Parents & enfants / Sociéte

Comment des photos de mères et de leurs enfants morts m’ont aidée à surmonter mes fausses couches

Temps de lecture : 7 min

Les photographies post-mortem du XIXe siècle vont à l'encontre de la culture de l'oubli aujourd'hui imposée aux femmes victimes de fausses couches –et pour l'une d'entre elles, ces clichés ont facilité le processus de deuil.

«J’étais convaincue qu’il y avait quelque chose d’irrévocablement cassé en moi.» | Milli_lu via Pixabay CC0 License by

Ces photographies m’ont captivée et pourtant, je ne me rappelle pas comment je suis tombée sur ces images centenaires de mères tenant leurs enfants morts dans leurs bras.

On y voit des femmes qui dévisagent leur tout-petit mort avec des expressions de tendresse, et d’autres qui semblent sous un tel choc qu’elles ne savent pas où poser le regard. Bon nombre d’entre elles regardent l’objectif bien en face, comme si elles défiaient le photographe ou le sort qui les a amenées à vivre cet instant.

Aujourd’hui, les adjectifs les plus communément utilisés pour décrire les photographies de morts de l'époque victorienne sont «sinistres», «morbides» et «macabres», mais la manière dont ces sujets morts depuis longtemps m’ont interpellée, moi, femme triste du XXIe siècle pourvue d’une connexion internet, a quelque chose de troublant.

Jack Mord/ The Thanatos Archive

Pas la moindre preuve physique

Le noir et blanc des images de ma progéniture qui ne verra jamais le jour est tout différent: il s'agit d'une douzaine de photos d’échographies couvrant un premier trimestre de grossesse. Quatre premiers trimestres, pour être précise. En tout, presque neuf mois de nausées matinales, d’odorat surdéveloppé et de projets avortés.

J’ai aussi gardé les tests de grossesse, avec leurs lignes roses parallèles et leurs croix bleues. Mais je n’ai pas le bébé en vie qui va avec. Et mis à part les photos d’échographie et les bâtonnets sur lesquels j’ai fait pipi, pas la moindre preuve physique de ces mois où l’espoir a cédé la place au désespoir.

La plupart de mes amies et amis et de mes collègues n’étaient pas au courant de mes pertes récurrentes; c’était mon choix. Mais c’était également toujours étrange de vivre dans ces réalités parallèles. La grossesse est une épreuve physique, et ce dès le début, mais qui met des mois à être reconnaissable par des observateurs extérieurs.

La fausse couche, expérience encore plus physique, est généralement vécue dans le silence. Elle porte en elle un élément de honte, celle d’être incapable de mener à terme son propre impératif biologique. La plupart des femmes ne se rendent compte que c’est un phénomène extrêmement courant que lorsqu’elles se confient à une amie ou à un membre de la famille qui l’a également vécu, ou qui connaît quelqu’un qui l’a vécu.

Tout sauf un sentiment de dignité

Et si elle a récemment intégré l’imaginaire collectif grâce à la télévision et aux fictions populaires, elle y fait le plus souvent des apparitions qui ne servent qu’à faire rebondir l’intrigue, ou qui sont un moyen de définir un personnage. L’héroïne va peut-être saigner un tout petit peu et verser de jolies larmes, mais sa souffrance restera digne. La fausse couche est un revers qui la propulsera quand même vers sa juste destination.

Mes fausses couches à moi m’ont donné tout sauf un sentiment de dignité, et je n’avais pas la moindre idée de ma destination. La deuxième a été une fausse couche «ratée», lors de laquelle mon corps a refusé de se séparer du fœtus dont le cœur ne battait plus, ce qui a nécessité une dilatation et un curetage. J’ai saigné abondamment pendant plus de quatre semaines.

La troisième a été pire encore. J’avais voulu que l’expulsion se fasse dans le confort de ma maison, installée sur mon canapé entre mon mari et mon chien. Mais je ne m’étais pas attendue à ce que le misoprostol me rende malade avec une telle violence, à perdre des caillots de la taille de balles de baseball, à me retrouver avec le sac amniotique intact dans la main –à ma grande surprise et après des heures de souffrance.

«Regardez ce que l'on m’a pris»

Les photographies post-mortem des XIXe et du début du XXe siècles sont souvent envisagées comme un memento mori, cette lugubre injonction de se rappeler que la mort est forcément au bout du chemin.

Personnellement, j’adhère à une interprétation plus simple: celle que l’avènement de la photographie a rendu possible de se souvenir avec davantage de précision de l’apparence de ses proches, et de protéger leurs visages et leurs contours des ravages de la mémoire.

«Ces portraits pouvaient s’avérer l’unique représentation existante de leurs enfants –et d’elles-mêmes en tant que mères de ces enfants.»

Pour de nombreuses femmes, et particulièrement pour les mères de nourrissons, ces portraits pouvaient s’avérer l’unique représentation existante de leurs enfants –et d’elles-mêmes en tant que mères de ces enfants.

Ces femmes n’avaient rien de commun avec moi. Elles avaient dû affronter le choléra, la tuberculose et des fièvres mystérieuses qui leur avaient volé leurs enfants dans la nuit. Voter leur était interdit, elles jouissaient de peu de droits sur leurs enfants et elles pouvaient s’estimer heureuses de ne pas être mortes en couches.

Elles avaient donné naissance à de vrais enfants, un état de choses extrêmement éloigné de mes pertes précoces. Je n’avais jamais posé les yeux sur le visage de mes bébés, ni senti leur poids dans mes bras. Mes incursions dans la maternité étaient cantonnées aux quelques premiers mois, quand tout n’est qu’incertitude et nausée.

Et pourtant, je me suis surprise à traquer les archives en ligne de ces portraits, jusqu’à ce que je me rende compte que ce n’était pas les enfants qui m’attiraient, mais les mères. Celles qui tenaient leurs enfants près d’elles, avec douceur. Celles qui regardaient droit dans l’objectif, comme pour dire: «Regardez ce que l'on m’a pris».

Rien de saisissable dans le présent

Il m’a traversé l’esprit qu’on ne m’avait jamais proposé de me donner une échographie d’une grossesse perdue ou condamnée à ne pas aboutir. Toutes les images en noir et blanc conservées dans mes classeurs datent de moments où ces grossesses avaient encore l’air de bien se dérouler. Ce n’est que lorsqu’un fœtus cessait de grandir, ou qu’un cœur cessait de battre, que je repartais les mains vides, sans la moindre preuve photographique de l’existence de ces minuscules passagers.

Dans son article «Mourning My Miscarriage» [«Faire le deuil de ma fausse couche», ndlr], Peggy Orenstein observe: «La fausse couche est très peu reconnue dans la culture occidentale; il n’existe pas de rituel pour purger ce chagrin-là.» Les Américaines et Américains sont très troublés par mort et, poursuit-elle, «nous n’aimons pas les histoires qui finissent mal». La seule représentation acceptable de la grossesse est celle qui se termine avec des pyjamas de bébé et des faire-part de naissance.

Les pertes récurrentes vous éloignent encore davantage de cette représentation privilégiée. J’ai fait sept fausses couches avant que cela ne s’arrête, un chiffre qui frappait de mutisme jusqu’à mes médecins en ma présence. J’étais convaincue qu’il y avait quelque chose d’irrévocablement cassé en moi, et en fonction des moments, j’accusais mes gènes, mon âge, le traumatisme de mon histoire familiale, mon amour du jus de pamplemousse et la tuyauterie de l’immeuble new-yorkais dans lequel j’habitais.

Ces fausses couches étaient rarement simples et souvent physiquement douloureuses. Certaines ont mis des semaines à se régler. Mais le pire, c’était le vide qui suivait chacune d’entre elles, et le fait de ne pas savoir où ranger mon chagrin. Je pensais: un jour, je me ferai tatouer sept merles; un jour, je planterai un arbre pour chaque grossesse interrompue. Mais rien n’était saisissable dans le présent.

Complices de notre propre processus d’oubli

Notre culture insiste pour que les femmes qui vivent ces situations aillent de l’avant. Pire encore, nous leur demandons d’être complices de leur propre processus d’oubli. Nous leur disons que la fausse couche était probablement ce qui pouvait arriver de mieux, ou que c’était écrit. Nous leur disons qu’elles pourront toujours réessayer, et qu’au moins, elles savent qu’elles peuvent tomber enceinte. Cela nous perturbe qu’une femme s’attarde dans son chagrin. Nous trouvons cette situation sinistre –macabre, même. On amoindrit l’existence de la grossesse, et en faisant cela, on diminue la femme.

Mes cinquième et neuvième grossesses ont débouché sur des enfants en bonne santé. Leurs visages sourient sur mes murs et sur la cheminée, sur mon bureau et sur mon smartphone. J’ai eu de la chance. Il s’avère que c'était eux, ma destination.

«Ce sont des preuves photographiques de quelque chose qui fait autant partie de moi aujourd’hui que mes mains et mon visage.»

Mais j’ai gardé les photos d’échographie des grossesses qui ne sont pas allées à terme. Je tomberai sur ce dossier en cherchant une facture ou le mode d’emploi d’un gadget de cuisine. Ce n’est pas grave que je les aie gardées; ce n’est pas grave que j’oublie parfois qu’elles sont là.

Je les garde, parce que ce sont plus que des images de grossesses condamnées à ne pas aboutir ou de bébés qui n’existeront jamais. Ce sont des preuves photographiques de quelque chose qui fait autant partie de moi aujourd’hui que mes mains et mon visage. Et il m’a fallu rencontrer des femmes qui ont pleuré des pertes bien plus grandes que les miennes, il y a plus d’un siècle, pour que j’apprenne que je n’étais pas obligée de renier cette partie de moi, même si ma culture m’intimait de l’oublier.

Courtney Angela Brkic Écrivaine

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