Politique / Monde

Comment le FN est devenu si pro-russe

Temps de lecture : 7 min

Fut une époque où le Front national aimait beaucoup les nationalistes ukrainiens. Les choses ont basculé en 2014.

Marine Le Pen à Moscou le 24 mars 2017 | Kirill Kudryavtsev / AFP
Marine Le Pen à Moscou le 24 mars 2017 | Kirill Kudryavtsev / AFP

Un programme de recherches sur le soft power russe en France a été mis en place par le Carnegie Council et la Foundation Open Society Institute. Tous les rapports en sont librement téléchargeables.

Vient de paraître celui sur Les extrêmes droites françaises dans le champ magnétique de la Russie, réalisé par notre collaborateur Nicolas Lebourg. Nous publions ci-dessous, dans une version remaniée, des extraits relatifs à la façon dont l’extrême droite française a réagi à la crise ukrainienne.

La question d’une orientation pro-russe des extrêmes droites françaises est un problème au long cours, qui se comprend sur plusieurs décennies. Cependant, c'est amplement à propos de la question ukrainienne en 2014 que les extrêmes droites françaises se sont se satellisées auprès de la Russie, même si, par exemple, le Collectif France-Russie a été fondé dès 2008 pour défendre le pays de Vladimir Poutine dans l'opinion française après l'invasion de l'Ossétie du sud.

Quand le FN aimait l’Ukraine

Le Front national a d'abord une attitude de sympathie envers les nationalistes ukrainiens. Son numéro deux des années 1970, François Duprat, a même occupé l'étonnant poste de représentant de la Ligue canadienne pour la libération de l'Ukraine au sein de la Ligue anticommuniste mondiale. Du 8 au 22 août 2004, une délégation de jeunes du FN emmenée par des élus régionaux est officiellement reçue au camp d'été du parti ultra-nationaliste ukrainien Svoboda. En 2009, les deux partis signent un accord de coopération et contribuent à l’Alliance européenne des mouvements nationaux (AEMN) –reconnue comme parti politique européen en 2012 et présidée par Bruno Gollnisch en charge des relations internationales frontistes depuis 1994.

Des militants du parti Svoboda, en mars 2017 à Kiev | Sergei Supinsky / AFP

La tension se fait jour en 2011 –donc dès les premiers mois après le changement de président du FN, et à une époque où le conseiller géopolitique de Marine Le Pen est le militant eurasiste, donc pro-russe, Emmanuel Leroy. Lorsque Svoboda décide de participer en France au Forum Nation, organisé par Yvan Benedetti (cadre de la néofasciste Œuvre Française, exclu quelques semaines auparavant du FN après avoir déclaré qu'il était «antisioniste, antisémite, anti-juif»), Marine Le Pen lui adresse un e-mail affirmant que cette action est contraire à leurs accords et rompt leurs relations. Svoboda obtempère et se dispense de venir. Cependant il semble que certains cadres aient continué à entretenir des contacts et donc un certain flou: en 2013, Svoboda publie un communiqué sur les rencontres et relations entre sa direction et celle du FN, via un membre de son bureau politique, mais le FN ne donne aucune publicité à la chose.

Financements et diplomatie

L’abîme qui sépare les formations apparaît lors de la crise ukrainienne de 2014 –concomitante des élections municipales et européennes en France, où le FN attendait et obtint des scores de premier plan. Le FN publie un communiqué pro-russe, signé d'Aymeric Chauprade (conseiller géopolitique de Marine Le Pen depuis remercié du parti, tandis que le communiqué a été retiré du site mais se trouve encore sur ce blog local frontiste), faisant suite aux déclarations personnelles de Marion Maréchal fustigeant «les milices néo-nazies» qui seraient à l’œuvre place Maïdan: le vice-président de Svoboda adresse un courrier inquiet aux cadres du FN en date du 7 mars, dans l'indifférence totale de ce dernier.

Mais, en même temps, comme l'a révélé un hacking russe, Timur Prokopenko, chargé des médias au Kremlin, cherche à obtenir la venue de Marine Le Pen en Crimée lors du référendum organisé pour justifier l’expansionnisme russe –référendum qu'elle soutient dans ses déclarations, mais c'est Aymeric Chauprade, qui s'y rend. En avril, l'association de financement du FN Cotelec, présidée par Jean-Marie Le Pen, reçoit un prêt de deux millions d'euros d'une société chypriote alimentée par des fonds russes. En septembre, neuf millions d'euros sont prêtés au parti par la First Czech Russian Bank; la banque a ensuite fait faillite, de même que la la Strategy Bank, également russe, avec lequel le FN négociait un nouveau prêt en 2016. Dorénavant, les références laudatives à Svoboda ne figurent plus que sur le site du Parti Nationaliste Français, groupuscule investi par l'Œuvre Française (OF) suite à sa dissolution par l’État en 2013. Le FN devient un lobby pro-russe, comme d'autres mouvements liés par le concept de souverainisme.

L’engagement des marges

Si l'extrême droite française s'est massivement orientée vers la Russie sur cette question ukrainienne, quelques marges ont conservé leur soutien aux Ukrainiens. C’est le cas du Groupe Union Défense (GUD) lyonnais, impliqué dans la création en 2017 du mouvement «pan-européen» Reconquista (à l'esthétique franchement nazifiante), qui se veut opposé au «régime anti-national de Poutine» qui diviserait les peuples européens. Reconquista souhaite la construction de «l’Intermarium», c'est-à-dire d’une Europe dont les frontières seraient l'Adriatique, la Baltique et la Mer noire –une idée récupérée par les nationalistes ukrainiens en 2015, mais portée au début du siècle précédent et de celui-ci par le gouvernement polonais.

Ces initiatives ne cessent de mobiliser comme lieu de mémoire l'engagement européen sur le front de l'Est en 1942. Certains militants ont effectivement choisi d'aller jusqu'à l’engagement physique. C'est le cas d'Unité Continentale, groupe fondé à l'initiative de deux anciens militaires: Nicolas Perovic, franco-serbe, et Victor Lenta. Ce dernier est d'abord radié de l'armée alors qu'il est soupçonné de l'incendie d'une mosquée et se flatte sur les réseaux sociaux de s'adonner à des ratonnades. Il passe alors par diverses structures de l’extrême droite radicale (Identitaires, OF, Troisième Voie, etc.), avant de rejoindre le Donbass, territoire ukrainien ayant fait sécession pour se placer dans l’orbite russe. Unité continentale est parvenue à avoir une relative présence médiatique, l'arrestation de certains de ses membres permettant même au média pro-russe Sputnik de dépeindre les centres de rétention ukrainiens sous les traits des camps de concentration nazis. Officiellement, Unité Continentale a été dissoute en janvier 2015, et en juin suivant le Donbass faisait savoir qu'il ne souhaitait plus recevoir de volontaires étrangers.

L’importance du Donbass

Cet apport des nationalistes français relève plus de la guerre psychologique et du travail en direction des opinions que des opérations militaires proprement dites. Un leaks temporaire d'une employée du service de presse du Donbass, relevé et analysé par le site Streetpress, met en évidence la réalité du terrain. Un mail du 16 septembre 2015 liste douze membres d'Unité continentale présents dans le Donbass, et un autre du 26 février 2016 donne encore le même nombre de Français présents comme combattants, dont deux blessés et trois non encore arrivés.

Les volontaires ne présentent pas forcément le profil-type du soldat: un mail du 13 novembre 2015 signale l'offre de service d'un homme de 52 ans, totalement inconnu des services du Donbass. Dans cette guerre médiatique, l'administration locale observe en même temps les nationalistes français agissant du côté ukrainien afin de pouvoir les dénoncer. Un mail du 18 janvier 2016 relève ainsi le tweet d'un homme, censé être un ancien du régiment ukrainien Azov, plaisantant quant aux massacres de civils auxquels il aurait participé. L'agence de presse du Dombass consacre deux mois après un article en français à l'individu et à son message, en plaçant l'engagement français dans le régiment Azov dans la continuité historique de l'engagement collaborationniste dans la Waffen SS.

Des partisans du Donbass «libre» défilent à Donetsk, le 9 mai 2018 | Aleksey Filippov / AFP

Enfin, des initiatives de lobbying pro-Donbass engagent des militants des extrêmes droites françaises. Emmanuel Leroy préside l'association Urgence enfants du Donbass (d'abord nommé Urgence enfants d’Ukraine) qui revendique cinq missions humanitaires menées entre mai 2015 et août 2017. Si la presse russe a rendu compte des actions de l'association, ses activités ne semblent relayées en France que par des médias d'extrême droite (Synthèse nationale, Rivarol, et TV Libertés). Cette activité a amené Emmanuel Leroy a être accueilli par le ministre des Affaires étrangères du Donbass le 3 décembre 2015. Le mois suivant, c'est au tour d'une délégation FN de se rendre sur zone pour quatre jours, avec un programme entamé par la question des crimes de guerre ukrainiens et fait, comme le montre les mails des leaks, pour, durant quatre jours, fournir un maximum de matériaux médiatiques. Cependant, le député lepéniste Gilbert Collard ne participe finalement pas au déplacement: ne sont donc présentes que des personnes certes des milieux FN mais inconnues des médias, si bien que le voyage n'a nullement les retombées escomptées.

Bilan

Si le soutien du FN à la politique du président Poutine est patent, et s’inscrivant dans une polarisation pro-russe de l’essentiel de sa famille politique, le bilan en est plus mitigé que ce qui pourrait sembler de prime abord. Marine Le Pen a été longuement reçue par le président Poutine durant la campagne présidentielle de 2017 –selon certaines sources citées dans l’enquête du journaliste Nicolas Hénin, elle l'aurait rencontré en privé dès 2013. Certes, cette entrevue a eu lieu après que la candidate a échoué à en obtenir une du président élu Trump... mais elle souligne la pénétration du FN dans l'établissement russe, puisque lors du premier voyage de son père à Moscou, en 1991, il n'avait pu rencontrer qu'un sien vieil ami, membre de l’ultra-nationaliste Pamiat, et le nationaliste Vladimir Jironvski.

Du côté russe, ce long entretien se passe tardivement dans la campagne électorale, alors que, dans les sondages, le candidat conservateur poutinophile François Fillon a plongé à 17% d'intentions de vote et que la candidate frontiste se situe à 25%. L'importance de l'appui ne saurait dissimuler qu'il s'agit d'un second choix. Toutefois, il n'est pas illogique que le poids acquis par l'extrême droite en France retienne l'attention d'une puissance engagée dans une stratégie de soft power, d'autant que l'établissement russe sert de repoussoir à une partie de l'établissement français

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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