Monde

Séisme en Haïti: fausses promesses et vrais dangers

Jérome Larché et Pierre Salignon, mis à jour le 25.01.2010 à 11 h 56

La reconstruction d'Haïti passe par réduction de la pauvreté et doit se faire avec l'Etat et la société civile.

Le tremblement de terre de mardi en Haïti a été dévastateur et meurtrier; le désastre humanitaire et sanitaire qui a suivi était lui prévisible. La pauvreté a grandement favorisé ses effets: surpopulation d'une capitale bidonville, faible qualité des constructions, système de santé moribond et démuni... Alors que l'opération de secours se met peu à peu et difficilement en place, il faut dès à présent réfléchir à la reconstruction d'une capitale meurtrie, Port-au-Prince, et d'un pays très dépendant de l'aide internationale et régulièrement frappé par les catastrophes.

Cette réflexion, urgente, doit débuter par la coordination entre les acteurs. Largement racontée par les médias, l'arrivée massive des équipes de sauveteurs civiles, militaires, puis humanitaires a rapidement provoqué, dans la confusion, une saturation de l'aéroport de Port-au-Prince. L'acheminement d'équipes et de matériel de premiers secours s'est trouvé retardé. C'est ainsi que le fret de 40 tonnes expédié par Médecins du Monde est arrivé dans la capitale haïtienne samedi 16 janvier, soit quatre jours après le séisme.

Pendant ces premières journées, les Haïtiens se sont organisés avec leurs propres moyens pour dégager leurs proches des décombres, dénombrer les victimes et les enterrer, tenter d'avoir accès aux soins auprès des structures médicales encore fonctionnelles ou installées dans l'urgence. Sur le terrain, les volontaires de MDM ont participé aux secours dés les premières heures.

L'efficacité des secours, oui; l'abandon du contrôle par la société civile, non!

Aujourd'hui, les sauveteurs et les énormes moyens mobilisés commencent à atteindre les sinistrés, installés dans des camps de fortune, en pleine rue, totalement démunis, quasiment sans accès à l'eau potable. Les mécanismes de coordination s'organisent progressivement sous l'égide des Nations unies, en lien avec les forces américaines.

Les Etats-Unis ont très rapidement pris les devants pour restaurer le trafic aérien et contrôler l'aéroport de Port-au-Prince. Demain, ce sera au tour du port. Un nombre important de soldats américains et de casques bleus se sont déployés pour renforcer la sécurité et faciliter l'acheminement des secours. «C'est l'opération de secours la plus importante jamais lancée», selon le Président américain.

Mais la problématique cruciale du contrôle des secours par des autorités civiles, en particulier l'Etat haïtien, ne peut pas être balayée d'un revers de main sous prétexte d'une meilleure efficacité de l'aide, comme l'affirmaient pourtant récemment des responsables d'OCHA (Bureau de coordination des affaires humanitaires, basé à Genève). Autant les moyens logistiques et militaires, américains et autres, sont aujourd'hui indispensables face à l'ampleur de la crise, autant les modalités de la réponse à la crise et de sa coordination doivent rester civiles. Au risque d'entraîner à terme une véritable confusion chez les Haïtiens quant aux motifs réels de l'intervention des pays occidentaux, et des dérives dangereuses notamment en termes de militarisation des secours, de subordination de l'aide aux enjeux politiques.

En effet, cette nouvelle tragédie met à jour une autre catastrophe, celle-là politique et sociale, qui dure depuis l'accession d'Haïti à l'indépendance, et dans laquelle les pays comme la France ou les Etats-Unis portent une part importante de responsabilité historique. Dans ce contexte, la perception d'une volonté de mise sous tutelle, réelle ou non, du pays par les gouvernements étrangers, peut être de nature à faire resurgir d'anciens contentieux coloniaux.

Utiliser l'alibi humanitaire à des fins politiques, plutôt que de rester concentrer sur le secours aux victimes haïtiennes du séisme, comporte le risque de confronter les douleurs présentes à celles du passé, ce qui constituerait un facteur d'instabilité et d'insécurité supplémentaire pour toute la population haïtienne, comme pour ceux venus la secourir. On se souvient, avant le séisme, des bavures des forces des Nations unies tirant dans les bidonvilles de la capitale sur la foule, alors qu'elles menaient des opérations de police contre les chefs de gangs. Rien ne dit que cela ne se reproduira pas dans l'avenir sous une forme ou un autre.

Aucun Etat ne se reconstruit de l'extérieur

Vouloir reconstruire un «Etat fort et moderne» sur les ruines du séisme comme le suggèrent aujourd'hui Bill Clinton ou le secrétaire d'Etat français à la Coopération, Alain Joyandet, montre aussi que les hommes politiques n'apprennent rien de l'Histoire, car aucun Etat ou presque, même failli, ne s'est jamais totalement reconstruit de l'extérieur. L'urgence actuelle est d'accéder et de porter secours aux victimes, sans tarder et sur la durée, et surtout, d'éviter les fausses promesses à propos de la reconstruction d'un pays dans lequel 80% de la population vivait avant le séisme avec 1 ou 2$ par jour... loin des caméras et de l'attention des principaux bailleurs internationaux. La reconstruction promise ne pourra pas se traduire par la reconstruction des seuls bâtiments publics, et doit s'attaquer à la pauvreté, qui dans les conditions actuelles va s'accroître à n'en pas douter. Le défi est de taille.

Attention donc de ne pas décevoir les attentes du peuple haïtien sinistré. Les Etats influents sont désormais comptables de tout ce qu'ils n'ont pas fait avant le séisme pour que Haïti sorte de la pauvreté, et de ce qu'ils feront —ou pas— demain. Dans ce cadre, la mise en place d'une coordination civile internationale de l'aide et de la reconstruction, dans laquelle l'Etat et la société civile haïtiens doivent avoir une place prépondérante, est une priorité. Sinon les risques de prédation de l'aide sont réels. Tout comme les risques d'augmentation de l'insécurité et de l'instabilité politique. Ce qui peut être encore évité.

Jérome Larché et Pierre Salignon

Sur la mission de Médecins du Monde en Haïti, la page spéciale de l'organisation, avec le carnet de bord quotidien d'Olivier Bernard, le président de MDM.

Image de une: Le 20 janvier à Port-au-Prince. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

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