Médias / Monde

L'activiste d'extrême droite Tommy Robinson n'a pas été censuré, il a enfreint la loi britannique

Temps de lecture : 6 min

Le militant a été interpellé le 25 mai, alors qu'il tournait une vidéo devant le tribunal de Leeds. Pendant quelques jours, les conditions de son arrestation ont été passées sous silence.

Tommy Robinson encadré par des policiers britanniques lors d'une manifestation «Britain First» à Londres, le 4 avril 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP
Tommy Robinson encadré par des policiers britanniques lors d'une manifestation «Britain First» à Londres, le 4 avril 2017 | Daniel Leal-Olivas / AFP

L’arrestation et la condamnation à 13 mois de prison de Tommy Robinson, le co-fondateur de l’English Defence League, un mouvement d’extrême droite dont le but affiché est de «combattre l’islamisation de l’Angleterre», ont été largement commentés sur le web cette dernière semaine.

L’homme, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, a été arrêté vendredi 25 mai, alors qu’il filmait des gens entrant dans le tribunal de Leeds, au Royaume-Uni, où étaient jugés selon lui «des prédateurs sexuels».

Tommy Robinson diffuse la vidéo en direct sur Facebook live, où elle est vue plus de 500.000 fois. Pendant qu’il tourne, il se fait embarquer par la police pour «trouble à l’ordre public» –une interpellation elle aussi diffusée en live sur le réseau social.

Accusations de censure

Les médias anglo-saxons sont sommés, via une décision du juge, de ne pas évoquer l’arrestation. Aucun d’entre-eux ne traitera le sujet jusqu’au mardi 29 mai, à l’exception de The Independent.

Ce silence médiatique trouve rapidement un écho en France, dans les milieux très à droite, qui reprochent aux médias de taire le scandale anglais. Le hashtag #FreeTommyRobinson apparaît sur Twitter et certains sites de droite et d'extrême droite, comme Dreuz.info, s'emparent de l'affaire.

Breizh-infos explique que l’emprisonnement menace de mort Tommy Robinson, car selon son avocat, il aurait été agressé lors d’une incarcération antérieure et sa tête serait mise à prix.

Valeurs Actuelles embraye et publie à son tour un article, relayé par la secrétaire générale adjointe du groupe Les Républicains, Valérie Boyer.

La veille, le président du groupe Front national-Marseille Bleu Marine au Conseil municipal de Marseille, Stéphane Ravier, y était également allé de son tweet.

Selon l'extrême droite, le procès que souhaitait couvrir Tommy Robinson serait celui du scandale de Telford, une importante affaire de viols sur mineures et de pédophilie, dévoilée par le Sunday Mirror et largement reprise par la fachosphère.

Si cette affaire fait autant de bruit, c’est parce que les militantes et militants sont persuadés qu’elle a été passée sous silence pour «protéger» les accusés, en majorité d’origine pakistanaise.

Tommy Robinson affirme le procès qui se déroulait à Leeds le jour de son interpellation était bel et bien celui de Telford, mais rien ne permet de le confirmer. Cette incertitude alimente les accusations de censure des droites et extrêmes droites françaises et britanniques.

«Reporting restrictions»

Au Royaume-Uni, la loi impose, dans certaines affaires, des «reporting restrictions»; les juges peuvent fixer un embargo limitant le traitement médiatique d’une affaire. Comme le précise Libération, cette mesure est destinée à empêcher tout «risque ou préjudice à l’administration de la justice».

Le procès de Leeds nécessitant visiblement cette protection, l’arrestation et l’emprisonnement de Tommy Robinson y ont également été aussi soumis.

Si l'on ne connaît toujours pas l’objet du procès qui a attiré Robinson, la restriction empêchant d’évoquer son interpellation a été levée mardi 29 mai, alors que les médias eux-mêmes contestaient l'embargo, que les manifestations de soutien à Tommy Robinson se multipliaient et qu’une pétition en ligne avait déjà recueilli 400.000 signatures.

Outrage au tribunal

Rapidement, le Sun, le Mirror, la BBC et le Guardian ont donné les raisons de l’arrestation de l’ancien leader de l’English Defence League. On apprend que l’homme, âgé de 35 ans, a été condamné à treize mois de prison pour outrage au tribunal –et non pour trouble à l’ordre public.

L’outrage au tribunal, en droit britannique, est le fait de désobéir à un ordre de la cour ou de manquer de respect envers son autorité –en somme, de manifester sa méfiance quant à sa capacité à rendre la justice. Le choix de Tommy Robinson de couvrir médiatiquement le procès de Leeds, malgré restriction, explique sa condamnation.

Même si la BBC explique que Robinson a plaidé coupable, le jugement alimente l'impression –fausse– que l'on voudrait faire taire celui qui est considéré comme un lanceur d’alerte par une partie de la fachosphère.

Lors du procès, l'avocat de Robinson a exprimé le «profond regret» de son client, qui assure que ses actions n’avaient pas pour objectif de «causer des difficultés dans le processus judiciaire». Il n’a pas été entendu par le juge, qui a estimé que ses commentaires sur les réseaux sociaux, pendant la vidéo, risquaient de priver les accusés du droit à un procès équitable.

Lorsqu’il diffusait sa vidéo en live, Tommy Robinson avait d’ailleurs conscience que son acte pouvait être considéré comme un outrage: il le dit expressément et à plusieurs reprises.

Sur la page Facebook de l’activiste, dans la nuit du 29 au 30 mai, un statut a été publié. Si l’homme a reconnu l’outrage devant le tribunal, sa défense publique est tout autre: «Vous devez vous poser la question: pourquoi un reporter lisant un acte d'accusation publique devant un tribunal risque-t-il soudainement de provoquer l’effondrement d’un procès?».

La liste des procès du jour, avec le nom des personnes entendues, est en effet disponible sur le site du tribunal. N'y est cependant pas mentionné ce qui est débattu.

Tommy Robinson est un habitué des outrages au tribunal. En 2017, il avait tenté de filmer des accusés dans une affaire de viol, alors que leur procès était en cours –un acte qui lui avait valu du sursis.

Réactions internationales

En France, où aucune loi ne peut imposer un tel embargo sur une affaire, la condamnation de Robinson surprend, certains comparant le Royaume-Uni à une dictature.

Aux Pays Bas, Geert Wilders, le leader du Parti pour la liberté (PVV), mouvement d’extrême droite, a apporté son soutien à Tommy Robinson. Dans une vidéo publiée sur Twitter, il affirme que la condamnation du Britannique est une «disgrâce absolue», une preuve que «les autorités veulent nous faire taire».

Donald Trump Jr., le fils du président des États-Unis, a également tweeté sa désapprobation.

À LIRE AUSSI Le retour de la censure

Décision pragmatique

Le verdict rendu contre l'activiste et l’interdiction de couvrir le procès relèvent pourtant davantage d’un certain pragmatisme que d'une censure d’État: le juge a choisi de condamner Robinson car son action est susceptible d’entraîner un nouveau procès dans l’affaire de Leeds –ce qui coûterait aux contribuables «des centaines et des centaines de milliers de livres», selon Le Sun.

«Je respecte le droit de chacun à la liberté d'expression. C'est l'un des droits les plus importants que nous avons. Avec ces droits viennent des responsabilités –la responsabilité d'exercer sa liberté de parole dans le cadre de la loi. Je ne suis pas sûr que vous mesurez les conséquences potentielles de ce que vous avez fait», aurait justifié le juge lors du procès.

La motivation du juge était similaire lorsque Robinson avait déjà été condamné en 2017: «Il s'agit de justice, de faire en sorte qu'un procès puisse être mené avec justice et équité [...], d'être innocent jusqu'à preuve du contraire.»

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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