Sports / Monde

Ce n'est pas grâce à l'altitude que les coureurs éthiopiens et kenyans sont si forts

Temps de lecture : 5 min

Le mythe de l'altitude a un effet performatif non négligeable, mais n'explique pas leurs performances sans égal.

Le Kenyan Paul Lonyangata (chez les hommes) et la Kenyane Betsy Saina (chez les femmes) remportent le 42e marathon de Paris, le 8 avril 2018. | Eric Feferberg / AFP
Le Kenyan Paul Lonyangata (chez les hommes) et la Kenyane Betsy Saina (chez les femmes) remportent le 42e marathon de Paris, le 8 avril 2018. | Eric Feferberg / AFP

Tous les records du monde de course en 5.000, 10.000 et 20.000 mètres féminins et masculins sont détenus par des Éthiopiens, et ceux du marathon féminin et masculin par des Kenyans. La primauté des athlètes originaires de la Corne de l’Afrique sur tous les podiums de course de fond est tellement établie et sans cesse répétée que nul ne paraît plus s’en étonner. Au sein même des deux pays, il semble exister une prédominance géographique des Kenyans Kalenjins et des Éthiopiens nés vers Bekoji. Leur point commun? Ils sont venus au monde et s’entraînent en altitude.

L’explication de circonstance semble dès lors rationnelle: lorsqu’ils viennent courir les marathons de Paris ou New York à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, l’effort leur paraît moins important que pour les autres coureurs, qui partent perdants. De nombreux athlètes européens ou américains viennent d’ailleurs s’entraîner sur les sommets d’Afrique de l’Est, où le manque d’oxygène constitue une difficulté supplémentaire. Mais, et c’est là le point de départ de l’ouvrage collectif Kenyan and Ethiopian athletics, codirigé par Benoît Gaudin (maître de conférences en sciences sociales affecté au département sport de l’université d’Addis Ababa) et Bezabih Wolde (physiologiste au même département): ce «stress hypoxique» ne s’applique qu’aux personnes qui ne sont pas habituées à l’altitude.

Les recherches de l’anthropologue Cynthia M. Beall sont sans appel: le taux d’hémoglobine des Éthiopiens nés et vivant à plus de 3.500 mètres d’altitude est le même que celui des Américains résidant au niveau de la mer. À défaut d’expliquer les performances des athlètes de la Corne de l’Afrique, cette étude permet de comprendre pourquoi les autres habitants des hauts-plateaux, tels les Mexicains ou les Népalais, ne sont pas plus nombreux en tête de peloton: ils n’ont aucun avantage sur leurs concurrents.

Partage des informations au sein d'une communauté

La suprématie des Africains de l’Est relèverait-elle alors de la génétique? 90% des médailles kenyanes en athlétisme ont été remportées par des Kalenjins, une ethnie qui ne représente pourtant que 12% de la population totale du pays, d’après le géographe Tristan Milot. En Éthiopie, six médaillés olympiques en course de fond viennent d’une même ville de 17.000 habitants, Bekoji. De quoi piquer la curiosité des scientifiques. Ceux qui s’attachent à trouver le gène de la longue distance –ou l’assemblage de centaines ou de milliers de gènes– risquent de chercher encore longtemps, mais d’autres hypothèses sont parfois explorées.

Pour Adrian Bejan, professeur à la prestigieuse université de Duke, les Noirs auraient un haut centre de gravité qui facilite la course mais pas la nage. D’où, conclut-il, le fait que les médaillés soient plutôt des Noirs en athlétisme, et des Blancs en natation. Le manque de piscines en Afrique n’est pas même évoqué. Bengt Saltin, aujourd’hui décédé, affirmait que les Kenyans consommaient 8% d’énergie de moins que les Danois par kilomètre. En effet, avançait ce professeur au Centre de recherche sur le muscle de Copenhague, les mollets des premiers pèsent 400 grammes de moins que ceux des derniers. Ces explications anthropométriques controversées rappellent désagréablement l’époque où d’autres scientifiques comparaient le degré d’inclinaison du front entre les Noirs et les Blancs pour affirmer la supériorité caucasienne. Le centre danois affirme aussi que les Kenyans résistent davantage à la fatigue car l’acide lactique s’accumule plus lentement dans leur sang.

«Aucune étude scientifique sérieuse ne cherche le gène expliquant le succès des joueurs canadiens de hockey sur glace.»

Benoît Gaudin, maître de conférences en sciences sociales

L’ironie de ces recherches est géographique: dans les années 1920, c’étaient les Scandinaves, et en particulier le Finlandais Paavo Nurmi, douze fois médaillé aux Jeux olympiques, qui dominaient le milieu de la course de longue distance. L’Africain était alors «le clown à la cour de l’athlète européen», comme le rappelle William J. Baker dans l'article «Political games: the meaning of international sport for independent Africa». «Démarrant vite pour s’essouffler rapidement, les Africains sont réputés manquer de discipline, de patience, de caractère et de l’intelligence nécessaires pour remporter des compétitions de haut niveau», détaille Benoît Gaudin, qui souligne qu’«aucune étude scientifique sérieuse ne cherche le gène expliquant le succès des joueurs canadiens de hockey sur glace. Ou de chercheur mesurant le diamètre des chevilles des joueurs de rugby néo-zélandais», malgré leurs aptitudes respectives. Les recherches sur les coureurs éthiopiens et kenyans s’inscrivent quant à elles «dans la tradition de la recherche sur les populations “noires”, qui partent du présupposé que “ces gens” sont différents de nous», estime-t-il.

Le talent indéniable des sportifs originaires de Bekoji en Éthiopie et des Kalenjins au Kenya s’expliquerait en partie, d’après Benoît Gaudin, non par des déterminants génétiques, mais par la «communauté culturelle et linguistique» partagée par ces athlètes. Si un coureur ne sait pas où est l'entraînement, il ne s'y rendra pas. Si personne ne lui communique le numéro de téléphone d'un bon coach, il ne risque pas de progresser. Les Kalenjins échangent volontairement ces informations importantes dans leur dialecte, que les autres ethnies ne comprennent pas. Même les dates des compétitions sont communiquées à l'oral. La présence au moins une fois par an de managers reconnus par la fédération internationale d’athlétisme dans les zones concernées permet aussi de lancer certaines carrières. Sans eux, un athlète ne peut pas s’inscrire à une compétition internationale.

Cours ou crève

Les prédispositions supposées des Éthiopiens et des Kenyans viendraient en fait surtout d’une vie d’ascète et d’un entraînement à la difficulté sans pareil. L’Allemand Nils Schuman, médaillé d’or du 800 mètres à Sydney, disait en revenant du Kenya: «Là-bas, je me suis entraîné jusqu’à 160 kilomètres par semaine, mon record! Les Kenyans s’entraînent quoi qu’il en soit beaucoup plus». L’athlète britannique Mo Farah attribue lui aussi son succès en partie à sa préparation avec des coureurs kenyans.

Dans les cultures concernées, être un coureur est une immense fierté et ces victoires sont vues comme celles d'une communauté. «Au Kenya, les coureurs deviennent des héros nationaux», indique le Kenyan Noah Ngeny, détenteur du record mondial du 1.000 mètres, pour justifier son revirement du volley vers la course à pied. Gloire et perspective de gains économiques très importants expliquent pourquoi les familles soutiennent (voire poussent) leurs enfants dans cette voie, car contrairement à l’idée occidentale selon laquelle il ne faut «rien» pour courir, ce sport nécessite des chaussures dont le coût constitue une barrière à l’entrée. Les adolescents doivent également être exemptés des travaux de la ferme et des tâches domestiques afin de pouvoir se reposer après leurs entraînements. Et manger à leur faim, ce qui élimine de fait les enfants les plus pauvres.

Quant à l’essor des Éthiopiens et des Kenyans depuis les années 1980, il aurait des raisons économiques, avance Manuel Schotté, maître de conférences en Staps à l’université de Lille 2. C’est alors en effet qu’apparaît «une forme tout à fait particulière de professionnalisme […] fondé sur une absence de salariat, une généralisation des rémunérations à la prime et une distribution particulièrement inégalitaire des gains». De nombreux athlètes se retrouvant dans une situation incertaine, les coureurs européens ont «déserté le marché athlétique international, laissant ainsi la place à d’autres, à même d’accepter la précarité qu’il induit».

Les gouvernements kenyan et éthiopien ayant d’autres priorités que le sport, qui n’est pas utilisé dans ces pays comme outil éducatif ou de santé, ce sont les sponsors qui prennent le relais. Adidas, Pepsi et consorts ne financent que les événements et les personnes susceptibles de gagner des médailles. Pour les athlètes, c’est «marche ou crève»… Enfin, cours ou crève, plus précisément.

Christelle Gérand Journaliste basée à Addis Abeba

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