Politique

Jean-Luc Mélenchon, le journaliste du Monde, et la Justice

Temps de lecture : 8 min

Poursuivi pour diffamation par un journaliste du Monde, ancien militant d'extrême gauche latino-américain qu'il accuse d'être un «criminel repenti», le chef de La France insoumise fait valoir son immunité parlementaire. Oui, mais...

Jean-Luc Mélenchon dans les travées de l'Assemblée Nationale lors des questions au gouvernement, le 31 janvier 2018 à Paris. | 
Alain Jocard / AFP
Jean-Luc Mélenchon dans les travées de l'Assemblée Nationale lors des questions au gouvernement, le 31 janvier 2018 à Paris. | Alain Jocard / AFP

C'est une affaire à rallonge qui oppose Jean-Luc Mélenchon à un journaliste du quotidien Le Monde depuis 2012. Poursuivi pour diffamation par Paulo Paranagua, l'ancien candidat de La France insoumise à l'élection présidentielle a proféré contre lui des accusations très graves (il l'a qualifié sur son blog et à l'antenne de France Inter de «criminel repenti»). Or, la diffamation implique de passer devant un juge d'instruction aux fins de mise en examen automatique. Mais voilà, Mélenchon ne souhaite pas rencontrer le juge: il se retranche derrière son immunité parlementaire de député.

Les journalistes et les médias sont ses cibles favorites. Parmi d'autres, une vidéo témoigne du peu d'estime que porte Mélenchon à l'endroit de «la sale corporation voyeuriste et vendeuse de papier» constituée, selon lui, par les professionnels de la presse. «Tu fermes ta petite bouche» y intime, à un journaliste stagiaire, celui qui est alors député européen, en 2010, en lui parlant de son «métier pourri». Et tout le reste de sa diatribe est à l'avenant.

Avec quelques années d'avance, cette attaque d'un jeune journaliste débutant était-elle annonciatrice d'une attitude volontairement querelleuse à l'égard des médias et de ceux qui y travaillent? Les insoumis et leur chef d'aujourd'hui s'en défendent. Il n'en demeure pas moins que ce dernier a donné quelques arguments inverses sous sa plume.

«Si la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine, elle ne doit pas nous empêcher de réfléchir et de penser notre rapport à eux comme une question qui doit se traiter rationnellement dans les termes d’un combat», écrit-il ainsi sur Melenchon.fr, le 26 février 2018. «Beaucoup d’amis, poursuit-il, n’ont pas encore compris que nous n’avons pas d’autre adversaire concret que le "parti médiatique".» C'était alors l'examen par la presse de certains détails des comptes de sa campagne présidentielle qui suscitait son ire.

Pourfendre ceux qui doutent de la réussite du Venezuela

Si Mélenchon aime bien démolir la «presse mainstream aux mains de milliardaires» et les journalistes qui exercent un «métier pourri», il n'aime pas trop qu'on se penche avec un esprit critique sur Hugo Chavez et Nicolas Maduro, les deux figures tutélaires du régime bolivarien au Venezuela. Il faut dire qu'en dehors de la presse d'extrême gauche et de La France insoumise, ce gouvernement n'a pas beaucoup d'avocats dans l'Hexagone.

Il faut dire aussi que le pays a été mis dans une telle situation économique, sociale, alimentaire et sanitaire par le chavisme –les dirigeants se retranchent derrière les mesures de rétorsions dont le Venezuela est l'objet de la part des États-Unis– que sa défense n'est pas aisée. Sans compter les arrangements avec le fonctionnement normal d'une démocratie dont le pays est victime de la part du pouvoir. Au point que différents pays d'Amérique latine ne reconnaissent pas les résultats des élections du 20 mai qui ont vu la victoire écrasante de Maduro.

Mélenchon, admirateur de Chavez, soutient son successeur Maduro depuis plusieurs années. En 2013, il s'était fendu d'un tweet pour dire à quel point le «Venezuela bolivarien est une source d'inspiration» pour lui, en saluant la première victoire électorale du continuateur de la révolution chaviste. On comprend, dans ces conditions, qu'il pourfende tous ceux qui mettent en doute la réussite politique, économique, sociale et dans tous les autres domaines du Venezuela.

C'est ce qu'il fit, en 2012, sur son blog, contre Paulo Paranagua, le journaliste du Monde chargé de couvrir l'actualité de l'Amérique latine et de Cuba. Un coin du monde que connaît bien Paranagua, ancien militant trotskiste, brésilien, aujourd'hui naturalisé français, qui, au sein de son organisation, a mené une lutte sévère contre les dictatures militaires sud-américaines, dans les années 1970, notamment en Argentine et au Brésil: il a été arrêté, emprisonné et torturé, soulignent ses amis.

Il se trouve que devenu journaliste professionnel en France, il s'est défait de sa rhétorique militante d'extrême gauche. Et dans ses articles du Monde, il se montre alors critique et même très critique vis-à-vis du régime castriste et du régime bolivarien. Entre les gauches latino-américaine «populistes et archaïques» d'un côté, «républicaines et modernes» de l'autre, comme il les décrit dans un de ses articles, on comprend qu'il penche plutôt désormais pour le second modèle. C'est justement ce qui semble déplaire à Jean-Luc Mélenchon.

La dénonciation d'un «criminel repenti» abrité au Monde

Dans un post du 14 septembre 2012, donc, le député européen du Front de gauche s'en prend au Monde et il attribue le titre de «terroriste repenti» à Paranagua et l'accuse de se servir de «sa carte de journaliste du Monde comme d’autres de leur carte de police!».

Le 1er octobre 2012, il réitère son attaque en le traitant de «criminel repenti» au micro de France Inter. Le journaliste engage une procédure pour diffamation publique: elle va durer plusieurs années. On vous épargne toutes les péripéties qui s'achèvent devant la cour d'appel, en février 2016, sur un arrêt qui confirme une ordonnance de non lieu de septembre 2014. En fait, des erreurs de procédure ont été commises au cours de l'instruction qui ont conduit à l'annulation de certains actes. Mélenchon sort donc indemne de cette plainte.

Une nouvelle poussée d'adrénaline conduit le futur candidat à l'élection présidentielle, en novembre 2016, à se payer une nouvelle fois Le Monde sur son blog. Cette fois, c'est le compte rendu d'une réunion électorale de La France insoumise fait par le journal qui ne plaît pas du tout à Mélenchon qui y décèle du bashing. Il dénonce aimablement «les pauvres rubricards [qui] restent accrochés à leur sujet comme les moules à leur rocher, parfois de si longues années». Et par une digression obscure qui sort du cadre de l'analyse de politique intérieure, il s'en prend, une nouvelle fois, à Paulo Paranagua dont il rappelle qu'il l'a traité «d'assassin repenti» quelques années auparavant. Sans être inquiété au final.

Dans son post, Jean-Luc Mélenchon détaille ce qu'il présente comme les activités de Paranagua dans les années 1970/1980 au sein d'un «groupe de provocateurs». Il n'y va pas avec le dos de la cuiller: il achève son acte d'accusation en laissant entendre clairement que Paranagua était un agent de la CIA à la belle époque révolutionnaire.

Cinq jours plus tard, un dizaine de dirigeants de feu la LCR (Ligue communiste révolutionnaire, trotskiste), anciens ou actuels militants, publient une tribune sur le site Médiapart. Elle est titrée «Nous n'acceptons pas de voir notre passé commun insulté par Jean-Luc Mélenchon». Alain Krivine, ancien patron de la LCR, et ses camarades de la Quatrième Internationale, organisation communiste fondée par Trotski en 1938 pour combattre le stalinisme, prennent la défense de Paranagua. Pour mémoire, Mélenchon a appartenu à une autre branche du trotskisme, le lambertisme, qui n'entretenait pas les meilleures relations avec la LCR.

«S’il est un principe chèrement acquis face au stalinisme, écrivent-ils, c’est que le débat politique ne saurait être remplacé par la criminalisation de l’adversaire.» Les signataires précisent qu'ils ont aujourd'hui des «désaccords politiques» avec Paranagua, mais que ceux-ci ne les autorisent pas à «insulter l’histoire militante collective à laquelle, jeune militant de la Quatrième Internationale, il a participé». En clair, ils signifient à Mélenchon que ça ne l'autorise pas plus à le faire. Quand l'histoire du trotskisme remonte à la surface...

S'organiser pour ne pas rencontrer la juge d'instruction

De nouveau gravement accusé, le journaliste du Monde dépose donc une nouvelle plainte avec constitution de partie civile pour diffamation publique contre Mélenchon. Celui-ci va s'organiser pour ne jamais rencontrer la juge d'instruction. La première fois, en octobre 2017, il met en avant son emploi du temps. Les élections législatives ont eu lieu, il a été élu et il a une réunion des présidents de groupes de l'Assemblée le jour dit. La seconde fois, en novembre, il ne se rend pas à la convocation, sans donner d'explication.

La troisième fois, en janvier 2018, il refuse de prendre connaissance du mandat de comparution rédigé par la juge. Son avocate, Raquel Garrido, invoque son immunité parlementaire pour ne pas déférer à cette convocation. Même si, avant les législatives, Mélenchon avait demandé aux candidats de La France insoumise de souscrire à la charte d'éthique de l'association Anticor dont un des but est de «réhabiliter la démocratie représentative».

Charte qui, dans son troisième volet appelle les candidats à l'élection présidentielle de 2017 à s'engager à «supprimer l’inviolabilité dont bénéficient le président de la République et les parlementaires». Cette inviolabilité est justement l'immunité parlementaire définie dans l'article 26 de la Constitution. Celle-là même que Mélenchon invoque.

Certaines causes valent le déplacement, d'autres pas

Une stratégie d'autant plus étonnante que le député élu en juin s'était rendu sans rechigner à une convocation d'un juge d'instruction dans une autre affaire de diffamation, initiée par la Société générale, pour se voir signifier sa mise en examen automatique. Il avait même fait savoir publiquement qu'il irait rencontrer le magistrat instructeur «comme n'importe quel citoyen le fait en pareil cas, sauf madame Le Pen». Apparemment, il y a donc des causes –médiatiques– qui valent le déplacement dans le bureau du juge et d'autres qui ne le mériteraient pas. Le passé et le Venezuela, par exemple.

D'autant que Mélenchon n'avait pas dédaigné, lui-même, de déposer plainte pour diffamation, en juin 2012. C'était contre NKM, Nathalie Kosciusko-Morizet. Elle était alors députée, donc couverte par l'immunité parlementaire, mais elle n'en avait pas abusé. L'affaire concernait des «propos antisémites» de Mikis Theodorakis repris sur le site du plaignant dans lesquels NKM avait relevé, sur France 2, une «complaisance» avec le compositeur grec connu, par ailleurs, pour son combat antifasciste contre la dictature des colonels. Condamnée en première instance et en appel, l'ancienne ministre de droite a vu, finalement, cette condamnation annulée par la Cour de cassation, en 2017.

L'avocat de Paulo Paranagua souhaite mettre un terme à ce ballet. Considérant que «la justice n'est pas un self-service où Jean-Luc Mélenchon pourrait venir picorer au gré de ses humeurs», Me Vincent Toledano veut maintenant qu'un mandat d'amener soit délivrer au président du groupe des députés insoumis par la juge d'instruction. Mais pour cela, il faudrait d'abord que son immunité parlementaire soit levée. Et ça va être une autre paire de manches.

Car la procédure est longue. Seront successivement concernées la juge d'instruction saisie par l'avocat de la partie civile, puis le procureur général près la cour d'appel compétente, puis la garde des Sceaux qui transmettra la demande au président de l'Assemblée nationale. Ce dernier charge une délégation du bureau de l'Assemblée d'instruire le dossier et, enfin, le bureau l'examine. Son rôle se borne à se prononcer uniquement sur le caractère sérieux, loyal et sincère de la demande. Autant dire que Mélenchon a encore le temps de voir couler un peu d'eau sous les ponts de la diffamation.

Olivier Biffaud Journaliste

Newsletters

Poutine interdit les vols vers la Géorgie sur fond de manifestations

Poutine interdit les vols vers la Géorgie sur fond de manifestations

Alors que la population géorgienne manifeste depuis deux jours contre l'intervention d'un député russe au Parlement, la Russie prend des sanctions financières à l'égard de sa voisine.

Bernard-Henri Lévy plaide pour une Europe unie

Bernard-Henri Lévy plaide pour une Europe unie

Le philosophe et fervent défenseur du projet européen alerte sur les dangers du populisme

Pour son premier meeting, Trump campe sur ses obsessions

Pour son premier meeting, Trump campe sur ses obsessions

C'est parti: mardi 18 juin, devant 20.000 fans réunis à Orlando, en Floride, Donald Trump a lancé sa campagne. Objectif: réélection en 2020. Pour ne pas en perdre une miette, Slate.fr s'est associé à la newsletter «Time to sign off» (TTSO) et...

Newsletters