Parents & enfants

J'appelle ma mère tous les jours (ou presque)

Temps de lecture : 4 min

Ma mère et sa mère se sont parlé tous les jours de leur vie. Même quand ma grand-mère est devenue muette.

Sinon y'a le portable | Igor Ovsyannykov via Unsplash CC License by
Sinon y'a le portable | Igor Ovsyannykov via Unsplash CC License by

Pour aller en cours ce matin, j’ai emprunté le chemin le plus long et contourné mon dortoir pour passer par les sentiers les plus verdoyants et sinueux de ma petite ville universitaire. Je voulais disposer d’un peu plus de temps pour parler avec ma mère. Vu le décalage horaire incommode de six heures (je suis au Royaume-Uni, elle est à Singapour), le créneau possible pour nos coups de fil est très restreint. Mais on s’appelle presque tous les jours.

Aujourd’hui, nous avons parlé de choses insignifiantes: à quelle heure ma sœur allait revenir de l’école, ce que j’ai prévu pour mon dîner ce soir. D’autres jours en revanche, nous parlons de ma nouvelle vie, de sa vie actuelle, de mon envie de rentrer à la maison, de sa soif de voyages. Au départ nous nous parlions très souvent parce que la maison me manquait terriblement. Je me sentais tellement loin de ma famille et de ma vie que c’en était effrayant. Ma mère, à des milliers de kilomètres de là, me semblait un peu plus proche quand je lui téléphonais. Les premiers mois, se parler tous les jours semblait tout naturel. Je me disais: au moins jusqu’à ce que je sois acclimatée. Mais ces mois ont passé. Je me suis adaptée, et mon sentiment d’isolement a disparu. Aujourd’hui, alors qu’approche la fin de ma première année ici, notre rituel persiste.

Beaucoup de mes amis s’étonnent de ce flot de communication continu. Quand mon téléphone sonne et que je m’éloigne pendant vingt minutes pour lui parler, ils se demandent ce que je lui raconte: «Comment peux-tu lui parler si souvent?» Ils semblent à la fois impressionnés et perplexes. «Pourquoi lui en racontes-tu autant?» La plupart d’entre eux ont l’habitude de recevoir des coups de fil de leurs parents une ou deux fois par semaine, maximum. Lorsque je l’ai dit à ma mère, elle a simplement répondu qu’elle et sa propre mère avaient fait la même chose. Tous les jours de leur vie avant que ma grand-mère ne tombe malade, ma mère a appelé sa mère.

La mère et la grand-mère de Meera

En avril, ma grand-mère est morte après avoir été malade pendant dix ans. Atteinte d’aphasie, elle a perdu progressivement son aptitude à former des mots à mesure que ses capacités motrices disparaissaient. Pendant de nombreuses années j’ai été profondément attristée que ma mère et sa mère ne puissent plus se parler, car ce duo mère-fille s’était épanoui grâce à la communication. Quand mes parents avaient quitté Calcutta, en Inde, pour s’installer à New York, à l’apogée de la solitude de ma mère la voix de sa propre mère au téléphone lui avait apporté une consolation. Lorsqu’elle m’avait eue –son premier enfant– deux ans plus tard, elle avait été encore plus nécessaire. C’était il y a vingt ans. Et face au silence qui s’installait de plus en plus entre elles, l’idée que toutes ces heures de conversation ne pouvaient plus maintenir ce lien qui les unissait m’angoissait.

Nous avons tous dû affronter cette douleur, naturellement. Adolescente, je mourais d’envie de connaître l’opinion de ma grand-mère. Je voulais savoir ce qu’elle pensait de mes vêtements, de mes écrits, de mes réflexions. Même si elle n’a jamais perdu la capacité d’exprimer son affection ou sa chaleur intérieure, communiquer ce que nous autres disions avec des mots lui était devenu impossible.

Meera et sa mère

Ces dix dernières années, ma mère a passé presque toutes ses journées à prendre soin de ma grand-mère. Elle l’assistait en tout, des innombrables consultations à l’hôpital aux subtilités quotidiennes nécessaires pour aider une autre personne à vivre. Pendant cette période, je me suis rendue compte que ma mère et ma grand-mère continuaient d’apprendre à se parler. À un niveau basique, elles avaient mis au point un système: elles utilisaient des gestes et des sons pour se montrer ce qu’elles ne pouvaient pas se dire. C’est devenu une langue qui leur était propre. J’ai été témoin de l’évolution de cet arrangement lorsque ma grand-mère a perdu la capacité de bouger les mains. Après cela, elles ont semblé se parler avec les yeux. Même simplement avec un sourire.

Cette faculté de savoir exactement ce que voulait ma grand-mère avait quelque chose de troublant alors même qu’elles échangeaient de moins en moins de paroles.

J’ai commencé à voir une nouvelle facette de la personnalité de ma mère, un aspect que mes conversations quotidiennes avec elle ne me permettaient pas de distinguer. J’ai découvert les qualités qui se manifestaient le plus lorsqu’elle s’occupait de sa mère à elle: sa ténacité, sa dévotion et son aptitude à faire passer sa famille avant tout le reste. Ma mère savait quelles fleurs ma grand-mère aurait voulu acheter. Elle savait quels vêtements elle aurait choisis. Elle savait qu’un cadre accroché de travers, même juste un tantinet, irriterait haut plus haut point ma perfectionniste de grand-mère. Et elle l’aurait redressé. Cette faculté de savoir exactement ce que voulait ma grand-mère avait quelque chose de troublant alors même qu’elles échangeaient de moins en moins de paroles. Mais surtout, ce que faisait ma mère, c’était ne jamais permettre que sa mère à elle ne soit pas entendue alors même qu’elle était dans l’incapacité de parler.

Leur lien n’a semblé que se renforcer au fil du temps. Peut-être ces appels quotidiens, sur toutes ces dizaines d’années, leur avaient-ils permis d’atteindre cet état d’authentique transparence. Mais tout simplement, dans les dernières années de la vie de ma grand-mère, tout cela était tacite.

Peut-être appellerai-je ma mère demain. Nous passerons toute la conversation à rire, ou à batailler, ou même à parler à d’autres personnes –chacune laissant l’autre entendre des bribes de sa vie quotidienne. Nous en sommes venues à partager beaucoup plus que ce que j’aurais jamais pu imaginer. Mais aujourd’hui, quand un jour ou deux passent sans que nous nous appelions, je ne me sens plus angoissée. Je sais maintenant que certaines choses n’ont pas besoin d’être dites.

Meera Navlakha

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