Société

Procès Serge Dader: «J'ai fait une connerie! J'ai tué Brigitte et sa mère!»

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 1/2] Le procès de l'agriculteur de 51 ans, accusé du double meurtre de son ex-compagne et de la mère de celle-ci trois ans plus tôt, s'est ouvert le 22 mai.

Place des Salins, où se situe la cour d'assises de Haute-Garonne. | Élise Costa
Place des Salins, où se situe la cour d'assises de Haute-Garonne. | Élise Costa

Dans la salle de garde à vue, Serge Dader attend sur une chaise. Quatre militaires se tiennent derrière lui, armes pointées vers son dos. L’agriculteur vient d’être arrêté après une cavale de plusieurs jours et de vingt-deux kilomètres, à pied, à travers bois et champs.

Quand les gendarmes arrivent chez lui, le lundi 23 mars 2015, la veille de son arrestation, ils aperçoivent un homme en slip sauter du haut de sa grange puis courir sous la pluie battante en direction de la forêt attenante. Il reconnaissent la silhouette massive de Serge Dader. Mais la ferme est une «ferme d’un autre âge», comme le dira un des gendarmes à la barre de la cour d’assises, et la boue encercle le bâtiment. Les gendarmes s’enlisent jusqu’aux genoux et, bloqués, perdent sa trace.

Un enquêteur entre dans la cuisine. Au sol gisent les corps sans vie de Brigitte Labeda, la compagne de Serge Dader, et de sa mère Marcelle Guisset, 85 ans. La pièce est plongée dans l’obscurité des lendemains de grande violence. Un couteau taché de sang est retrouvé. Les médecins légistes décèleront un total de vingt-six plaies (au thorax, à l’abdomen, aux membres supérieurs et inférieurs, ainsi qu’au visage) dont une «latéro-cervicale droite», longue de douze centimètres et profonde de cinq sur le corps de Brigitte Labeda. «La section de la veine jugulaire, dit le rapport, suffit à elle seule à expliquer le décès.» L’autopsie du corps de sa mère montrera «un traumatisme cranio-facial et encéphalique» et «une fracture de l’os hyoïde». En d’autres termes, Brigitte Labeda est morte égorgée et sa mère a succombé à des coups répétés au visage suivis d’un étranglement. Le gendarme enjambe les corps pour aller éteindre la gazinière allumée. Un steak est en train de cuire dans une poêle.

Le président de la cour d’assises de la Haute-Garonne, Guillaume Roussel, demande à Serge Dader de se lever. Il ne fait pas particulièrement chaud, en ce mardi 22 mai, mais des gouttes de sueur perlent le long des joues de l’accusé et tâchent sa chemise bleu clair:

«-Monsieur Dader, que pensez-vous de tout ça? Est-ce que vous vous souvenez un peu mieux que durant la procédure?
-Non, je ne m’en souviens pas.
-Est-ce que vous contestez?
-Non, je ne conteste pas.»

Un pressentiment

Pour retrouver Serge Dader, la force publique a mis les moyens à Eoux, petite commune de 125 habitants située au sud du Comminges. Peu après avoir découvert les corps sans vie de Brigitte et de sa mère, un hélicoptère est dépêché depuis Tarbes. Un chien est emmené sur les lieux. Le temps est exécrable et l’animal, en difficulté, s’arrête à la rivière de La Nère, au nord de la ferme. La nuit tombe. Un second hélicoptère, équipé d’une caméra thermique, prend le relais. L’agriculteur reste introuvable. Alors les médias sont informés, car un suspect est en fuite. Un important dispositif est déployé sur les routes départementales et aux abords du cimetière de Couladère où repose Léopold Dader: Serge Dader vient souvent se recueillir sur la tombe de son père disparu en octobre 2014. Peut-être aura-t-il l’idée de s’y réfugier.

Pendant les recherches, Corinne*, la belle-sœur de Brigitte Labeda et belle-fille de Marcelle Guisset, est chez elle avec sa petite-fille de quatre ans. Elle ne sait pas quoi faire. C’est elle qui a contacté les gendarmes plus tôt dans la journée. «Je leur ai dit: il s’est passé quelque chose de grave, il faut aller à Eoux», se souvient-elle à l’audience. Brigitte, employée comme auxiliaire de vie, n’est pas allée travailler ce matin-là. Depuis qu’elle a quitté Serge, elle habite chez sa mère Marcelle. La rupture semble sérieuse: Brigitte a fait une demande de redirection de son courrier de la ferme Dader, où elle habitait depuis quatre ans, chez sa mère. Ne la voyant pas arriver, la patronne de Brigitte, avertie du changement d’adresse, a donc essayé de joindre son employée sur le téléphone de Marcelle. Mais il sonne dans le vide. Alors elle contacte Corinne qui, dès le départ, a un pressentiment: «Je sens quelque chose de terrible. [...] J’appelle ma belle-sœur et je sais qu’elle ne répondra pas.» Elle fait les cent pas. Elle avertit la gendarmerie, plus personne ne la rappellera.

Vincent*, le fils aîné de Brigitte Labeda, contacte son petit frère Simon*, qui va encore à l’école. «[Vincent] me dit de redescendre tout de suite. Immédiatement je me dis: “jamais il me ferait louper des cours si c’était pas quelque chose de grave”. Sur la route, je vois des gendarmes mais sans gyrophare ni rien. [...] Chez mon oncle il y avait tout le monde.» Corinne précise: «On ne sait rien. On va à Eoux et on voit toutes les routes balisées. Personne ne parle. Le lendemain, on ouvre le journal».

Liaison dangereuse

La presse raconte la découverte de deux corps dans la ferme de Serge Dader, sans autre précision. Corinne est convoquée par les enquêteurs. «Le gendarme me dit: “Madame. Elles sont décédées. Tuées par arme blanche.” À la maison, tout le monde m’attend. C’est moi qui leur dis. C’est moi qui leur dis qu’elles ont été tuées par arme blanche. Ça a été très dur.»

Le président Roussel l’interroge sur ce mauvais pressentiment. Pourquoi a-t-elle envoyé les gendarmes à Eoux?

«En 2014, [Brigitte] a porté plainte contre lui. Je l’ai vue. Elle était très amochée. Je lui ai dit: “Il ne faut pas que tu retournes chez ce bonhomme”.»

C’était juste après la mort de Dader père. À l’enterrement, tout le monde avait remarqué les yeux au beurre noir de Brigitte Labeda. Mais elle avait fini par retourner auprès de Serge.

À la cour et aux jurés, Corinne raconte comment, en 2010, sa belle-sœur a quitté mari et enfants pour s’installer chez Dader, qu’elle a rencontré en s’occupant de son père Léopold. Comment elle l’a vue grossir à vue d’œil, ne plus s’apprêter («Elle avait des cheveux blancs, longs, ternes. Je ne la reconnaissais plus»). Comment cet homme vulgaire l’empêchait de voir ses enfants.

Le second fils, Simon, jeune charpentier, se souvient du début de l’histoire entre Dader et Labeda:

«Quand j’avais quatorze ans je vivais avec mon père et ma mère, ils n’étaient pas mariés. Mon frère était déjà parti vivre avec sa copine. Vivant sous le même toit, je voyais qu’il n’y avait plus d’affection entre eux, qu’ils ne s’aimaient plus. Le matin je me préparais avec ma mère avant d’aller au collège. [...] D’habitude elle mettait sa blouse et puis voilà, elle partait. Là elle s’apprêtait un peu plus, elle se pomponnait, se maquillait, tout ça. J’ai compris. Un matin, je lui en ai parlé et elle m’a dit qu’elle voyait quelqu’un. Ça m’a fait du mal... mais je savais depuis un moment.»

«J’ai compris que le problème c’était pas elle»

Chez les Labeda, on est très famille. On est là les uns pour les autres, on s’invite pour des repas qui durent tout l’après-midi et on s’appelle dès qu’on peut. Brigitte ne fait pas exception. Très vite, pourtant, la relation avec ses fils change.

«Chaque fois que je l’appelais, je sentais qu’il était à côté d’elle. Et puis ça partait vite en insultes gratuites. Il me disait qu’il allait m’attendre avec son fusil. Un jour, j’en ai eu tellement marre que je me suis dit que j’allais descendre pour voir s’il avait le cran de le faire. Mais j’ai dû rebrousser chemin, parce que j’avais plus d’essence dans ma mobylette.»

Les jours précédents, au premier rang, Simon a souvent eu du chagrin. Mais au moment de sa déposition, le jeune homme de 22 ans ne flanche pas. Il reprend sa respiration et poursuit:

«La plupart des retours qu’on avait sur sa relation, c’était à travers ma grand-mère. Ma mère, elle en parlait pas. Parfois on parlait un peu plus et j’entendais du bruit. En fait elle était en voiture. Elle rentrait chez elle, et c’était le seul moment où elle pouvait parler librement.»

Vincent, l’aîné des fils, a aujourd’hui 27 ans. À la barre, il parle de la naissance de son fils: «Il est né avec des malformations, il a passé deux mois et demi à l’hôpital. Ma mère n’était pas très présente à ce moment-là. À chaque fois que je la voyais c’était en coup de vent, chez ma grand-mère, parce qu’elle devait s’occuper de son père à lui, là».

Les enfants ont envie de voir leur mère, mais les choses se compliquent.

«Il m’a écrit qu’il fallait plus qu’on lui écrive, qu’il fallait qu’on la laisse tranquille. Que s’il nous voyait il sortirait le fusil. Des menaces de mort quoi. J’en ai voulu à ma mère de ça, parce qu’elle ne nous défendait pas. Un jour elle m’appelle parce qu’elle a un problème avec sa voiture et elle me demande ce que ça peut être. Je lui dis que je peux passer, elle me dit “surtout pas”. Elle m’a appris plus tard que la batterie était débranchée. En tant que mécanicien, je sais qu’une batterie ne se débranche pas toute seule. [...] Maintenant je suis sûr qu’elle essayait de nous protéger, nous et notre famille.»

D’un souffle, il ajoute: «J’ai compris que le problème c’était pas elle. [...] Elle me manque».

Fin de cavale

Nuit du lundi 23 au mardi 24 mars 2015. Les autorités sont toujours à la recherche de l’homme de 49 ans. Vers 4 heures du matin, une connaissance de Cazères-sur-Garonne, qui ne l’a pas vu depuis un an, reconnaît Serge Dader devant son portail: «Il m’a dit: “J’ai fait une connerie! J’ai fait une connerie! J’ai tué Brigitte et sa mère!” Il voulait savoir ce que je pensais qu’il risquait», raconte le témoin à la barre. L’homme s’énerve, lui dit qu’il n’est pas juge et qu’il ferait mieux de dégager.

Quelques heures plus tard Pierrot, le plus vieil ami de Dader –non qu’ils soient très proches, mais ces deux exploitants agricoles se connaissent depuis quinze ans– reçoit un coup de fil: «Un copain me dit: “Y a Dader qui est pas loin de chez toi. Il arrive.”».

Pierrot habite près de la départementale.

«Je le vois arriver. Il marche sur la route, lentement. Il avait un comportement hagard, bizarre. Je suis dans le champ. Il regardait les bêtes. Il regardait les bêtes.»

Dader interpelle Pierrot qui se dépêche de rentrer chez lui («Je me suis dit: “s’il est armé…”»). Le fugitif le suit, puis trouve enfin une porte ouverte, celle de la voiture de Pierrot. Il s’y assoit pour se reposer. La voisine de Pierrot l’avertit: les gendarmes vont bientôt arriver. Le vieil ami attend. Les minutes semblent être des heures. Il ne quitte pas Serge Dader des yeux. Au bout de quarante-cinq minutes qui semblent être des heures, les gendarmes arrivent. «Ils l’ont attrapé. Il s’est débattu, mais bon ils l’ont maîtrisé quand même. Et puis ils l’ont arrêté.»

Dans la salle de garde à vue, Serge Dader attend sur une chaise. Personne ne l’a encore entendu. Une femme aux cheveux bruns et courts entre. Elle s'assoit et se présente. Elle est docteure psychiatre.

*Les prénoms ont été changés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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