Société / Culture

Une semaine sur un navire militaire aux côtés d'un peintre officiel de la Marine

Temps de lecture : 10 min

Éric Bari, peintre officiel de la Marine depuis 2003, nous a emmené en Méditerranée à bord du Cassard, une frégate anti-aérienne accueillant 220 marins.

Éric Bari à bord du Cassard, en avril 2018 | Marie Gicquel
Éric Bari à bord du Cassard, en avril 2018 | Marie Gicquel

Vendredi 6 avril. J-1 avant l’attaque chimique de Douma, en Syrie. Environ deux heures du matin. Quai de la base navale de Toulon. Latitude: 43.116633; longitude: 5.895275.

Le peintre et moi sommes en pyjama, face au Cassard. Je ne le sais pas encore, mais dans une semaine, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France mèneront des frappes aériennes contre la Syrie et en tant que civils, nous devrons être évacués par hélicoptère.

Pour l’instant, l’image est beaucoup moins héroïque: nous avons été réveillés en pleine nuit. Il a fallu sortir du bateau à cause d’une avarie électrique. Désormais sur le quai, ravivés par un petit vent frais, nous sommes entourés par une vingtaine de marins. Même en pleine nuit, chez eux, pas un pli ne dépasse, pas une marque d’oreiller sur le visage n'est visible. Ils sont équipés, toujours à l'affût du moindre problème, qu’il soit mécanique ou tactique. Demain, ils abandonneront Toulon pour une mission de quatre mois.

Titre honorifique

Choisi par le ministre des Armées, Éric Bari est peintre officiel de la Marine [ou POM, ndlr] depuis quinze ans. Il est également peintre de l’armée de Terre et de l’armée de l’Air, et a obtenu ce titre honorifique en passant le concours du Salon de la Marine, qui se tient tous les deux ans à Paris: «Si notre nom est retenu, il est présenté au chef d’état-major, qui va lui même le proposer au ministre des Armées. La grande classe.»

La légende des peintres officiels de la Marine perdure depuis le XVIIe siècle. Ils sont actuellement une quarantaine, dont Titouan Lamazou et Yann Arthus-Bertrand.

Pas de rétribution pour ces artistes, mais une récompense inestimable: pouvoir embarquer à tout moment sur n’importe quel bâtiment militaire. Et l’armée leur fait une confiance «absolue», comme nous le confie le commandant du Cassard: «Les peintres officiels de la Marine sont un corps que l'on accepte volontiers sur tous les bateaux. Ils nous aident à faire connaître notre activité en dehors de la Marine. Ils font partie de nos forces, sont nommés officiers et obtiennent la carte militaire.»

D’autres privilèges sont accordés à ces maîtres: pouvoir signer leur toile du symbole de l’ancre et porter l’uniforme, avec des épaulettes spécifiques à leur fonction.

Un an de préparation

Le Cassard s’apprête à accomplir l’une de ses dernières missions. L’occasion était trop belle pour qu’un peintre ne vienne pas immortaliser cette traversée. «Ces frégates ont une âme. Elles existent depuis la fin des années 1980 et sont chargées d’histoire, puisqu’elles ont participé à toutes les opérations majeures de la France, souvent au sein du groupe aéronaval, avec le porte-avion», assure le commandant.

Le problème technique étant réglé, nous retournons «comme des zombies», plaisante Éric, à nos postes –autrement dit, à nos cabines. Mais difficile de se repérer dans le ventre de ce monstre métallique de 140 mètres de long, à l’intestin labyrinthique. On se positionne grâce à la coursive principale, un long couloir où l’on retrouve la cafétéria, l’infirmerie et la coopérative, où les marins satisfont leur addiction à la nicotine et au glucose.

Cela fait un an qu’Éric Bari prépare ce voyage. À bord, il est accueilli comme un prince par les dévoués moussaillons. «Avant que la photo n'existe, les peintres étaient utiles à la Marine pour rendre compte de ce que les marins voyaient. Ils saisissaient les opérations, les batailles navales, les rencontres, les paysages. Aujourd’hui, ils sont encore très importants, car il est difficile d’expliquer ce que l’on fait à bord. Le bateau, c’est notre lieu de travail, mais aussi notre lieu de vie pendant des mois. Même nos familles ont du mal à saisir ce qu’il se passe à bord», livre le commandant.

Jour du départ, nous voici enfin équipés de la «TPB», la tenue de protection de base. Elle est semblable à celle des pompiers: bleue marine et résistante au feu. Sur les épaules d’Éric brille en lettres dorées son titre de «peintre officiel».

Croqué par un POM

À bord, tout peut être croqué par l’appétit vorace des crayons du peintre. Il est indépendant; aucun sujet ne lui est refusé, bien que l’armée ait un droit de regard. Le peintre peut promener son chevalet partout et peindre ce qu’il veut. «La Marine est l’un des derniers bastions qui accorde une importance à l’art», selon Éric Bari.

Alors que le Cassard s’apprête à larguer les aussières, les larges cordes qui retiennent le navire, le peintre en profite pour coucher son premier croquis. «Là, il y a un groupe d’hommes. La lumière est idéale, il y a de belles ombres sur les visages. Mais je vais rester dans l’esquisse, car ça bouge beaucoup.» Au même instant, les marins sont appelés à l’arrière du bateau, sur la plateforme hélicoptère.

Moussaillons sur le pont | Marie Gicquel

Ils viennent de quitter leur famille pour quatre mois. Comme une rentrée des classes, chaque marin se range dans sa brigade. C’est l’heure de l’appel. Notre guide, Paul, le commissaire de bord, a une compagnie à sa charge. «Prochaine escale, Larnaca [à Chypre ndlr], dans une semaine. Est-ce que vous avez des questions?»

Notre présence a évidemment été annoncée. Nous sommes invités mais, pour notre sécurité et celle des autres, il faudra se plier aux horaires et aux règles de la communauté. La plus importante des conduites: se saluer. Avec 220 marins en huis clos, la promiscuité peut vite déranger... Comme dans la fable des porcs-épics d’Arthur Schopenhauer, pour éviter les piquants de chacun, la politesse est indispensable. Résultat: le matin, les dix premières minutes sont consacrées à une litanie interminable de bonjours.

Pompons et traditions

La police de bord se charge de faire régner le calme. Eux n’ont pas l’uniforme bleu foncé des marins, mais un treillis. Le capitaine d’armes, le chef de la police, a sa technique pour instaurer l’ordre: le rappel des traditions. «Les bandes bleues des marinières, elles symbolisent les sept victoires de Napoléon. C’est important que les hommes le sachent: quand ils portent l’uniforme, ils portent notre histoire.»

Il assure que la Marine est le corps de l’armée française le plus imprégné de traditions. On le sent à bord: les marins sont attachés aux symboles, comme ces patchs qu’ils arborent sur leur uniforme –des dessins aux couleurs criardes, sortes de marqueurs des différentes missions.

C’est cet univers, très esthétique, qui inspire le peintre. «Notre uniforme est sobre, note le commandant. Et c'est aussi ce que l'on attend du comportement de nos marins: rester humble face aux éléments et garder la tête haute face au danger. L’homme ne gagnera jamais face à la mer.»

À cette heure-ci, la mer est d’huile. Mais le danger n'est pas totalement évacué, car le marin doit également éviter les parois en acier du bateau –d’où le fameux pompon rouge placé en haut des chapeaux, très utile pour amortir les chocs contre les portes trop basses.

Gris caméléon

On s’éloigne de la côte toulonnaise et des autres frégates, penaudes, abandonnées à leur quai. Le peintre en profite pour nous offrir une leçon de peinture. «La couleur grise de ces vaisseaux est impressionnante, car elle contient toutes les autres couleurs. C’est vraiment une couleur de caméléon. Prenez ce bateau, devant nous: la partie qui touche l’eau se situe dans les verts, celle au dessus vers les jaunes et près des cheminées, on est dans le bleu. Si l’on fixe l’arrière du bateau, il est plutôt violet. Alors que c’est le même gris qui compose tout le navire. Nous, les peintres, il faut que l'on peigne à partir de ce que l’on voit et non de ce que l’on sait. C’est Rodin qui disait cela.»

Sur le Cassard, le coin qui titille le plus les pinceaux de notre peintre figuratif, c’est la salle des machines. Un écrin de manufacture à boulons, un sous-sol aux mille tuyaux, une cave à la chaleur étouffante. C’est le premier endroit dans lequel se rend l’artiste, appareil photo autour du cou. Faute de pouvoir y placer son chevalet, il se servira de centaines de photographies comme d’une base pour une future toile.

Éric Bari au travail | Marie Gicquel

Difficile aussi de faire poser les marins. «Tout est en mouvement ici. Le bateau, les gens, les esprits, tout va très vite. Là, je suis comme une éponge, comme un enfant de 5 ans: je vais m'imprégner de l’ambiance et essayer ensuite de la retranscrire sur la toile, de coucher le quotidien de ces gens-là.»

Peinture 2.0

La parade pour croquer rapidement ces hommes d’action? Une application sur smartphone ou tablette, utilisée notamment par le célèbre David Hockney, sorte de Paint des temps modernes permettant d’accoucher en un temps record d’une esquisse digitale. «C’est pratique, on peut superposer des effets de peinture assez rapidement, sans attendre que la peinture sèche, comme avec l’aquarelle, par exemple.»

Même si un navire de guerre ne dort jamais, quelques moments de répit s'offrent aux marins: les conférences santé de la médecin, l’attente des ordres, les postes d’observation ou les parties de cartes, le soir venu.

Éric dégaine son téléphone pour saisir ces scènes de la vie quotidienne. Les marins sont d’abord intimidés. Une oreille concentrée sur les instructions, un œil jeté sur le carnet à croquis. «On est toujours intrigué de voir à quoi on ressemble en peinture. Cela change des photos, c’est original», confie l’un des matelots, modèle d’un instant, qui serait intéressé par l’achat d’un tableau.

Esquisse d'Éric Bari

Car si le sujet des tableaux est libre, la vente l’est également. Les POM ne sont pas tenus de donner leurs toiles à l’armée: ils peuvent les vendre à tout le monde. Les marins sont fiers de présenter leur quotidien hors du commun aux civils. Le capitaine d’armes le concède, «notre métier ne nous permet pas de crier au grand jour ce que l’on fait, on est limité dans la communication».

Incarnation du voyage

À la nuit tombée, le mastodonte doit se faire discret. Les couloirs, vides, profitent des lueurs d’ampoules rouges. L’ambiance paisible, comme le calme avant la tempête, incite quelques militaires à la création.

Certains tiennent un journal, comme le commissaire ou le secrétaire commandant, qui a acheté un carnet la veille du départ. «Avant, les marins dessinaient beaucoup dans leur journal de bord; ils écrivaient des chansons. Ce carnet de voyage immortalisera mes souvenirs et je le donnerai à mes filles», dit-il, avant de demander timidement au peintre de le griffonner rapidement dedans. «Vous avez dessiné le fait que je me tienne voûté!», s’exclame-t-il en riant.

Un jeune sous-officier dessine lui aussi: «J’ai déjà rencontré des POM, ils m’ont donné des conseils, prêté de la peinture. Nous, les marins, nous sommes surtout des voyageurs. Quand j’arrive en escale, j’aime bien recopier les nouveaux paysages, mes rencontres, les animaux.»

La Corse, le détroit de Messine... Le voyage se poursuit sans souci, bien que le peintre s’est fait confisquer son essence de térébenthine, très inflammable. Aucune terre à l’horizon, seuls le ciel bleu et quelques dauphins nous accompagnent. La météo optimale permet même un barbecue sur la plateforme hélicoptère.

Engagement et aventure

La journée, on défile dans chaque service, à la rencontre des quarante métiers différents –des cuisines à l’office religieux, du cours de sport à la salle des opérations. On papote. «Ce qui lie la Marine et la peinture, c’est l'engagement, l’attitude que l'on peut avoir face à notre sujet, la notion d’aventure et d’incertitude face au résultat. Et aussi la tradition. En peinture comme dans la Marine, elle nous porte, nous donne des points de repères», assure l’artiste, son appareil photo toujours accroché autour du cou et son calepin jamais très loin de ses mains.

Lorsqu’il s’arrête de parler, on sait qu’il va dessiner pendant au moins une demi-heure. Les croquis sont montrés au modèle, puis le soir au commandant. Les toiles servent également à la newsletter, envoyée régulièrement aux familles.

Après quelques jours à bord, le Cassard nous est familier: on ne dit plus bonjour cinq fois à la même personne croisée et recroisée, on sait qu’il est interdit de prononcer le nom de l’animal à grandes oreilles –le lapin porte-malheur car il rongeait les cordes– et on parvient à se déplacer seuls sans se perdre.

Évacuation express

Il est 18h, le briefing devrait commencer. La réunion quotidienne a lieu dans la cafétéria, pour rendre compte au commandant de l’activité à bord, mais aussi des informations plus sensibles. Le commandant s’assoit au milieu. C’est généralement la «Grenouille», le mister météo du bord qui commence. «Toutes nos activités sont dictées par l’état de la mer. On a toujours un œil sur elle, quelles que soient les avancées technologiques et les performances du bateau», confie le commandant.

Mais ce soir-là, même si la mer est toujours clémente, le commandant a du retard. L’équipage a été informé de l’attaque chimique à Douma, en Syrie. BFM est en boucle. À ce moment-là, le Cassard se trouve en zone MEDOR [Méditerranée orientale, ndlr] et nous ne sommes pas si éloignés des côtes syriennes.

Le commandant tarde: il se trame quelque chose. Un marin se moque gentiment de nous, les civils: «Ça ne sent pas bon pour vous. À mon avis, il va falloir que vous fassiez vos valises.» Finalement, le briefing se fera sans nous. Cela ne rate pas: le soir, après le repas, le commandant nous informe que nous serons évacués dès le lendemain matin, par hélicoptère. Direction Larnaca, à Chypre.

Le matériel du peintre, trop encombrant, sera ramené plus tard à Toulon. Ce dernier voyage en Panther, l’hélicoptère de la Marine, permettra au moins au peintre de réaliser un dernier cliché du Cassard, cette fois vu du ciel.

Le Cassard vu du Panther | Marie Gicquel

Marie Gicquel Journaliste culture

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