Santé / Sociéte

Faut-il mettre de la crème solaire en ville?

Temps de lecture : 6 min

L'absence de sable et d'eau salée ne protège pas des UV.

(Ur)bains de soleil. | Pelle Sten via Flickr CC License by
(Ur)bains de soleil. | Pelle Sten via Flickr CC License by

Tapez «publicité crème solaire» dans votre moteur de recherche. Vous devriez voir s’afficher sur votre écran des images de plages de sable fin, vagues, palmiers, bouées, peau nue à peine recouverte d’un maillot de bain ou d’un débardeur, le tout sous un ciel bleu et un soleil étincelant. Aucun immeuble ni trottoir à l’horizon. Quasi pareil quand vous parcourez les campagnes de prévention et de sensibilisation aux risques solaires. Vous allez avoir l’impression que seuls les vacanciers et vacancières, plus particulièrement les plagistes, sont concernés, le parasol planté sur la grève étant synonyme par excellence de l’ombre.

Visuels extraits d'une infographie sur la prévention des cancers de la peau sur le site de l'Institut national du cancer. | Captures d'écran

Alors, si jamais quelqu’un décide de se tartiner d’écran total les parties non couvertes de son corps avant un déjeuner sur l’herbe ou en terrasse (forcément bondée) d’un restaurant, cette personne passera pour une hurluberlue. En tout cas, pour quelqu’un qui exagère les méfaits du soleil, cet astre si revigorant.

Pourtant, «un déjeuner ou un verre avec des amis en terrasse ou encore une promenade au soleil doivent engendrer des réflexes de protection», pointe la dermatologue Nina Roos, qui a écrit l’ouvrage La peau, c’est la vie (First Éditions, 2018). Car le soleil tape bien évidemment aussi en ville et y est même plus néfaste. «On n’assimile pas la notion de soleil en ville aux coups de soleil et, souvent, on l’apprend à ses dépens.»

Santé sociale

La dangerosité du soleil en ville tient à l’association générale entre bronzage et santé. Pour preuve, les exclamations «Oh, tu as bonne mine!» et «Tu as pris des couleurs, dis donc!» se retrouvent souvent accolées. La norme, c’est qu’à l’approche de l’été «il ne faut pas être trop pâle mais arborer un pré-bronzage», relève ainsi le philosophe du corps Bernard Andrieu, notamment auteur de Bronzage. Une petite histoire du soleil et de la peau (CNRS Éditions, 2008).

Si le hâle est tant recherché alors que «le bronzage est un mécanisme de défense de la peau en réaction à l’agression du soleil», comme l’indique la dermatologue, c’est qu’il est signe de «démarcation sociale», souligne le philosophe. Il est en effet «un indicateur de temps libre et de loisirs». Eh oui, tout le monde n’a pas l’occasion de prendre le temps de déjeuner au restaurant en terrasse, de faire la sieste dans son jardin ou de partir en week-end comme en vacances.

Le souci (qui rend l’exposition solaire en ville si spécifique), c’est justement que, dans les esprits, «le bronzage est traditionnellement associé à la plage», poursuit Bernard Andrieu. Et donc aux grandes vacances ainsi qu’aux mois de juillet et août. Pourtant, «dès le mois de mai voire le mois d’avril, l’indice UV est suffisant pour entraîner des coups de soleil: le solstice d’été, c’est le 21 juin. Le soleil de fin mai est l’équivalent de celui du mois d’août».

C’est vrai, la réverbération du sable sec d’une plage va augmenter le rayonnement UV de 15% et l’écume de mer l’accroître de 25%, ce qui renforcera d’autant la nécessité de se protéger du soleil. Mais en ville aussi les bâtiments, notamment leurs surfaces vitrées, peuvent réverbérer les rayons, tout comme un sol de couleur claire.

1,2,3, soleil

Surtout, qui dit plage dit «tenue spécifique», ajoute le spécialiste des pratiques corporelles. Bronzer devient ainsi le synonyme de lézarder en maillot (ou carrément à poil) sur sa serviette ou dans un transat. Ce n’est pas pour rien qu’au jeu «1, 2, 3, soleil» on doit arrêter de bouger quand l’astre nous réchauffe de ses rayons! Et ce, alors que «la notion d’immobilité n’est pas nécessairement ce qui expose aux coups de soleil, énonce la docteure Roos. On peut prendre un coup de soleil en marchant».

En gros, si vous ne vous dites pas consciemment que vous allez prendre un bain de soleil mais que vous pratiquez le «bronzage habillé», selon l’expression de Bernard Andrieu, vous faites souvent fi des dangers du soleil en «exposant votre visage, votre gorge, vos bras, voire vos jambes, toutes ces zones du corps que vous pensez à protéger à la plage mais pas dans les lieux urbains de la vie quotidienne». D’autant que mettre de la crème alors qu’on est habillé a quelque chose de fastidieux: il faut se relever les manches et les vêtements se retrouvent souvent tachés.

Stress oxydatif

Encore faut-il qu’on soit équipé: quand on part le matin se dorer la pilule, on a le matériel à disposition, c’est prévu. Quand c’est au cours d’une journée de boulot, que l’on s’expose au soleil de manière fugace (juste le temps d’un trajet…) et surtout par alternance (sur le chemin du travail, pour sortir déjeuner, en passant d’une boutique à une autre, en attendant le bus, etc.), il est rare que l’on ait pensé à tout, surtout que la météo affichée le matin sur l’application n’est pas toujours celle expérimentée dans la journée. Et pourtant, «le temps cumulé passé au soleil peut entraîner des coups de soleil», pas besoin de faire bronzette des heures de suite pour cela, résume la docteure Roos.

«Le bronzage est une expérience éphémère et aléatoire», signale Bernard Andrieu. Ce qui ne rend pas la mention «application à renouveler régulièrement» (toutes les deux heures, oui, oui) des plus évidentes à respecter. À l’inverse, cette alternance de moments ensoleillés instaure l’idée qu’il convient de profiter du beau temps tant qu’il est là, de «capitaliser le soleil qu’on peut prendre», d’accourir au moindre de ses rayons. «Ce réflexe de lézarder au soleil se retrouve en particulier après un hiver peu lumineux», détaille la dermatologue.

Alors, forcément, sans protection adaptée, les coups de soleil peuvent faire leur apparition, surtout si l’on s’est mis au soleil pile au créneau le plus risqué… à savoir au beau milieu de la journée, pour un pique-nique ou un déjeuner entre collègues en terrasse. Car, rappelle la dermatologue, «un fond de teint solaire n’est pas suffisant: la protection solaire est rarement supérieure à 20, on l’applique tôt le matin donc on ne couvre pas le déjeuner, et puis on l’applique seulement sur le visage, pas le cou et le décolleté, qui sont les zones où la peau est la plus fine et fragile». Résultat: «La peau du décolleté va vieillir plus vite voire être le lieu d’un cancer de la peau, regrette Nina Roos, qui observe en consultation des cancers de la peau du décolleté chez les trentenaires» et plus seulement chez des sexagénaires.

D’autant que la pollution va venir aggraver l’ensemble. «En tant que source de stress oxydatif, elle va gêner la réponse cellulaire en cas de coups de soleil et être un facteur de vieillissement cutané», expose la docteure. Ce n’est pas forcément qu’on met plus longtemps à se débarrasser d’un vilain et douloureux coup de soleil mais que «les dégâts à long terme seront plus importants».

Rite d’entrée estival

Le problème, c’est aussi que «le premier coup de soleil est perçu comme un rappel que l’été arrive, comme un rituel initiatique», note Bernard Andrieu. S’il est le signe sur la peau d’une «mutation corporelle» et d’une marque de «passage de la peau d’hiver à la peau d’été», c’est aussi parce que l’on est persuadé qu’il est la première étape vers le bronzage. Voire un accélérateur.

On a tout faux! «Le coup de soleil, c’est toujours une brûlure en trop pour la peau. Ça n’a pas d’effet immuniseur», tance la dermatologue. Contrairement aux idées reçues, aucune transformation du coup de soleil en bronzage: «Ce n’est pas le coup de soleil qui vire au brun, d’autant qu’il est dû aux UVB, qui ne font pas pigmenter la peau, tandis que le bronzage est provoqué par les UVA. C’est juste que, plus on s’expose régulièrement, plus on synthétise de la mélanine».

Il serait donc logique d’avoir toujours sur soi un tube de crème solaire à longue tenue dès le printemps (surtout avec le réchauffement climatique et l’imprévisibilité accrue des saisons). Autre astuce pour les habitants et habitantes des villes qui «ne veulent pas s’enquiquiner avec la crème»: un léger foulard, idéal dans le cas où le temps est changeant. Et aussi «se gaver de fruits et de légumes colorés de saison, qui sont riches en anti-oxydants et permettent de mieux se défendre contre l’agression du soleil». En voilà un rite d’entrée dans l’été appétissant.

Daphnée Leportois Journaliste

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