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En Irlande, «celles qui n’ont pas d’argent ont des bébés»

Temps de lecture : 9 min

Ce 25 mai, les Irlandaises et Irlandais sont appelés aux urnes pour le référendum sur la révision du huitième amendement de la Constitution, qui rend l’IVG illégale dans quasiment tous les cas.

Œuvre de street art pro-choice à Dublin, le 11 mai 2018 | Artur Widak / AFP
Œuvre de street art pro-choice à Dublin, le 11 mai 2018 | Artur Widak / AFP

Avaler deux plaques de pilules contraceptives en une fois. Boire une bouteille de gin dans une baignoire d’eau chaude. Claquer la porte de sa chambre sur son ventre. Demander à un ami de nous mettre des coups de poing. Fumer cinquante cigarettes par jour. Prendre de l’ecstasy. Avaler plus de 10.000 mg de vitamine C par jour pendant une semaine... Lorsqu’elle est tombée enceinte, une Irlandaise de 17 ans a recherché sur Google comment déclencher une fausse couche, avant d'essayer toutes les suggestions affichées les unes après les autres.

«Au bout de trois semaines, je me suis retrouvée à l’hôpital, en état de déshydratation et avec des ulcères au ventre, raconte-t-elle. Et puis j’ai fait une fausse couche. Je ne me suis jamais sentie aussi soulagée de ma vie

Ce témoignage a été livré sur la page Facebook «In Her Shoes». À mi-chemin entre le manifeste des 343 salopes et un mouvement #MeToo de l’avortement, c’est sur cette page que des milliers d’Irlandaises ont raconté de façon anonyme leurs avortements, dans un pays où l’IVG peut être punie de quatorze ans de prison.

Des milliers d’histoires émouvantes, entre les femmes qui ont dû partir au Royaume-Uni pour être soignées, celles qui ont pris des médicaments illégaux commandés sur internet et puis celles –ultra-minoritaires mais déjà trop nombreuses– qui ont eu recours à des méthodes «Do it yourself» extrêmes, comme on en voyait en France avant 1975.

Loi hypocrite

En parcourant la page «In Her Shoes», on se rend vite compte qu’interdire l’avortement l’a seulement rendu plus dangereux, plus solitaire. L’Irlande aurait pourtant souhaité l’éradiquer complètement.

Le pays a l’une des législations les plus restrictives du monde. Depuis 1984, l’interdiction de l’IVG est consacrée dans la Constitution par l’article 40.3.3, introduit par le huitième amendement, qui dispose que «le droit à la vie des enfants à naître» doit être considéré comme égal à celui de la mère.

Dans les faits, cela veut dire que l’avortement n’est légal que s’il existe un «risque sérieux et réel» pour la vie de la mère. En 2016, cette situation n'a été reconnue qu'à vingt-cinq reprises.

Une loi «hypocrite» selon Katie Dawson, avocate en droit de la famille et membre du collectif Lawyers for Choice. Car si la Constitution interdit l’avortement en Irlande, elle autorise depuis 1992 les femmes à aller dans un autre pays pour se faire avorter. Tous les ans, elles sont ainsi plus de 5.000 à se rendre dans des cliniques anglaises. «On a sous-traité le problème chez le voisin», note-t-elle.

Dans un contexte où l’avortement est très stigmatisé, ces voyages sont vécus comme de véritables exils. «Cela reste un tabou au sein de la société, explique Eva, qui s’est rendue en Angleterre il y a presque vingt ans pour avorter. Je n’ai dit à personne pourquoi je partais.»

«Health care, not airfare!»

Les choses n’ont pas beaucoup changé. Aujourd’hui engagée dans la campagne pour le «oui» au référendum, soit «oui» à la révision de la Constitution, Eva raconte que les militantes et militants ont été traités d’assassins, que des passants renversaient leurs stands, que des groupes catholiques organisaient des prières à côté de leurs manifestations et leur jetaient de l’eau bénite.

Mais l’acharnement de l'opposition n’a pas empêché l’émergence d’un mouvement hétéroclite de féministes, médecins, avocates et avocats, citoyennes et citoyens défendant le droit à l’IVG.

«March for Choice» à Dublin, le 30 septembre 2017 | Paul Faith / AFP

Dimanche 20 mai, des centaines de personnes ont marché du centre de Dublin jusqu’à l’aéroport, pour symboliser le voyage que prennent une quinzaine de femmes chaque jour. Dans la foule, Eva marche près de sa fille de 14 ans; il s'agit de sa première manif, et elle dit espérer ne jamais avoir à vivre ce que sa mère a vécu.

Sous une légère pluie, le bruit des avions qui atterrissent ponctuent les slogans des manifestants: «Health care, not airfare!» [«Une prise en charge médicale, pas des billets d'avion!»], «We need support, not the airport!» [«Nous avons besoin de soutien, pas de l'aéroport!»]. «On mérite mieux de notre pays que de devoir partir à l’étranger pour pouvoir avorter en sécurité», explique Siofra Nic Liam, l'une des manifestantes.

Ces départs sont si répandus que lorsque Ryanair a annulé des milliers de vol à l’automne dernier, l’association Need Abortion Ireland s’est alarmée pour les centaines de femmes qui seraient touchées par la disparition de 150 vols à bas coût entre Dublin et le Royaume-Uni.

L’argent est souvent au cœur des préoccupations des femmes qui souhaitent avorter: le coût total du voyage au Royaume-Uni est estimé entre 500 et 1.500 euros.

Sur la page «In Her Shoes», de nombreuses femmes racontent comment elles ont dû dormir dans la rue devant la clinique, parce qu’elles n’avaient pas assez d’argent pour se payer un hôtel. D’autres sont reparties dès la fin de la procédure, alors que les médecins déconseillent de prendre l’avion dans les vingt-quatre heures suivant l’avortement. Et il y a toutes celles qui n’ont pas les moyens d’y aller du tout, même avec vols discounts et sans hôtel.

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Médicaments abortifs et risque de poursuites

Depuis quelques années, internet fournit une autre option, en permettant de commander des médicaments abortifs. Plusieurs associations proposent de livrer des cachets de mifépristone et de misoprostol.

Ce sont des médicaments sûrs, utilisés lors des IVG médicamenteuses en France et classés parmi les médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé. Pourtant, ils sont complètement illégaux en Irlande.

«[La peur] rend une procédure très sûre moins sûre, parce que les femmes attendent plus longtemps qu’elles ne devraient avant de consulter un médecin en cas de problème.»

Un porte-parole de l’association Women Help Women

On estime que trois femmes prennent ces médicaments tous les jours, dans la solitude. Les complications sont très rares, mais lorsqu’elles surviennent, les femmes sont réticentes à aller à l’hôpital, par peur d’être poursuivies. Une peur qui «rend une procédure très sûre moins sûre, parce que les femmes attendent plus longtemps qu’elles ne devraient avant de consulter un médecin en cas de problème», explique un porte-parole de l’association Women Help Women, basée au Royaume-Uni, qui aide les femmes irlandaises à se procurer le traitement.

«Récemment, une femme est entrée à l’hôpital. Elle avait des saignements intenses après avoir pris des pilules abortives, raconte le docteur Peter Boylan, président de l’Institut des gynécologues et obstétriciens, lors d’un meeting pour le «oui» à Waterford. Elle a été saisie d’une peur bleue lorsque la sage-femme est sortie de la pièce pour chercher quelque chose. Elle était sûre qu’elle était allée alerter la police.»

Ce n’était pas le cas. Et pourtant, légalement, les docteurs sont effectivement tenus d’alerter la police lorsqu’on leur signale qu'une femme a commis le «crime» d’avorter. Les médecins ont appris à ne pas poser de questions.

Impuissance des médecins

«On a un sentiment d’impuissance», déplore le docteur Don Coffey, médecin généraliste à Cork. Lorsqu’une femme se rend chez sa ou son médecin et exprime son souhait d’avorter, elle ou il ne peut rien faire, y compris lui donner de simples informations: il est illégal de parler des médicaments à commander sur internet, tout comme de donner les contacts de cliniques au Royaume-Uni.

Docteur Coffey ne connaît aucun ou aucune médecin ayant dérogé à la règle, parce que cela pourrait leur coûter quatorze ans de prison. «Ce sont les femmes qui portent tout sur leurs épaules», conclut-il.

Si les médecins irlandais et irlandaises ne se risquent pas à pratiquer des avortements légaux, d'autres, étrangères ou étrangers, ont pris le relai. La docteure hollandaise Rebecca Gomperts a fondé Women on Waves en 1999, dans l'objectif d'apporter des services d'avortement médicamenteux aux femmes de pays où l'IVG est interdite. L'association est présente en Irlande depuis 2001.

«La législation irlandaise viole le droit à la santé des femmes: on leur refuse un service considéré comme essentiel par l’ONU», explique-t-elle. Pour compenser, elle organise des consultations par internet pour les femmes souhaitant interrompre une grossesse, leur écrit une prescription et organise l’arrivée des médicaments à travers des réseaux de solidarité.

Méthodes extrêmes d'avortement

Seulement, toutes les Irlandaises ne sont pas au courant du travail de ces ONG, et de nombreuses associations brouillent les pistes en se présentant comme des lieux de conseil, alors qu’elles livrent en réalité un discours anti-avortement.

Le tabou autour du sujet et la désinformation qui circule créent un sentiment de panique, qui peut pousser certaines femmes à tenter des méthodes plus extrêmes pour entraîner des fausses couches.

«Les choses que les femmes ont tenté avant de tomber sur l’association font froid dans le dos.»

Mara Clarke, fondatrice de l’association Abortion Support Network

Mara Clarke, fondatrice de l’association Abortion Support Network, qui finance les voyages au Royaume-Uni pour les femmes dans le besoin, en est bien consciente. «Les choses que les femmes ont tenté avant de tomber sur l’association font froid dans le dos», regrette-t-elle.

Elle se rappelle celle qui n’avait jamais pris de la drogue de sa vie et qui s’est shootée à l'héroïne pour tenter de déclencher un avortement. De celle qui a pris trois plaquettes de pilules contraceptives avec une bouteille de gin. D'une autre, qui a avalé tout le contenu de sa trousse de médicaments. D'une quatrième, qui a demandé à son copain de lui mettre un coup de poing dans le ventre. «À chaque fois qu’on pense avoir entendu la pire histoire, il y en a une autre encore plus triste derrière», dit-elle.

Ces cas restent très minoritaires, mais elle en voit tout de même plusieurs par an depuis qu’elle a fondé son association, en 2009. «Et cela ne concerne que les femmes qui passent par l’association pour avorter. Je ne suis pas au courant pour celles qui passent par ailleurs, qui réussissent à déclencher une fausse couche ou qui y perdent la vie.»

Femmes vulnérables en péril

Ce que toutes ces femmes avaient en commun, c’est qu’elles étaient pauvres ou marginalisées d’une manière ou une autre, explique Mara Clarke. «On a créé un système où celles qui ont de l’argent ont des options. Celles qui n'en n’ont pas ont des bébés» –ou alors se débrouillent pour avorter, quoiqu’il arrive.

La loi crée une vraie division sociale dans l’accès à l’avortement, confirme Katie Dawson, de Lawyers for Choice: «La loi est sans aucun doute discriminatoire envers celles qui n’ont pas beaucoup d’argent, mais aussi envers les femmes vulnérables en général.» Les femmes migrantes et réfugiées qui doivent faire des demandes de visa pour pouvoir sortir du pays sont très touchées, tout comme les femmes dans des relations violentes.

«On sait qu’en Irlande, la grossesse fait partie des moyens par lesquels les partenaires violents contrôlent leurs victimes», explique cette avocate du droit familial. Quand on n’a aucun moyen de mettre fin à sa grossesse, il est plus difficile de quitter une relation violente. Et le fait que l’avortement soit stigmatisé dissuade certaines de dénoncer les violences qu’elles subissent.

«C’est à cause du huitième amendement que j’ai été violée pour une troisième fois.»

Une jeune femme irlandaise témoignant sur la page «In Her Shoes»

L'un des récits les plus édifiants de «In Her Shoes» le montre bien. Une jeune femme, violée par une connaissance, raconte qu’elle est tombée enceinte et qu'elle n’avait pas l’argent pour se rendre au Royaume-Uni.

«J’ai parlé à mon médecin des médicaments abortifs, elle m’a dit que c’était strictement illégal, et qu’il y avait beaucoup de femmes plus jeunes qui moi qui avaient déjà des enfants. Je ne voulais en parler à personne d’autre.»

C’est donc à son violeur qu’elle a dû demander de l’aide; il s’est rendu avec elle en Angleterre. Le soir suivant son avortement, dans leur chambre d’hôtel, il lui a dit qu’il pourrait la tuer, que personne ne le saurait. Et il l’a de nouveau violée, alors qu’elle saignait encore et qu’il est déconseillé d’avoir des rapports sexuels pendant une dizaine de jours suivant l’IVG.

Elle a eu des douleurs et des saignements pendant des mois. «C’est à cause du huitième amendement que j’ai été violée pour une troisième fois. Cela m’a empêché de chercher de l’aide dans un moment de crise, et d’en parler après coup», écrit-t-elle.

Percée du «non» au référendum

Si les femmes vulnérables sont les premières à souffrir de l’interdiction de l’avortement, ce sont aussi celles qui se rendront le moins aux urnes ce vendredi, entre les femmes migrantes qui n’ont pas le droit de vote et celles des couches populaires qui sont nombreuses à s’abstenir.

Alors que le camp du «oui» pensait que la victoire était assurée, l'avancée récente du «non» dans les sondages inquiète.

Manifestation pro-life à Dublin, le 12 mai 2018 | Artur Widak / AFP

Les derniers résultats montrent que 44% des électrices et électeurs sont pour la révision de la loi, 32% contre, et 17% dans le doute. Ce sont ces indécises et indécis qui détermineront le résultat de ce référendum historique.

Eloise Stark Journaliste indépendante

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