Sociéte / Économie

Ce que l’avion révèle de notre sens de la justice

Temps de lecture : 4 min

Une analyse des incidents à bord permet de mieux comprendre nos comportements.

Un sport de combat | Omar Prestwich via Unsplash CC License by
Un sport de combat | Omar Prestwich via Unsplash CC License by

Le sentiment d’injustice est d’autant plus fort que celle-ci se commet devant nous. Loin des yeux, loin du cœur, dit-on, mais aussi loin de l’indignation. L’inégalité de sort choque d’autant plus que les conditions de départ sont proches.

Supposons qu’un avion de ligne soit un microcosme de nos sociétés. Il n’étonnerait pas alors que la place plus ou moins bonne dans l’avion (représentant en quelque sorte le statut et position sociale) puisse susciter du ressentiment et des sentiments d’injustice. C’est l’hypothèse dont sont partis deux scientifiques nord-américains, Michael Norton et Katherine DeCelles, et qui les a poussés à exploiter une large base de données détenue par une grande compagnie aérienne aux États-Unis. Leurs résultats figurent dans un article de 2016 publié par l’université de Stanford: «Physical and situational inequality on airplanes predicts air rage». Ils ont un côté dérangeant.

La présence d’une première classe augmente le risque de conflits

On y apprend que près de 30% des incidents provoqués par des passagers et passagères lors de vols en avion viennent de bagarres et de violences; le reste vient d’usage de drogues, d’éclats de rage, de crise émotive, d’intoxication, de provocations à caractère sexuel… Mais rassurez-vous, sur près de cinq millions de vol recensés, les incidents passagers concernent moins de deux pour 1.000 (2‰) des vols. On peut encore voyager tranquille.

La taille du siège, l’espace toujours plus rikiki pour les jambes, la compression dans l’habitacle, la durée du vol et le retard avant le départ de l’avion sont des facteurs qui expliquent une bonne partie des incidents recensés.

Mais, plus surprenants et pourtant extrêmement significatifs dans l’explication statistique, deux faits apparaissent:

- Un incident est d’autant plus probable qu’il y a la présence d’une première classe dans l’avion (beaucoup d’avions sont mono-classe). La fréquence d’un incident passe alors de 0,14‰ à 1,58‰. Si l’on contrôle pour les autres variables explicatives, la chance d’un incident est 3,84 fois plus élevée dans le cas de présence d’une 1ère classe.

- Et c’est d’autant plus probable encore si les passagers et passagères de seconde classe rentrent par la porte avant et donc constatent de visu les bien meilleures conditions de voyage dont jouissent les passagers de première classe. Dans ce cas, il y a douze fois plus de chance d’un incident que si la seconde classe rentre par la porte du milieu, ne pouvant ainsi voir la première classe.

Les canoés de sauvetage de Titanic

Les auteurs sautent à la conclusion, comme nous sommes tentés aussi de le faire. Nos vols en avion sont des moments tout à fait propices à une expérience naturelle sur le sentiment de justice. On rejoint ici ce que disent Emile Durkheim ou le philosophe Michael Sandel: nous sommes en général capables de tolérer des différences de condition, mais beaucoup moins si notre sort est lié avec ceux qui bénéficient d’un traitement plus favorable.

Pour en rester au transport, le métro parisien avait autrefois une première classe et l’a supprimée. Pourquoi? Comme la congestion ne peut être évitée, du moins sans construction de nouvelles lignes, l’argument moral prévaut: égalité dans le malheur, on met tout le monde à la même enseigne. Une discrimination par le prix, intéressante du point de vue de l’optimum de l’économiste, ne fonctionne pas dans cette situation. Notre sens moral est convoqué. S’il reste des tickets de première classe pour la SNCF grandes lignes, ils sont éthiquement admis parce qu’il n’y a pas (toujours) rationnement forcé dans des trains bondés. Mais ils ont disparu des trains de banlieue. Et peut-être devraient-ils disparaître dans les avions maintenant qu’ils sont de plus en plus fréquentés et qu’on y concentre toujours plus de passagers et passagères? Le substitut serait alors des avions séparés selon la qualité de service à bord.

Ce grand économiste qu’était Thomas Schelling, un des fondateurs de la théorie des jeux, donne un autre exemple, toujours tiré du transport de personnes –décidément, il s’y passe beaucoup de choses– et que montre avec talent le film Titanic. Même si les canoés de sauvetage n’étaient prévus que pour les voyageurs et voyageuses de première classe (qui dans leur billet avait implicitement payé pour l’assurance vie complémentaire que leur offrait le transporteur en cas d’accident), il était inacceptable qu’on donne priorité devant la mort aux premières classes, qui plus est sous les yeux des autres. C’est l’identité des sorts qui impose l’identité des conditions, sauf à provoquer le ressentiment. Le «sous les yeux des autres» importe: il aurait été mieux toléré moralement que pour traverser l’Atlantique, il y ait eu deux classes séparées de bateau, ceux très chers offrant toutes les garanties; ceux à bon marché et moins sécurisés, mais donnant une bonne information sur les risques encourus. (Se soucie-t-on vraiment aujourd'hui de l’apparition d’une catégorie de bateaux avec sécurité totalement défaillante, celle qui assure le trafic entre la Libye et les côtes italiennes?)

Douillet entre-soi

Un dernier résultat de l’étude frappe également:

Les incidents provoqués par les passagers et passagères de première classe –il y en a près de 15% du total, c'est-à-dire plus en proportion que pour les seconde classe– sont significativement plus élevés dans le cas où les deuxième classe passent par la porte avant.

La consommation de biens coûteux ou luxueux provoque en effet deux effets, connus tant des sociologues depuis Thorstein Veblen que des spécialistes en marketing: en premier lieu, le keep up with the Jones, où le plaisir de consommer vient d’avoir dépassé son voisin. Mais en sens inverse, l’intrusion des moins bien lotis, surtout s’ils sont proches, qui grattouillent ce qui nous avons en nous de conscience altruiste. Je voulais jouir de mon espace dans l’avion, du service que j’ai les moyens d’acheter. Et voici les regards fielleux, ou que je suppose fielleux, des seconde classe qui viennent gâcher mon plaisir.

On expliquerait ainsi ce désir, de plus en plus fréquent dans nos sociétés devenues très inégalitaires, d’un habitat séparé chez certaines catégories sociales supérieures, avec l’organisation d’espaces en «zoning», permettant de vivre entre soi, sans que les autres y mettent le regard, mais aussi sans qu’on ait à porter le regard sur les autres.

François Meunier Dirigeant d'Alsis Conseil, professeur associé de finance à l'ENSAE ParisTech

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