Culture

Il faut lire «Portnoy et son complexe», de Philip Roth

Temps de lecture : 4 min

Philip Roth n'aurait sans doute pas imaginé que son roman aiderait un homme transgenre confiné dans un refuge pour femmes victimes de violences conjugales.

«Portnoy's Complaint», en version originale | Chase Elliott Clark via Flickr CC License by
«Portnoy's Complaint», en version originale | Chase Elliott Clark via Flickr CC License by

Je n’ai lu Portnoy et son complexe qu’une seule fois; c’était dans un refuge pour victimes de violence conjugales. Le séjour comportait une période d’attente obligatoire, et je n’ai pu quitter les lieux qu’au bout de soixante-douze heures.

Je ne m’étais jamais senti aussi seul, ni aussi peu sûr de moi. Et je me souviens encore de la liberté éperdue que j’ai ressenti en lisant ce roman de Philip Roth et en réalisant que le thème de la masturbation –plaisanterie filée tout au long du livre– me parlait et me faisait rire.

Aussi absurde que cela puisse paraître, Roth et son Portnoy rebelle et mal dégrossi représentaient tout ce que je n’arrivais pas à dire, tous les sentiments que je n’avais pas le droit de ressentir. Ils étaient mes alliés, mes compagnons d’armes secrets face au système –un système qui m’intimait l’ordre de jouer le rôle d’une victime modèle, sans quoi il me refuserait son aide.

Livré à moi-même

Les refuges pour victimes de violences conjugales sont un mal nécessaire. Vous y allez lorsque quelqu’un a tenté de vous casser, sans succès, et on vous y traite comme si vous étiez sur le point de vous briser en mille morceaux.

Le personnel de mon refuge était exclusivement féminin, et n’accueillait que des femmes –moi excepté: à l’époque, je n’avais confié à personne le fait que j’étais un homme transgenre. Il existe des refuges de tous types. Celui-ci était une grande maison victorienne à la campagne.

J’avais l’impression d’être un invalide, un pestiféré tenu sous clé pour guérir –ou mourir. La période obligatoire de soixante-douze heures était une mesure de protection qui ne s’appliquait qu’aux personnes venant d’arriver: les autres résidentes pouvaient aller et venir à leur guise et le personnel avait des piles de dossiers importants à traiter, si bien que j’ai été livré à moi-même pendant la majeure partie de ces trois jours.

J’ai erré de pièce en pièce, j’ai effleuré la dentelle des rideaux, j’ai compté les pions des jeux de société, j’ai essayé de réunir un jeu de cartes complet sans jamais y parvenir et j’ai lu le dos de chaque livre reposant sur les étagères de bois de la bibliothèque solitaire, en bas des escaliers.

Pour chaque grand classique de la littérature américaine, il y avait environ cinq romans d’amour et quinze livres de développement personnel. N'étant guère amateur des deux derniers genres, je devais lire le livre de Philip Roth: c’était écrit.

Sexe sans pincettes, sale, brutal

Si vous n’avez pas lu Portnoy et son complexe, je ne saurais que trop vous conseiller de le faire. Le protagoniste est un juif trentenaire en analyse. Sans pudeur aucune, il détaille les recoins les plus sombres, les plus paillards et les plus sexuels de sa psyché sur le divan. Portnoy a honte de sa propre sexualité, elle le dégoûte. Mais dans le même temps, il prend plaisir à dérouler cette litanie de confidences choquantes, échappatoire sans égale.

Pour expliquer la fascination que ce livre a exercé sur moi, je me dois de livrer un détail que je n’aurais jamais pu admettre à l’époque: mon ex, violente, était la meilleure amante que j’avais jamais eue.

Elle était folle, mais elle faisait merveilleusement l’amour –après tout, je n’étais pas avec elle par hasard. J’étais naïf, jeune et stupide, mais pas stupide au point de me mettre à la colle avec un mauvais coup.

Mon ex me dominait à l’aide de trois outils: elle me terrorisait, elle me manipulait pour m’amener à la plaindre, et elle m’offrait des orgasmes d’anthologie. Au fil de la relation, j’en suis venu à sacrifier une part toujours plus grande de mon bien-être, mais les parties de jambes en l’air ne m’ont jamais déçu.

Du sexe sans pincettes, sale, brutal: à l’époque, je ne savais même pas que des corps comme les nôtres étaient capables de ce sexe-là. Il m’en fallait toujours plus, au début et même au milieu de notre relation, lorsque les choses commençaient à tourner vinaigre.

Divin répit

Dans les années 1960, le rôle social assigné aux célibataires juifs de classe moyenne était sans doute étroit et étouffant, mais c’est aussi le cas des victimes de violences conjugales: les rôles que la société leur permet de jouer sont souvent particulièrement limités.

Une victime de viol et de violences conjugales n’a pas le droit d’être chaude comme la braise, obsédée par le sexe, en colère, audacieuse et ambitieuse. Pas de place pour cela pendant les rendez-vous avec les travailleuses sociales, à qui il fallait raconter tous nos malheurs pour qu’elles déterminent si nous avions ou non le droit de rester dans la structure.

Pas de place pour cela, non plus, dans les groupes de parole «d’émancipation», où l’on nous enseignait peu ou prou le credo suivant: «La violence, c’est mal, donc ne vous faites plus violenter à l’avenir, ok?»

Tant d’éclats de rire refoulés pendant ces réunions –j'avais l’impression que mes zygomatiques ne fonctionneraient plus jamais. Tant de moments passés à jouer un rôle pour mériter ma place –le rôle d’une femme victime, soumise et pleine de gratitude. Portnoy me sortait de ce quotidien, m’offrait un divin répit.

Écho de soi dans la littérature

Je ne me fais pas d’illusion: Philip Roth n’aurait sans doute jamais imaginé qu’un homme transgenre puisse lire son roman dans un refuge pour femmes, et que cet homme puisse se retrouver dans son personnage le plus célèbre –dans sa honte et dans sa soif de transgression libératrice.

Portnoy est un homme juif cisgenre vivant dans les années 1960: ces caractéristiques sont ancrées en lui et elles sont à la source de la magie du roman –la magie qui survient lorsqu’un auteur explore une expérience unique, singulière et qu’il y puise une vérité profondément humaine, qui dépasse les cultures et les époques.

Retrouver un écho de soi et de son esprit dans la littérature: l’expérience peut être merveilleuse, hilarante, délicieuse, perturbante ou bouleversante. Et lorsqu’elle survient lorsque nous sommes au plus bas, elle peut nous rappeler que nous ne sommes pas seules et seuls au monde. Il peut sembler étrange de parler du sublime en évoquant un roman sur la masturbation, mais c’est toujours ce que j’éprouverai en repensant à Philip Roth et à ce drôle de petit livre.

Evan Urquhart Modérateur pour Slate.com et journaliste spécialisé sur la transidentité

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