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Que reste-t-il de Mai 68 dans le monde arabe?

Temps de lecture : 7 min

Au Liban, en Syrie, en Tunisie, au Maroc et en Algérie, une génération a été inspirée par les idées du mouvement français en 1968. Cette contagion s'est petit à petit effritée au profit de la résurgence de l'islam et de l'islamisme dans la région.

Photo d'archives datée du 22 juin 1968 du président égyptien Gamal Abdel Nasser regardant des manoeuvres militaires égyptiennes.
| AFP
Photo d'archives datée du 22 juin 1968 du président égyptien Gamal Abdel Nasser regardant des manoeuvres militaires égyptiennes. | AFP

La vague anti-autoritaire, anticapitaliste et anti-impérialiste, colorée de laïcité, qui a secoué le monde en Mai 68 et dont l’épicentre se situait en France n'a pas épargné certains chefs d’État arabes à l’instar de Gamal Abdel Nasser et de Habib Bourguiba, qui, au-delà de leur prises de position politique, n’ont pas manqué, à l’ère d’une libéralisation relative des mœurs, de parler en public de voile et de jeûne avec humour et dérision. Mais cela n’aura pas fait long feu. Les idéologies religieuses, les tabous sociaux, les structures claniques et communautaires ainsi que l’intégrisme musulman ont vite refermé la parenthèse et repris le dessus, y compris parmi certains ex-communistes ou soixante-huitards.

Allocution de Bourguiba, en visite en France en juin 1972

La défaite de 1967 et Mai 68

Dans une perspective historique, le mouvement ouvrier et estudiantin de mai 1968 intervient moins d’un an après la guerre de Six jours, durant laquelle Israël avait réussi en un temps éclair à mater plusieurs pays arabes, assénant une défaite humiliante aux pouvoirs et populations de la région, notamment les plus nationalistes parmi eux.

«Le gouvernement français à la veille de mai 1968 était extrêmement populaire au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, grâce à la politique pro-arabe de Charles de Gaulle, dans le sillage de la défaite de 1967», explique Farouk Mardam Bey, intellectuel franco-syrien ayant participé au mouvement révolutionnaire de Mai 68, alors qu’il vivait à la cité universitaire de Nanterre, premier foyer de contestation.

La politique de rupture initiée par De Gaulle à l’égard d’Israël a suscité un sentiment de sympathie parmi des millions d’Arabes pour la France, ajoute-t-il, alors que l’image qu’elle incarnait jusque-là était celle de l’ancien colonisateur pro-israélien. Outre l’appui à la création de l’État hébreu en 1948, la France faisait partie, en effet, de l’alliance tripartite en 1956 ayant mené des frappes contre l’Égypte au lendemain de la nationalisation du Canal du Suez par Abdel Nasser.

Les liens entre la France et Israël se sont davantage distendus après l’attaque en décembre 1968 de l’aéroport de Beyrouth par un commando israélien transporté par des hélicoptères de fabrication française. Cet incident avait suscité la colère du Général de Gaulle qui a imposé un embargo sur tout matériel militaire à destination d’Israël, à peine trois mois avant son départ du pouvoir.

«Des noyaux d’une nouvelle gauche et d’extrême gauche [...] ont émergé sur les campus tandis que des comités de soutien à la Palestine ont été créés un peu partout»

Farouk Mardam Bey, intellectuel franco-syrien

Les événements de Mai 68 étaient ainsi perçus à leurs débuts dans la rue arabe comme une tentative de déstabilisation du pouvoir pro-arabe en France.

«La presse est même allée jusqu’à évoquer un complot sioniste contre De Gaulle pour ses prises de positions fermes à l’égard d’Israël au lendemain de la guerre de 1967», raconte Farouk Mardam Bey.

Petit à petit, le vent révolutionnaire, qui s’est propagé aux quatre coins du monde, a fini par gagner la rue arabe, notamment estudiantine.

Si le ton dominant était déjà communiste dans plusieurs pays de la région, Mai 68 a insufflé un renouveau dans ces milieux. «Des noyaux d’une nouvelle gauche et d’extrême gauche, attentifs à ce qui se passe dans le monde et sensibles aux trotskisme et au maoïsme, ont émergé sur les campus tandis que des comités de soutien à la Palestine ont été créés un peu partout», se souvient l’intellectuel franco-syrien.

Les étudiants des universités de Damas, de Beyrouth, en passant par Tunis, Le Caire, Rabat et Alger ont toutefois été davantage touchés par les mots d’ordre politiques du mouvement révolutionnaire français que sociétaux. «Leur révolte était notamment dirigée contre Israël et leurs régimes politiques qu’ils tenaient responsables de la défaite de juin 1967», précise M. Mardam Bey. Cette adaptation aux besoins et réalités de chaque pays touché par la vague s’est exprimée par le rejet du racisme aux États-Unis, du fascisme en Italie et du capitalisme en Tchécoslovaquie.

Dans la rue arabe, les questions d’égalités sociales et de soutien à la classe ouvrière ainsi que le rejet des anciennes structures telles que le clanisme et le communautarisme religieux ont également été portées par la caste estudiantine, soutenue par des étudiantes et étudiants originaires de la région, notamment maghrébins, qui suivaient leurs études en France.

En revanche, la liberté sexuelle, la place de la femme au sein de la société, la révolution des codes moraux et d’autres thèmes à caractère sociétaux –davantage présents sur la scène française– «n’étaient pas vraiment mobilisateurs dans le monde arabe», tempère Farouk Mardam Bey.

Un impact «limité»

Selon lui, les retombées de Mai 68 se sont, par ailleurs, essentiellement cantonnées aux quatre pays francophones de la région, à savoir trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) et un seul du Machrek, le Liban, sur les vingt-deux que compte le monde arabe.

«L’impact était donc limité, ne serait-ce qu’au niveau de l’étendue géographique. En outre, le vent de changement ne provenait pas uniquement du mouvement de Mai 68 mais aussi de la révolution culturelle en Chine, de la guerre du Vietnam, etc.», souligne-t-il.

Parmi ces pays, l’impact était, enfin, négatif sur certains segments de la population traditionnellement proches de la France. C’est le cas notamment du Liban, pris dans le tourbillon régional de la défaite de 1967 et partagé entre une droite, majoritairement chrétienne, anti-palestinienne et francophile, et une gauche, à majorité musulmane et pro-palestinienne.

«Il ne restait rien de la France conventionnelle imprimée dans notre imaginaire à travers l’angle visuel des écoles missionnaires françaises», majoritairement catholiques, écrit ainsi Melhem Chaoul, professeur à l'institut des sciences sociales de l'Université libanaise, dans un article intitulé «Beyrouth/Paris Ce mois de mai-là», publié dans L’Orient littéraire.

«Si la société libanaise, surtout les milieux chrétiens conservateurs, ne se reconnaissaient plus dans cette France post-Mai 68, par une sorte d’acculturation et de métissage culturel, cette nouvelle France allait générer des clones locaux se manifestant par l’éclosion d’un nouveau théâtre et de nouveaux modes d’expression poétiques, scéniques et romanesques», reconnaît-t-il.

Ce vent de changement et de liberté s’est conjugué à l’émergence ou la croissance de partis politiques laïcs comme le Baas, en Syrie et en Irak ainsi que le parti social national syrien (PSNS) et le parti socialiste progressiste (PSP), ou encore le mouvement Liban socialiste fondé par des intellectuels marxistes et trotskistes à Beyrouth.

En Syrie, des cellules de gauche, à la gauche du parti communiste prosoviétique, ont également émergé dans les milieux estudiantins. Mais elles ont vite été brisées par Hafez el-Assad arrivé au pouvoir en 1970 à la suite d’un coup d’État.

Dictatures et islamisation: la contre-révolution

D’autres renversements ont également eu lieu après la défaite de 1967, comme en Irak et en Libye, ayant respectivement porté au pouvoir les anciens despotes Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi. L’émergence de ces nouvelles dictatures, basées sur le parti unique et fortement répressives, ont étouffé l’élan révolutionnaire né dans les années soixante.

«Nous avions le sentiment à l’époque que nous allions triompher dans le monde et dans la région (…) avant d’assister impuissants à un retour de bâton à partir des années 1980», regrette Farouk Mardam Bey qui ne retournera plus jamais en Syrie après 1976.

Parallèlement à cette nouvelle vague dictatoriale qui s’étend progressivement à l’ensemble du monde arabe, un début de montée de l’islamisme est amorcé au lendemain de la Guerre de Six jours, marqué notamment par une popularité croissante de la confrérie musulmane dans plusieurs pays de la région, dont l’Égypte et la Syrie. La Révolution islamique en Iran (1979) exacerbe le phénomène, notamment auprès des communautés chiites dans les pays arabes.

«La gauche arabe n’a pas réussi, en parallèle, à se renouveler et à attirer la jeunesse de plus en plus sceptique vis-à-vis des anciennes idéologies et des grands partis rassembleurs»

Farouk Mardam Bey

Au Liban, celle-ci, dont de nombreux membres appartenaient jusque-là à une mouvance gauchiste, se tourne ainsi progressivement vers le Hezbollah, fondé en 1982, dans le sillage de la révolution iranienne, et dont le combat féroce contre Israël attirera au fil des décennies de nombreux sympathisants et sympathisantes.

Le phénomène du terrorisme islamique, qui prend de l’ampleur à partir de la fin des années 1990, éclipse davantage les anciens communistes et soixante-huitards dont certains mêmes basculeront dans l’intégrisme musulman.

«La gauche arabe n’a pas réussi, en parallèle, à se renouveler et à attirer la jeunesse de plus en plus sceptique vis-à-vis des anciennes idéologies et des grands partis rassembleurs», reconnaît Farouk Mardam Bey.

Si les révoltes arabes de 2010/2011, de la place Tahrir au Caire (Égypte) à la place de la perle à Manama (Bahrein) revêtent un léger parfum de Mai 68, celui-ci ne durera que quelques mois. «Les jeunes qui ont investi les rues avec des mots d’ordre de liberté n’ont pas réussi à pérenniser leur action en formant des structures fédératrices, laissant ainsi la place aux groupes organisés, comme les Frères musulmans et les salafistes» en Égypte, lesquels ont remporté de nombreux sièges lors des premières élections législatives post-Moubarak.

Une manifestante contre le gouvernement tunisien, en avril 2011 à Tunis | Fethi Belaid / AFP

L’émergence de l’organisation État islamique (EI) en 2014 vient couronner cette radicalisation fulgurante et enterrer définitivement, en sus du maintien de certains régimes dictatoriaux, ce qui reste de l’esprit révolutionnaire et progressiste arabe, de Mai 68 aux récents printemps de la région.

Mais certains soixante-huitards de la région refusent de croire à une défaite irrémédiable.

«Certes, un phénomène comme celui de Daech était juste impensable et impossible à réaliser dans les années soixante. Mais dans le monde arabe, se côtoient désormais deux tendances aux antipodes l’une de l’autre. Si l’islam radical a, sans doute, gagné du terrain, il existe aussi une jeunesse tournée vers le monde extérieur, aux idées et modes de vie alternatifs, et qui continue de se renouveler et de se perpétuer», conclut l’ancien soixante-huitard franco-syrien.

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Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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