Politique

Cinq ans après la Manif pour tous, l'échec des conservateurs de France

Temps de lecture : 7 min

L'année 2013 avait vu éclore un authentique mouvement conservateur. Force est de constater qu'il fait du surplace.

Manifestation contre le mariage pour tous, le 26 mai 2013 à Paris. | Éric Feferberg / AFP
Manifestation contre le mariage pour tous, le 26 mai 2013 à Paris. | Éric Feferberg / AFP

Cinq années ont passé depuis La Manif pour tous. Considéré à tort et dès le début comme quantité négligeable et simple incarnation du passé ou de la nostalgie, le mouvement d’opposition au mariage pour tous est parvenu à s’imposer en France comme un authentique mouvement social conservateur. Avec ses penseurs, des associations, ses activistes, ses artistes, LMPT appelait à une prolongation politique de son combat. Il fut un échec.

Pourtant l’activité éditoriale conservatrice se porte bien: publication par Guillaume Perrault du Figaro Magazine de son Conservateurs soyez fiers!, des écrits de Roger Scruton, de ceux de la philosophe Laetita Strauch-Bonart ou bien du Dictionnaire du Conservatisme, ventes correctes de la revue Limite, animée notamment par d’anciens Veilleurs issus de La Manif pour tous, une bibliographie en croissance exponentielle... tout démontre que le conservatisme est en bonne place sur le marché des idées.

Veilleurs rassemblant silencieusement devant le ministère de la Justice contre le mariage pour tous, le 4 juillet 2013 à Paris. | Fred Dufour / AFP

Tout sourit aux conservateurs mais, s’ils ont bien des lecteurs, ce sont les électeurs qui, l’an passé, ont fait défaut à leur champion François Fillon.

Effet d'aubaine

La puissance du mouvement conservateur n’est plus à démontrer. Sa force de frappe sur le pavé parisien en 2012-2013 a sidéré un pouvoir socialiste à peine installé. Le mariage pour tous fut l’objet qui permit à ce mouvement, en gestation depuis plusieurs années, d’éclore. Le terme «conservateur» a longtemps été refusé par les conservateurs français eux-mêmes. C’est un biais bien français: le conservatisme peine à s’implanter et à être revendiqué.

Pour expliquer leur puissance, il faut prendre en compte deux domaines différents: d’abord le champ politique, où ils ont fourni à la droite partisane un corpus idéologique et une vision du monde palliant le vide né de la fusion des différentes familles partisanes de la droites française avec la création de l'UMP; ensuite le domaine des rapports de force au sein du monde catholique lui-même au tournant de l’an 2000 et, surtout, après la mort de Jean-Paul II.

Très tôt, ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy tente de capter la force du conservatisme en publiant La République, les religions et l’espérance, ouvrage qui signe la volonté du nouvel homme fort de la droite d’assoir idéologiquement, intellectuellement, son action. Alors que sa défaite face à François Hollande à la présidentielle de 2012 venait contrarier un retour du courant de pensée, le mariage pour tous est apparu comme une «divine surprise» pour ces militants qui, venus de la France la plus catholique, ont pour dessein de peser sur le destin du pays.

Ils tirent par ailleurs parti de la réconciliation avec les traditionalistes sous le pontificat de Benoit XVI et de la montée en puissance, au sein du «peuple de Dieu», des communautés charismatiques pour dresser contre le projet de loi une armée militante, dont une jeunesse galvanisée par les JMJ de Madrid l’été précédent qui, le coeur battant, bascule du spirituel au politique au nom des «principes non négociables» brandis par Benoit XVI en 2006 (dont la famille).

Confessionnalisation et d’occupation de l’espace public

«Traditionalisme devenu conscient», selon Karl Mannheim, le conservatisme va donc se frayer un chemin dans la France des années 2010. LMPT lui permet d’éclore et d’investir nombre de domaines du champ social. Déjà ancré dans l’associatif, le conservatisme se lancer à l’assaut du monde politique, du monde journalistique et du champ éditorial. Des personnalités émergent. Ce mouvement prend, peu à peu, l’ascendant, impose ses thèmes et son tempo. Limité numériquement, sa stratégie de confessionnalisation et d’occupation de l’espace public paye.

Les Veilleurs naissent ainsi à la fin de LMPT et incarnent l’avenir générationnel et militant du conservatisme français. Certains –les principaux– de ses membres fondent donc la revue Limite qui parle «d’écologie intégrale» et ne dédaigne pas la décroissance. À l'autre bout du spectre conservateur, le groupe Sens Commun s’investit comme «mouvement» dans la vie de l’UMP. Militant pour l’abrogation de la loi Taubira, le mouvement est dirigé par des personnalités peu aculturées aux mœurs partisanes mais qui ont le sens de la symbolique.

Ils ne réussiront néanmoins pas à imposer leurs candidats aux investitures législatives de l’UMP. Pis, ils seront désignés très vite comme les responsables de la défaite inattendue de François Fillon, alors que leurs responsabilités sont très relatives; ils payent au prix fort un positionnement idéologisé qui fait peur dans une droite qui ne l’est pas. Boucs émissaires parfaits à l’issue de la présidentielle 2017, Sens Commun consacre la faillite de la stratégie d’entrisme dans la droite UMP/LR.

Macron, «catho de gauche» et en même temps catho conservateur?

Née au centre-gauche, favorable au mariage pour tous, la candidature Macron séduit malgré tout bien vite nombre de catholiques. À la surprise générale, celui qui était attendu comme représentant des libéraux-libertaires tiendra un discours plus que modéré et compatible avec certaines revendications du peuple conservateur.

Son élection a constitué une incontestable (divine?) surprise pour le milieu catholique français. Initialement appuyée sur les 6% de sociaux-libéraux français, la candidature Macron a progressivement séduit différentes catégories de Français catholiques. Au cours de l’hiver 2017, il a attiré 17% des catholiques pratiquants, loin derrière François Fillon mais loin devant Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon. Le candidat Macron a progressivement imposé sa centralité dans le champ catholique.

Partisan du mariage pour tous mais recevant les animateurs du très conservateur Padre Blog, autoproclamé «de gauche» mais frayant avec les conceptions mémorielles d’un Philippe de Villiers. Emmanuel Macron séduit des cathos de gauche et des catholiques conservateurs par le déploiement d’une stratégie discursive habile, laissant à chacun l’opportunité de penser qu’in fine, Emmanuel Macron est de son avis.

Le discours d’Emmanuel Macron devant la Conférence des évêques de France a entretenu cette l’ambiguïté: les plus progressistes des évêques (et des catholiques) peuvent y trouver source de satisfaction tandis que les plus conservateurs ont quelques motifs de contentement. On se demande, à l’issue de sa prestation au collège des Bernardins, ce qu’il pouvait rester à revendiquer aux conservateurs tant la volonté du président de «réparer» le lien Église-État était forte.

Emmanuel Macron discourt devant la Conférence des évêques de France au Collège des Bernardins à Paris, le 9 avril 2018. | Ludovic Marin / Pool / AFP

Au sein de l’Église, la machine conservatrice à l’épreuve de la «génération François»

Longtemps, les observateurs se sont demandé quand se manifesteraient les cathos de gauche. Cinq ans après le paroxysme de la mobilisation de LMPT, les dirigeants d’un authentique mouvement d’Église, le Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne (MRJC), ont publié au mois de janvier un communiqué relatif au droit à l’IVG dans une veine plutôt connue mais inhibée depuis des années au sein des mouvements d’Église.

Ce texte réagissait à La Marche pour la vie, institution s’il en est pour les catholiques conservateurs. Une prise de position rédigée en des termes qui se rapprochent de ceux du très catholique professeur Milliez au cours du procès de Bobigny de 1972, évoquant un «droit fondamental » à propos de l’IVG. Une vision partant du vécu des femmes dans la détresse et non du dogme, qui domine pourtant dans le discours de ces catholiques à propos de l’IVG.

Cette prise de position du MRJC ne surprend pas le monde catholique. Il connait les positions progressistes de ce mouvement. Néanmoins, elle marque le retour fracassant des cathos de gauche dans le débat, non qu’ils fussent absents mais leur parole était devenue inaudible du seul fait du tintamarre conservateur. Et ce retour a fait polémique, au point que les jeunes animateurs du MRJC ont invité nombre de mouvements à un séminaire de réflexion sur les suites à donner à cette crise. Pour la première fois depuis la levée de la Manif pour tous, la possibilité de porter différemment le message des évangiles différemment avait été publiquement avancée. L’affaire a passionné bon nombre de catholiques et a probablement donné le coup d’envoi d’une profonde réflexion autour du message du Pape François, exhortant à porter le message de l’Évangile aux marges. Cinq ans après La Manif pour tous, c’est peut-être le point de départ de cette «Génération François» qui tardait à prendre forme en France, contrepoint aux influences conservatrices.

Des conservateurs embourbés

Reste que le mouvement conservateur français marche sur deux jambes. Il a initialement bénéficié, au sein de l’Église, de l’élan de réconciliation entre traditionalistes et «modernistes» au cours –notamment– du pontificat de Benoit XVI. Les «tradismatiques» sont l’exemple, au sein de l’Église, des activistes conservateurs les plus évidents. Il a bénéficié de la crise idéologique de la droite française. Nicolas Sarkozy fut incontestablement l’homme politique le plus actif dans la récupération ou l’exploitation des thématiques conservatrices, et ce dès le milieu des années 2000. Un rôle que tente désormais d'endosser, avec un succès plus que relatif, Laurent Wauquiez

Prenant acte du décès des idéologies d’hier de la droite française (la démocratie-chrétienne et le gaullisme notamment), Nicolas Sarkozy s’inspira des auteurs conservateurs pour définir un nouveau corpus idéologique, faisant notamment de Mai 68 le bouc émissaire de la situation de la France. La République, les religions et l’espérance est ainsi le livre majeur pour qui veut comprendre la mutation des droites dans les années 2000.

Désormais, entre ce président caméléon qui séduit largement dans le monde catholique et recycle avec maestria concepts et symboles, confronté au réveil des cathos de gauche, le mouvement conservateur semble dans une impasse. Alors qu’il y a un peu plus d’un an, nombreux le voyaient gagner la présidentielle.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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