Égalités / Sociéte

Pourquoi la réforme de Blanquer ne parviendra pas à redorer le blason du bac pro

Temps de lecture : 8 min

Transformer le cercle vicieux de la mauvaise réputation de la voie professionnelle en cercle vertueux demande plus.

Jean-Michel Blanquer lors d'une session de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 14 février 2018. | Bertrand Guay / AFP
Jean-Michel Blanquer lors d'une session de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 14 février 2018. | Bertrand Guay / AFP

Je ne sais plus quand j’ai entendu parler d’égales dignités des filières pour la première fois. Mais je me souviens parfaitement de l'angoisse de l’orientation quand j’étais au collège et, plus proche de nous, de la manière dont se décidait l’avenir scolaire des élèves de troisième quand j’ai assisté à des conseils de classe.

Ce n’est ni la faute des élèves, ni celle des enseignants et enseignantes, ni celle des parents… C’est dû à l'image, à la représentation cofabriquée de l’enseignement professionnel. Cette orientation se fait par défaut, en fonction des «mauvais» résultats scolaires ou des formations proches géographiquement, et pas en fonction des filières les plus attrayantes ou demandées par les élèves. Nous connaissons tous le sens que recouvre l’adjectif «orienté» dans le langage scolaire français.

Le ministre parle donc aujourd’hui d’une réforme pour redonner un lustre à la voie professionnelle, en revalorisant l’offre des formations. L’idée: proposer une carte des filières simplifiée. Actuellement, la voie pro compte près de quatre-vingt bacs différents. Le ministère souhaiterait créer quinze grandes familles de filières et mélanger les élèves en apprentissage et celles et ceux en lycée pro. Ce qui devrait poser des problèmes d’harmonisation, tout le monde ne fonctionnant pas au même rythme –les apprentis et apprenties sont souvent en entreprise.

Méconnaissance générale des filières

Lors de la présentation de son plan, lundi, pour la voie professionnelle, Jean-Michel Blanquer a insisté sur le modèle de l’internat, la possibilité de partir à l’étranger, l’aide à la création d’entreprise, l'organisation de cérémonies de remises de diplômes dans les établissements, et la relance d'une forme de compagnonnage avec l’idée que les élèves puissent travailler sur un chef-d’œuvre en fin de cursus.

Le ministre connaît l’image de la voie pro et veut bouleverser la représentation que l’on en a. Cette voie évoque souvent des métiers comme ceux d’ébéniste ou de pâtissier. Mais les bacs pro préparent aussi beaucoup aux métiers de secrétaire, comptable, chauffeur routier ou au domaine du soin (médico-social).

Changer les esprits, c’est aussi se dire que ce sont moins les cursus que les métiers auxquels ils préparent qui ne sont pas valorisés à leur juste mesure. Jean-Michel Blanquer a beau parler de création d’entreprise, la plupart des élèves en lycée pro se dirigent vers des métiers d’employés et employées et ouvriers ou ouvrières aux bas salaires, et à des postes où ils et elles n'auront guère leur mot à dire sur les processus de travail.

Ugo Palheta, maître de conférences à l'université de Lille et auteur d’un ouvrage de sociologie dont le titre est éloquent –La domination scolaire–, est très sceptique sur la revalorisation défendue par le ministre (et par tous ses prédécesseurs). Il nous explique pourquoi:

«Il me semble qu'il s'agit d'un simple perfectionnement du discours très ancien –celui de la nécessaire revalorisation des filières professionnelles– dont il faut bien remarquer qu'il n'a aucun effet en lui-même. Vous pouvez dire partout et sur tous les tons qu'il faut et que vous allez revaloriser les filières professionnelles, ça ne changera rien au problème.»

De fait, on culpabilise un peu vite les parents qui regardent de haut cette orientation. Ils sont loins d'être les seuls, et cette attitude provient d’une méconnaissance générale des filières: les députés de la République ne sortent pas massivement de lycées professionnels, et on peut chercher longtemps des membres du gouvernement dont les enfants fréquentent une des filières du pro –et cela vaut pour les enfants de journalistes… ou d’enseignants et enseignantes.

Reproduction sociale

Ce qui devrait changer le regard, dans l’esprit de tous, c’est le prestige que peut s’attirer un métier. Les meilleurs ambassadeurs et ambassadrices de la filière pro ou de l’apprentissage restent ceux et celles qui en sortent et qui ont réussi: Thierry Marx (qui a fondé sa propre école de formation) pour la cuisine ou Hugo Desnoyer pour la boucherie –pour citer deux exemples très connus. Est-ce qu’avec tout ça, on arrivera à revaloriser le pro? La manière dont la télévision a spectacularisé la cuisine rend la filière hôtellerie attractive; les bullshit jobs et l’insupportable bêtise du langage managérial poussent certains diplômés et diplômées du supérieur en quête de sens vers des CAP.

Il faudrait s’intéresser un peu plus aux élèves qui fréquent la voie pro (apprentissage et lycée professionnel), ce que dit magnifiquement Thierry Marx d’ailleurs. N’oublions pas que lors de la démocratisation du baccalauréat, les presque 80% d’une génération qui accédaient au niveau du bac étaient largement dus au lycée pro, créé en 1984 par Chevènement –la filière concerne un tiers des lycéens et lycéennes aujourd’hui.

Le processus d’orientation dans cette voie, dont les ministres ne parlent en fait jamais, repose sur des critères qui ont beaucoup à voir avec le niveau social. C’est toujours et encore le grand non-dit. D’abord parce que le niveau de l'élève en fin de 3e dépend très fortement de l'origine sociale, via le niveau de diplôme des parents (ce n’est pas moi qui le dis mais les données statistiques disponibles) et parce que l’orientation et le milieu social entretiennent une relation faite d’implicites qui fonctionnent sur des jeux de représentations encore très prégnants, comme Ugo Palheta a pu l’observer dans son travail:

«À niveau scolaire équivalent, particulièrement si l'élève se situe à un niveau considéré comme “moyen”, l'origine sociale va jouer un rôle: les parents des classes aisées vont notamment tout faire pour éviter une orientation vers une 2nde pro, là où les parents des classes populaires affichent ce qui leur apparaît comme une plus grande prudence, cherchent plutôt à voir quelle serait la filière pro la plus adaptée à leur enfant et ayant de réels débouchés sur le marché du travail. Et puis, il y a le rôle de l'institution scolaire évidemment, qui tout au long du collège travaille objectivement à faire accepter leur orientation vers la filière pro aux élèves qui n'auraient pas le niveau pour aller en 2nde générale et technologique (en produisant très certainement ce que Bourdieu appelait des “effets de destin”), une manière de leur faire intérioriser leur valeur scolaire (qui est indissociablement une valeur sociale).»

Mais les spécialistes de la question vont plus loin. Des séries, classes –parfois mêmes des établissements entiers– concentrent des élèves de même genre –des filles ou des garçons– et/ou de même origine. La ségrégation qui existe dans les quartiers et encore plus dans les écoles, du fait du contournement de la carte scolaire, fait que beaucoup d'enfants issus de l'immigration extra-européenne fréquentent des établissements où la majorité des élèves sont à la fois d'origine populaire et issus de l'immigration. Comme le formule Ugo Palheta, «ils présentent des niveaux d'acquisition en moyenne plus faibles, là encore liés essentiellement au fait que leurs parents n'ont généralement pas eu le privilège de faire des études longues».

Peut-on vraiment revaloriser en faisant des économies?

Un élément intéressant a accroché mon attention lors de la présentation du plan à la presse. Jean-Michel Blanquer a évoqué plusieurs fois la pédagogie de projet, et a parlé de co-intervention des enseignants et enseignantes (en donnant l’exemple d'un professeur de français et d’un professeur de cuisine qui feraient écrire un menu ensemble).

Doit-on déduire de cette proposition qu'il faudrait faire apprendre autrement, aller du concret vers le théorique plutôt que l’inverse? Que dans les têtes des cadres de l’éducation nationale, la filière pro est toujours une bifurcation? Faut-il attendre quinze, seize ans pour rencontrer des pédagogies alternatives? La ligne droite semble rester la filière générale.

Enfin, avec la réforme, le rythme du cursus lui-même est transformé. La durée du bac pro est déjà passée de quatre à trois ans en 2009, et le ministre propose aujourd'hui une 2nde à «familles de métiers» regroupant plusieurs spécialités. Une classe qui devrait donc être davantage généraliste et moins «professionnalisante».

Les syndicats et spécialistes ont tôt fait de fustiger le flou des annonces et les économies que la réforme pourrait permettre en termes de postes. S’il s’agit d'économiser sur l’école des classes populaires, la réforme risque fort d’être mal acceptée… mais par qui? Par les profs de lycées pro? Par les familles, populaires on l’a dit, qui sont plus difficilement mobilisées? Même si la voie pro n’est pas financée par l’État mais par les régions, peut-on vraiment revaloriser en faisant des économies?

Enfin, que signifie revaloriser le lycée professionnel si on ne parle pas des vrais sujets, à savoir des métiers vers lesquels il mène?

Comment valoriser les aides-soignants et aides-soignantes, les auxiliaires de puériculture, les esthéticiens et esthéticiennes? Des gens dont les professions sont infiniment aussi utiles que ceux de tapissier ou tapissière et tailleur ou tailleuse de pierre –les formations présentées au ministère– mais moins spectaculaires. Ces métiers de services dont nous aurons toujours besoin, qu’on ne pourra jamais automatiser.

Aucun ministre ne répond jamais vraiment à la question de l’égale dignité des filières parce que c’est toute l’échelle de la valeur du travail et de la hiérarchie des métiers qu’il faudrait reconsidérer. Pas en utilisant le cliché de la (prétendue) supériorité du métier intellectuel sur le métier manuel, mais en questionnant celle du décideur sur l’exécutant et du masculin sur le féminin; en se demandant pourquoi ce qu’on fait derrière un bureau est toujours placé au-dessus du travail qui consiste à s’occuper d'autrui (qui incombe généralement aux femmes); en accroissant la considération que nous avons les uns des autres, envers celles et ceux qui occupent les métiers les plus difficiles.

Considérer chaque métier de manière égale est bien plus révolutionnaire que mettre en avant l’excellence et le prestige qu’on ne pourra offrir à tous et toutes.

Louise Tourret Journaliste

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