Culture

Bécassine revient (et fait scandale)

Temps de lecture : 6 min

Le dernier long-métrage de Bruno Podalydès ne fait pas rire tout le monde.

Visuel de l'appel au boycott lancé par un collectif indépendantiste breton. | Dispac'h
Visuel de l'appel au boycott lancé par un collectif indépendantiste breton. | Dispac'h

Plan sur la campagne à l’aube. Un coq entonne la Marseillaise. Dans les quelques secondes qui suivent, cette bécasse de Bécassine enchaîne les bêtises. Finalement, le personnage de l’oncle Corentin, campé par Michel Vuillermoz, confie à l’enfant: «Si tu te débrouilles bien, tu pourras aller à Paris». Le reste de la bande-annonce vend une comédie familiale sympathique qui moque aussi la haute bourgeoisie représentée par Karine Viard et Denis Podalydès, frère du réalisateur.

Une contrainte, pas un rêve

À première vue, le film paraît totalement inoffensif. Mais à Nantes, chez le collectif Dispac’h («révolution» en breton), on n’est pas d’accord. Sans avoir encore vu le film [qui sort le 20 juin, ndlr], ces jeunes militants indépendantistes de gauche appellent au boycott. «Ce n’est pas la qualité du film que l’on remet en cause, explique le porte-parole, Ewan Thébaud. Notre problème, c’est l’utilisation du symbole de Bécassine. Pour le peuple breton, c’est insultant et méprisant.»

Le 2 février 1905, Jacqueline Rivière, rédactrice en chef de La Semaine de Suzette, a deux pages vides dans son journal. En discutant avec le dessinateur Joseph Pinchon, elle évoque une bévue de sa servante bretonne. L’anecdote donne naissance à Bécassine, une «bonne à tout faire» naïve, gaffeuse et pas très futée. Un personnage qui a faire rire des générations en France, mais un peu moins en Bretagne. «Chez nous, Bécassine représente un drame social et humain, reprend Thébaud. D’après le dossier de presse, le film ne revient pas du tout dessus. Ça rappelle les énormes migrations qui ont commencé à la fin du XIXe siècle. Beaucoup de femmes partaient pour Paris, souvent pour travailler pour la bourgeoisie.» Dans la bande-annonce, la jeune femme, pourtant, semble partir à Paris vivre l’aventure d’une vie. «Mais ce n’était pas un rêve, rappelle le porte-parole. Ce n’était pas drôle, comme le personnage de Bécassine le laisse entendre. C’était une contrainte de quitter sa famille et son pays. C’est un épisode traumatique pour pas mal de personnes.»

Le phénomène migratoire ne se cantonne pas à l’époque de Bécassine, mais dure jusqu’aux années 1950. En 2006, la vie de ces Bretonnes parties travailler dans de grandes maisons bourgeoises à cette époque fait l’objet d’un documentaire, intitulé Nous n’étions pas des Bécassines. «C’était les cent ans de Bécassine en 2005, et j’en ai parlé à ma belle-mère, se souvient le réalisateur, Thierry Compain. Elle m’a dit: “Moi aussi je suis allée à Paris comme bonne”. Beaucoup de dames d’un certain âge disaient pareil. Je me suis rendu compte que ça avait été un phénomène social énorme en Bretagne.» Partir pour Paris est alors une opportunité pour nombre de jeunes femmes dans une Bretagne très pauvre.

Certaines, en définitive, y trouvent leur compte. Mais beaucoup de servantes sont malmenées. Le documentariste développe: «Dans le film, une d’elles me dit qu’elle ne supportait pas qu’on sonne la sonnette pour qu’elle vienne débarrasser. Elle se sentait rabaissée. Une d’elles n’a pas été payée pendant des années, une a été abusée. Une raconte qu’elle amenait le poulet à la table de madame, mais qu’il ne restait rien pour elle. Après, elle amenait le poulet avec une cuisse en moins sur la table et la gardait pour avoir quelque chose. En plus, elles revenaient avec la honte d’avoir été bonnes».

Populaire dans les milieux bourgeois, le personnage de Bécassine sert parfois de référence. Quand une bonne bretonne est engagée, on s’attend à ce qu’elle lui ressemble. «Ça ne facilitait pas les choses, reprend Compain. C’était le personnage plouc par excellence, pour faire rire les milieux bourgeois. Bébête, ce n’est pas une qualité. Dans le langage populaire global, on les appelait “les Bécassines”. C’était mal vécu par nombre de ces femmes.» Compain ne se prononce pas en faveur du boycott. Il aimerait voir le film. En revanche, il se demande pourquoi convoquer en 2018 un personnage qui pourrait rouvrir des blessures.

Banania vs Rouletabille

En toute simplicité, le réalisateur du film, Bruno Podalydès, répond: «Je me suis pris d’affection pour le personnage. Ce n’est pas la caricature qu’on veut souvent en faire. C’est quelqu’un de désarmant de gentillesse, bourré de qualités». Qui est donc Bécassine? C’est la question qui divise le cinéaste et ses détracteurs. Par exemple, les fondateurs de Dispac’h comparent volontiers Bécassine au personnage de Banania. «C’est exactement la même période, assure Thébaud. Comme Banania, c’est un personnage aux traits arriérés, pas cultivé du tout. C’est une vision colonialiste.»

Une vision qui dérangeait déjà la Bretagne en septembre 1940, lors de la sortie d’un premier film sur Bécassine. À l’époque, le député du Finistère déclare: «Ce sont les enfants de Bécassine qui se sont fait tuer en 14. Et certes ce n'était pas une Parisienne de vos salons, mes chers collègues, mais une paysanne». Des militants autonomistes vont alors jusqu’à décapiter la Bécassine du Musée Grévin. Un tollé vieux de près de 80 ans que Bruno Podalydès comprend. «J’ai commencé à regarder ce film et j’ai arrêté, affirme-t-il. C’est une caricature. Ça ne me faisait pas rire. Je comprends la susceptibilité là-dessus. Dans les albums, il y a aussi parfois un mépris de classe du centralisme parisien. Mais c’était en 1905, il n’est pas question de tout ça dans mon film.»

Comme avec le personnage de Rouletabille, mis en scène dans deux films parus en 2003 et 2005, le réalisateur assure avoir créé sa propre version de Bécassine. «Dans mon film, elle n’est pas bête, elle est candide, argumente-t-il. Elle est très inventive. Elle s’émerveille de l’eau courante, de l’électricité. Ce n’est pas de la bêtise.» Plus Tintin au Congo que Banania, l’argument du personnage touchant à la découverte de la modernité pourrait faire bondir les indépendantistes bretons. Sauf que la Bécassine de Podalydès n’est pas bretonne. «J’invite les gens qui appellent au boycott à voir le film, reprend-t-il. Ils verront que l’histoire ne se passe pas en Bretagne. Je n’y ai d’ailleurs pas tourné. Le personnage est plus large que l’identité bretonne.»

Le film de Podalydès n’est ni un documentaire sur l’exode rural, ni un film à vocation historique, mais une simple comédie qui, il espère, plaira aux enfants. «Ça ne prétend pas être le porte-parole de la Bretagne, continue le réalisateur. Dans le film, elle va à Paris parce qu’elle rêve de grimper à la Tour Eiffel, pas même par nécessité économique. Je ne l’ai pas pensée comme la représentante de tous ces gens qui ont émigré au début du siècle. Tout est au premier degré, il n’y a pas de malice.»

Raconter les migrants bretons

On est donc très loin du commentaire social que les membres de Dispac’h aimeraient voir. Pour eux, ce n’est qu’à cette condition que le personnage offensant de Bécassine devrait être utilisé, comme ils l’expliquent dans leur communiqué: «Opprimées parce que femmes, stigmatisées parce que Bretonnes, exploitées parce que prolétaires, voilà la seule réalité qui s’applique à Bécassine. Si vous voulez montrer Bécassine à l’écran laissez-la parler, montrez ses souffrances et ses révoltes». Podalydès rétorque: «Mais Bécassine, ce n’est pas la Marianne de la Bretagne!». Défendant logiquement son film, le réalisateur estime que le boycott dessert sa propre cause. «Il n’y a rien contre la Bretagne dans le film, insiste-t-il. Ce qui est dommage avec ces réactions un peu braquées, c’est que ça réveille des vieux trucs pas terribles. Comme quelqu’un qui m’a dit: “Ils sont cons ces Bretons”. Je trouve que ce n’est pas un service rendu à la Bretagne.»

Néanmoins, le réalisateur reconnaît dans l’affaire un point positif: l’appel au boycott a permis de faire parler de l’histoire des migrants bretons. Soit déjà une petite victoire pour Dispac’h. «En Bretagne, comme en Corse ou au Pays Basque, on ne nous apprend pas l’histoire de nos territoires, conclut Ewan Thébaud. On apprend seulement l’histoire de France. Ainsi, beaucoup de Bretons ne connaissent pas l’histoire de cette migration. C’est aussi l’occasion pour nous d'en faire parler.»

En 1940, le film avait finalement été banni des écrans bretons. Dispac’h’ espère qu’il en sera de même et prévient les salles «récalcitrantes» dans leur communiqué. «Nous annonçons une campagne de boycott actif qui ne prendra fin qu’avec la déprogrammation de Bécassine! Ce film insultant ne pourra passer en Bretagne sans en payer le prix et nous ferons en sorte qu’il soit le plus élevé possible.» Plus constructif, le collectif récupérait récemment un DVD du film de Thierry Compain, qu’on ne trouve nulle part sur internet. Des diffusions seront bientôt organisées. Là, il ne sera question de boycott pour personne, car tous s’accordent sur un autre point: ce film-là, tout le monde devrait le voir.

Thomas Andrei Journaliste

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