoir présenté de nouvelles idées».

Si l’on considère que beaucoup de suprémacistes blancs pensaient que l’homme noir était voué à être esclave et qu’il pouvait s’épanouir dans ce rôle, ça n’est pas très nouveau comme idée. Les temps ont changé. Aujourd’hui, Donald Trump est à la Maison-Blanche, et voir un rappeur réfléchir à haute voix dans sa cage dorée sur des thématiques redevenues sensibles dans le débat public est très déplaisant.

Chez Kanye West, il y a beaucoup de vent. Pas sur ses albums, pas dans ses clips, bien sûr. Mais autour, tout autour. Le 22 mai dernier, un contributeur du site spécialisé dans l’architecture archdaily.com l’a bien compris.

Explication: en 2013, Kanye West expliquait dans une interview qu’il souhaitait voir plus de Noirs devenir des leaders dans les domaines de l’architecture et du design. Le professeur et architecte Sekou Cooke s’était alors fendu d’un billet, «Keep Talking Kanye: An Architect’s Defense of Kanye West», dans lequel il se réjouissait qu’un homme comme lui, qui est «écouté quand il parle», puisse prendre la parole sur une telle thématique. Peut-être cette prise de position du rappeur pouvait-elle changer des mentalités. Mais il y a une semaine, soit près de cinq années plus tard, il reprenait la plume en titrant cette fois «Stop Talking Kanye: No More Defense For Kanye West»:

«Nous pensions que les intentions de Kanye étaient louables après qu’il a accepté de rencontrer les leaders de l’Harvard GSD’s African American Student Union en 2013. Nous imaginions à ce moment que cette rencontre serait un moyen de recruter de nouveaux étudiants en architecture noirs et latinos, de pouvoir financer leur scolarité, investir dans leur développement, et pourquoi pas collaborer sur des travaux qui impliqueraient ces jeunes designers et leurs communautés. L’excitation et l’espoir qui avaient pris la salle ont vite disparu. La discussion elle-même n’a eu aucun bénéfice, si ce n’est une compréhension plus profonde des frustrations de Kanye quant au fait qu’il ne soit pas pris au sérieux en tant que designer».

Kanye West n’est qu’un musicien

Kanye West dit n’importe quoi parce qu’il a du talent, comme Martin Shkreli le faisait parce qu’il avait de l’argent. Sauf que ce dernier, tombé en disgrâce rapidement, ne bénéficiait pas de cette obscure fascination qui nous empêche presque toujours de séparer l’homme de l’artiste. Pourtant, chez Kanye West, il serait aisé de le faire, puisqu’il cherche lui-même en permanence à être considéré comme plus qu’un artiste. Il le dit : «Les gens essaient de me réduire à un artiste, au hip-hop, à la communauté noire... Oui, je continuerai à représenter cela, mais je veux aussi représenter le monde».

Dans ce cas, ne nous privons pas. Il est un homme en quête de soi constante, jouant avec les concepts philosophiques et historiques comme il sortirait une nouvelle paire de chaussures. Ça n’est qu’un grand musicien et un designer quelconque, rappelons-le. Si la musique doit rester quelque chose de léger, les accusations de viol, le poids de l’esclavage, l’élection de Donald Trump ne le sont pas. Un nouvel album ne doit surtout pas le faire oublier, car Kanye West est peut-être génie, mais Kanye West est aussi une buse.

Brice Miclet Journaliste

Newsletters

Un prêtre pédophile a été recommandé par son diocèse pour un job à DisneyWorld

Un prêtre pédophile a été recommandé par son diocèse pour un job à DisneyWorld

On l'apprend dans le rapport qui met en cause plus de 300 prêtres américains pour abus sexuels sur enfants.

Les féministes argentines ont perdu une bataille, mais elles pourraient bien gagner la guerre

Les féministes argentines ont perdu une bataille, mais elles pourraient bien gagner la guerre

Le rejet par le Sénat argentin du projet de loi de légalisation de l’avortement ne sonne pas la fin du combat.

«Je suis aussi perdu que la Syrie»

«Je suis aussi perdu que la Syrie»

Newsletters