Politique / Société

La régularisation de Mamoudou Gassama, bonne conscience d’un État qui durcit sa politique anti-migrants

Temps de lecture : 10 min

Il semble qu'il faille se conduire en héros pour être digne de devenir français.

Emmanuel Macron reçoit Mamoudou Gassama à l'Élysée, le 28 mai 2018. | Thibault Camus / Pool / AFP
Emmanuel Macron reçoit Mamoudou Gassama à l'Élysée, le 28 mai 2018. | Thibault Camus / Pool / AFP

Pourquoi ai-je ce si vieil article en tête, quand le jeune président Macron reçoit et adoube l’encore plus jeune Mamoudou Gassama, sauveur d’enfant et sans-papiers, désormais promis à la citoyenneté et un emploi de pompier?

Ce texte fut écrit en 1940, par un bel écrivain devenu infâme, c’était l’époque, il s’appelait Henri Béraud. Il s’intitulait «Et les juifs», publié par Gringoire, feuille immonde, et débutait ainsi:

«On ouvre un journal et on lit: “Engagé volontaire en 1915, à moins de dix-huit ans, le chef d'escadron Brisac a été blessé pendant la guerre 1914-1918, au cours de laquelle il a obtenu quatre citations. Pendant la guerre 1939-1940, le chef d'escadron Brisac a été cité à l'ordre de la division. Fait prisonnier avec l'état-major de la Ve Armée, il s'est évadé presque aussitôt.” Saluons. Le commandant Brisac a de beaux états de service. Assurément, c'est un soldat. Mais d'autres l'égalent en vaillance qui n'ont point les honneurs d'un communiqué. Pourquoi lui seul, et non ses égaux? Parce que le commandant Brisac est israélite, et que la loi du 3 novembre 1940, fixant le statut des juifs, interdit la carrière des armes à ses coreligionnaires. Mais il n'y a pas de loi pour les braves, et Brisac en est un. Le Maréchal, qui s'y connait, relève Brisac de l'interdiction. Brisac gardera ses épaulettes, il continuera de servir la France, et les bons citoyens tireront leur chapeau.»

Puis Béraud poursuivait sa pensée et, laissant Brisac à son destin, en venait à son sujet, les juifs en général, qu’il convenait de mettre au pas, car de même «qu’une hirondelle ne fait pas le printemps», tous les juifs ne ressemblaient pas au commandant Brisac et, disait Béraud, «nous voulons faire place nette et compter nos amis». Et de l’éloge d’un officier, Béraud tissait la haine de son espèce, «des passants, des nomades, des hommes aux figures sombres», qui nous avaient jeté au malheur.

Parallélisme des formes

Le 20 mai 2018, quand le Président Macron, qui s’y connait, relève de la clandestinité Mamoudou Gassama, le brave qui a escaladé un immeuble pour retenir un enfant suspendu dans le vide, les bons citoyens tirent leur chapeau et applaudissent dans et devant leur télévision, mais le secrétaire général du Front national, Nicolas Bay, explique ceci: tous les clandestins ne sont pas Mamoudou, et même Mamoudou est sujet à caution.

«Incontestablement, cet homme a eu un acte de bravoure à Paris. Je ne crois pas que ça justifie de demander la régularisation de sa situation. Maintenant, si on me dit: “On régularise celui-là, en raison de son acte de bravoure, et on expulse tous les autres”, moi je signe. Si la contrepartie de sa naturalisation serait l'expulsion de tous les clandestins, je suis d'accord!»

Jean Messiha, autre frontiste habité, tweete fermement: «Ceux qui appellent à régulariser #MamoudouGassama doivent, s’ils sont cohérents, appeler en même temps à expulser tous les étrangers clandestins et/ou condamnés pour crimes et délits en France».

Ainsi, Béraud, de Brisac, justifiait sa haine des autres juifs; ainsi, de Mamoudou Gassama, justifie-t-on la chasse aux sans-papiers.

Nicolas Bay et Jean Messiha ne sont pas Henri Béraud; ils n’ont ni la corpulence de l’auteur du Martyre de l’obèse, ni son talent de plume, ni ses circonstances pour devenir des fascistes accomplis –des fascistes dont le verbiage aurait des conséquences palpables sur la vie de leurs contemporains.

Emmanuel Macron, encore moins, en aucune façon, n’est le Maréchal Pétain, toute sa culture et sa philosophie s’y opposent; nos clandestins ne sont pas les juifs de 1940. Ceux-là, Français, étaient retranchés de la communauté nationale. Ceux-ci, étrangers sans titre ni droit, sont simplement empêchés de rester illégalement, et nulle chambre à gaz ne les attend au terme de l’expulsion. On s’en remet.

On veut d’autant plus châtier le groupe que l'un de ses membres a mérité d’être sauvé.

Il y a pourtant un parallélisme des formes. Un État exerce sa force contre un groupe humain, mais s’arroge le droit d’exception pour un individu, par son courage ou ses exploits; on veut d’autant plus châtier le groupe que l'un de ses membres a mérité d’être sauvé. La dialectique est la même, si les injustices ne se comparent pas. L’État est incarné par une figure charismatique, vieille alors, jeune désormais, mais qui relève le pays d’une impasse politicienne et des défaites qu’elle a amenées –ainsi disent les propagandes, en 1940 ou en 2018.

L’État, charismatique et relevé, n’est pas contesté en son principe, et ses brutalités n’écorchent pas le consentement. Nul, pratiquement, ne conteste qu’il faut aujourd’hui expulser les clandestins; nul, pratiquement, ne se leva autrefois contre le statut des juifs. La magistrature et la gendarmerie firent allégeance à Pétain, et il n’y eut aucun hoquet quand le barreau fut expurgé de ses juifs; nul policier, nul juge, ne démissionne quand les forces de l’ordre sont réputées traquer les migrants jusque dans l’hébergement d’urgence.

On traîne en justice ceux qui transgressent la volonté générale en protégeant des sans-papiers; il ne faisait pas bon, jadis, protéger des juifs. Évidemment encore, les risques et les sanctions sont incomparables: nous ne parlons que des formes, peut-on les admettre troublantes?

Même la grâce accordée par le chef suprême de l’État, en 1940 ou en 2018, est mise en scène dans la propagande du pouvoir. Le commandant Brisac attestait que le Maréchal était resté le digne chef des poilus de Verdun et d’ensuite. Il était, Brisac, la preuve d’un antisémitisme français d’autant plus légitime, qu’il savait faire une exception.

Maurras, l’inspirateur idéologique du régime, antisémite politico-pathologique, avait célébré un malheureux jeune juif, Pierre David, mort au front et ayant offert son sacrifice à l’Action française: «À l’heure où vous lirez ces lignes, qui ne doivent vous parvenir que si je meurs, j’aurai définitivement acquis, en mêlant mon sang à celui des plus vieilles familles de France, la nationalité que je revendique. Grâce à vous, j’aurai compris la nécessité et la beauté de ce baptême». Maurras avait essuyé une larme de plume: «La nationalité se crée par l’hérédité, par la naissance: le mot le dit. Elle peut s’acquérir par de bons services rendus».

Maurras, quelle pitié, est impérissable, et ses mots sont des fatalités. Emmanuel Macron, qui n’est pas maurrassien, pourrait le dire à son tour, quand il naturalise Mamoudou Gassama. «La nationalité peut s’acquérir par de bons services rendus.»

Citoyenneté chevaleresque

Il est frappant de lire, dans les commentaires du pouvoir, que l’exploit du jeune homme n’est pas simplement de la bravoure, mais un geste politique, idéologique, une transcendance. Mamoudou n’a pas sauvé un enfant: il a montré qu’il était digne de la France. Il n’a pas eu un geste d’humanité: il a rejoint la République.

Ainsi tweete la majorité. «À un grand homme, la patrie reconnaissante», Gérard Collomb; «Cet acte d’une immense bravoure, fidèle aux valeurs de solidarité de notre République, doit lui ouvrir les portes de notre communauté nationale», Benjamin Grivaux; «Car la France est une volonté, et M. GASSAMA a démontré avec engagement qu’il l’avait!», le Président lui-même; «Mamoudou Gassama partage les valeurs de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris», les sapeur-pompiers de Paris.

La France est donc le pays pompier de l’héroïsme, mais y a-t-il de l’héroïsme au dehors? Se dessine alors une citoyenneté chevaleresque, conforme au lyrisme macronien lors de l’enterrement du colonel Beltrame; ce président aime à chanter les chevaliers d’antan; il sait le prix d’un héros, il l’adoube, il l’accueille, bravo.

La France de Macron vaut mieux que celle de Mac Mahon, qui avait rejeté Garibaldi, héros italien, combattant de la jeune République contre la Prusse en 1870, élu député à notre assemblée en 1871, mais rejeté par la majorité conservatrice et xénophobe… Mamoudou venge Giuseppe. Mais est-on indigne d’être français, si l’on n’est pas un héros? Ne vaut-on rien, si l’on est simple étranger, en souffrance, en demande?

Moins de chance, moins de timing, moins de force, moins d’agilité, la peur d’être, sans-papiers, découvert, et c’en était fini de sa geste. Nul n’aurait su Mamoudou Gassama.

Il est dans la joie de Mamoudou Gassama une autre cohérence macronienne. Par «Spiderman», le Président démontre qu’en son règne, les plus méritants sont récompensés, les meilleurs et les plus vigoureux, les plus agiles et les plus braves, ceux qui vont à la salle de gym ou sur les murs d’escalade, ceux qui ne sont pas si gros, pas trop vieux, pas affaiblis sur un lit de malade, pas noyé dans une traversée hasardeuse, pas tué par des passeurs, pas violé, pas abimé, le corps intact encore, la volonté épargnée, l’instinct du guerrier, l’instinct du bien.

Gassama est le meilleur de sa génération. Il est le meilleur de ceux qui embarquaient avec lui pour une traversée pénible. Il est le meilleur et le plus chanceux, qui passait au bon moment, sous ce balcon d’où pendait un enfant. Moins de chance, moins de timing, moins de force, moins d’agilité, la peur d’être, sans-papiers, découvert, et c’en était fini de sa geste. Nul n’aurait su Mamoudou Gassama. Une hésitation, un peu de raison, et nul n’aurait francisé Mamoudou Gassama. Mais il était là, superbe et modeste, et il valait mieux que tous ceux qui lui ressemblent, il avait sauvé une vie.

Sauver une vie. C’est toute la différence entre l’opprobre et la lumière, la clandestinité et la caserne des pompiers. Juste une vie, cela n’est rien? Quel hommage. Mais tous les autres, migrants ou non, mais surtout les migrants, qui quittent leur terre pour risquer les passeurs, la torture, l’escroquerie et la mort, qui se lèvent de leurs villages en dépit de mille peurs, pour venir chez nous en dépit de nous, valent-ils moins que Mamoudou Gassama? Sans doute.

La gentillesse du Président Macron le démontre. Il est si gentil avec Mamoudou, ce Président qui était si froid, impérieux, envers une Marocaine sans-papiers!

Elle sollicitait, Gassama a donné. Il vaut mieux qu’eux, il vaut mieux qu’elle: il a sauvé un petit d’homme!

L'autre courage

L’autre courage n’y résiste pas, ce courage de tous les migrants, ce courage immense mais qui ne sauvera jamais un enfant devant des smartphones parisiens. Ce courage-là est vain, dont le Président ne sait que faire, que le pays ignore.

Ce courage-là est une menace, puisqu’il finit en immigration. Il ne faut pas le voir, pas l’entendre, il ne faut pas les admirer, les plaindre seulement, qui meurent dans l’eau, dans la neige… Seul Mamoudou est admirable? Il a sauvé une de nos vies. C’est cela que nous voulons entendre. Qu’auparavant, il ait risqué sa vie sans ciller en quittant le Mali, un parmi des milliers de magnifiques qui lui ressemblent, cela n’est pas la bonne histoire. On pourrait penser, pourtant, que Mamoudou Gassama est d’autant plus facilement devenu un héros parisien, qu’il avait déjà rencontré le courage, dans son périple. Cela ne sera pas entendu.

On chante d’autant plus la gloire de Mamoudou, sauveur d’enfants, que sa première gloire, son aventure, nous est interdite d’admiration. Ainsi, le commandant Brisac, dans la France de Pétain, valait pour ses citations. L’immense aventure du judaïsme français, sa culture et son espérance, sa langue, sa foi, sa ténacité, n’étaient pas admirables: cette aventure-là devait disparaître. Brisac était sauvé, parce que les siens étaient condamnés. Gassama est sauvé, tant les siens sont condamnables.

Les gauches se trompent, comme si souvent, en pensant que le jeune Malien, par son exemple, va changer le regard sur les migrants. Cela n’arrive jamais.

En 1998, le vieux Charles Pasqua, républicain farouche et pourtant ému, avait suggéré que la France profitât de son euphorie gagnante, après la Coupe du monde, pour régulariser des milliers de sans-papiers. Il excipait du football, ce triomphe métissé, pour nous demander de réamorcer la pompe au métissage. On lui avait ri au nez.

Il faut beaucoup l’aimer, Mamoudou Gassama, pour se souvenir de détester ceux qui lui ressemblent, qui n’ont pas croisé un enfant en danger.

Mais non, Mamoudou ne va pas changer l’image des migrants, qui seraient héroïques à son image. On peut parier l’inverse. On nous le chante, Mamoudou, d’autant plus fort qu’il faut évacuer la plainte, le murmure, le grondement de ses pareils. Il faut beaucoup l’aimer, Mamoudou, pour se souvenir de détester ceux qui lui ressemblent, qui n’ont pas croisé un enfant en danger.

Sur RMC info, l’avocat William Goldnadel expliquait lundi, en grande gueule qui s’assume, que Mamoudou Gassama était formidable, et quelle performance physique aussi, mais que cela ne devait pas faire oublier le reste, «les migrants [qui] se conduisent mal comme à Cologne ou quand ils sont terroristes», et c’était bien de rappeler que des migrants violents, et que tous les juifs ne sont pas Gassama, ou tous les Maliens ne sont pas Brisac, et William Goldnadel est un Béraud de temps de paix?

Toutes ces comparaisons ne sont que billevesées, sans doute, et il faudrait en rester à l’essentiel. Un enfant n’est pas mort et la République française compte un pompier de plus, il sera superbe, et il n’est pas de petite victoire contre la mort ou la méchanceté des temps. On en resterait là, s’il n’y avait pas tant de complaisances…

Le commandant Pierre Brisac, qui échappa au statut des juifs par la grâce du Maréchal, vit sa carrière progresser, sous Vichy, et devint colonel en 1942. Quand les Allemands envahirent la zone libre, il prit le maquis, devint un des chefs de la Résistance, et fit, après-guerre, une belle carrière. Il mourut général. Avoir été sauvé par Pétain ne fit pas de lui un pétainiste; il était un soldat républicain.

Mamoudou Gassama, nouveau français, soldat du feu, sera inentamé par la grâce qui lui est faite. Je l’imagine un jour –est-ce que je l’espère?– gradé, rompant les rangs et manifestants pour quelques sans-papiers, accueillant des illégaux, payant l’État de cette ingratitude, pour rester fidèle à lui-même, ayant conservé ce courage dont nous ne sommes pas capables –que je ne possède pas.

Claude Askolovitch Journaliste

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