Sports / Économie

Suivre le foot français en 2020 vous coûtera 80 euros par mois

Temps de lecture : 5 min

Parce que la LFP a tout fait pour monter les enchères en faveur des clubs, elle a contraint les téléspectateurs et confisqué leur porte-monnaie.

Qui pourra débourser autant d’argent pour de simples matchs? | Marco Verch via Flickr CC License by

La nouvelle est tombée mardi soir: le football professionnel français a fait exploser la banque et est parvenu à vendre ses droits de diffusion pour plus d'un milliard d’euros. 1,153 milliard d’euros précisément.

La France parvient ainsi à combler son retard avec les autres grands championnats européens et devient la troisième ligue la plus chère d’Europe, derrière l’Angleterre (à 2,3 milliards par saison) et l’Allemagne (1,4 milliard d’euros). Le pays a tout simplement retrouvé «le concert des nations footballistiques», pourrait-on dire, et comble son retard compétitif avec le fameux «Big Four». Sitôt l’annonce faite, la présidente de la Ligue de football professionnel, Nathalie Boy de la Tour, et son directeur, Didier Quillot, s’étaient empressés d’afficher un optimisme béat.

«C’est une grande nouvelle pour le pays. […] La France va pouvoir attirer des stars et renforcer ses investissements structurels et conjoncturels, va attirer de nouveaux investisseurs et de nouveaux annonceurs.» Un cercle vertueux devrait s’opérer: l’argent en masse glané par les dirigeants du foot garantirait un retour sur résultat pour l’ensemble des quarante clubs professionnels français.

Personne en tout cas, mardi dernier, n’avait l’air dépité ou inquiet et tout le monde s’accordait à dire que cela était un immense succès. Mais en sommes-nous vraiment sûrs? La France, 5e au classement de l’indice UEFA au niveau sportif, peut-elle vraiment prétendre à la 3e place économique? N’y a-t-il pas un risque d’explosion d’une bulle inflationniste et d’un écroulement du système?

Une vente particulière

Il faut préciser, avec l’appel d'offres de la LFP, que les droits de diffusion ont été vendus pour la période 2020-2024, soit avec deux ans d’avance. Cela partait d’une volonté de la ligue de surfer sur l’engouement «Neymar au Paris Saint-Germain» et «Marseille vice-champion d’Europe». Seulement, ce décalage entre acte d’achat et moment de diffusion a provoqué une asymétrie d’informations perturbante pour les acteurs et des comportements quelquefois irrationnels.

Voulant à tout prix faire monter les enchères (le prix de réserve avait été fixé autour de 850 millions d’euros, soit 14% en plus que pour la période 2016-2020, vendue à 748 millions d’euros), la LFP avait organisé une méthode de vente très particulière: plutôt que de se calquer sur la vente aux enchères simple où chaque demandeur surenchérit en fonction de l’offre émise par la concurrence, ils ont enfermé les participants dans des pièces séparées, sans donner la moindre information, et leur ont demandé de formuler une offre précise.

Ne sachant pas ce qu’aurait pu faire la concurrence, les acteurs ont ainsi été incités à émettre l’offre la plus élevée possible pour être certain d’obtenir la timbale. Résultat: pour huit matchs par journée, le nouvel arrivant MediaPro a dû débourser un peu moins de 800 millions d’euros. Quant à l’autre diffuseur, BeIN Sports, avec seulement deux matchs par journée, le coût a grimpé à plus de 300 millions d’euros.

Enfin Canal+, diffuseur historique depuis 1984, a tout simplement été pris au piège dans cette négociation et n’a obtenu aucun lot. En 2020, la chaîne cryptée ne diffusera peut-être aucun match de football sur ses antennes (peut-être car, pour la première fois, la ligue a autorisé la revente, sous forme de sous-licence, des matchs à d’autres médias).

Nous sommes totalement dans ce que les économistes appellent la «winner’s curse» (ou «malédiction du vainqueur»): une situation où le demandeur, voulant à tout prix remporter l’enchère qu’il est prêt à payer, donne un prix supérieur à la valeur réelle du lot considéré. MediaPro et BeIN, dans cette concurrence acharnée, ont tout simplement fait exploser la banque et provoqué cette inflation de 60% des droits de diffusion de la Ligue 1 française. Le problème est de savoir véritablement si ce prix permettra de combler les investissements consentis.

Une lucrativité incertaine

D’après Maxime Saada, président du directoire de Canal+, il sera impossible d’être à l’équilibre d’ici 2024. MediaPro, conglomérat espagnol spécialisé dans l'audiovisuel et détenu à 51% par un fonds d’investissement chinois, souhaite lancer une chaîne de télévision payante dès 2020 et se consacrer à la diffusion du football français. Or, vu la valeur des droits, il faudrait «sept millions d’abonnés payant quinze euros par mois pour commencer à dégager des bénéfices».

Chose qui n’est absolument pas le cas en France: Canal+, aujourd’hui, compte cinq millions d’abonnés et abonnées, dont une grande partie est d’abord là pour le cinéma, et BeIN, créé en 2011, est difficilement parvenu à se maintenir à 3,5 millions d’abonnements, après avoir accumulé une dette d'un milliard d’euros.

Concernant les audiences, c’est la même chose. Il n’y a pas potentiellement sept millions de fans de foot français dans notre pays. Lorsque les matchs de Ligue 1 sont diffusés en clair, l’audience reste inférieure à deux millions de téléspectateurs, comme pour ce match PSG-Troyes en novembre dernier sur C8. MediaPro sera incapable de dégager des bénéfices sur le seul football français auprès des téléspectateurs nationaux. Il n’y a pas suffisamment de fans.

Pis, l’argument donné par la LFP lorsqu’on précise cette incertitude lucrative... Interrogé sur le plateau de 20h Foot mercredi 30 mai, Didier Quillot a déclaré que «MediaPro pourra aussi faire payer ses abonnés vingt, trente voire quarante euros car nous estimons que le football français attire».

Dur pour le consommateur

Donc nous en sommes là. Parce que la ligue a tout fait pour monter les enchères en faveur des clubs, elle a contraint les téléspectateurs et confisqué leur porte-monnaie. En 2020, si l’on veut regarder du football, il faudra s’abonner à MediaPro (huit matchs de Ligue 1), à BeIN Sports (deux matchs de Ligue 1), à SFR Sport (les compétitions européennes), à Eurosport (la coupe de France) et à Canal+ qui va très certainement récupérer des sous-licences. Autrement dit, plus de quatre-vingt euros par mois!

Le foot à la télévision devient ainsi un loisir presque bourgeois, cher et dispendieux. Qui pourra débourser autant d’argent pour de simples matchs?

Et ne rajoutons pas non plus le risque de débâcle sur ces médias, s’ils ne venaient pas à dégager un seuil de rentabilité. Les clubs seront les premiers concernés par ce phénomène. Comme en Angleterre, où la faillite du média ITV Digital a provoqué la faillite de 15% des clubs de deuxième, troisième et quatrième division.

Alors avant de crier victoire, il vaudrait peut-être mieux trouver des solutions afin d’éviter que le football n’explose.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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