France

Copé: réguler l'agriculture pour lutter contre la faim

Jean-François Copé, mis à jour le 25.01.2010 à 9 h 19

Des dizaines de milliers de personnes meurent de faim chaque jour sur la planète.

«Songeons que, dans un monde où la population croît à un rythme très rapide, un monde qui, il y a peu de temps encore, comportait 500 millions d'habitants et qui en comporte aujourd'hui 3 milliards, le risque alimentaire n'est pas dans la surabondance, il est dans la pénurie. Cette surabondance apparente est en réalité le fait d'une mauvaise organisation des marchés et d'une inégalité excessive entre les nations.» Voilà un discours prononcé par Georges Pompidou à Saint-Flour dans le Cantal en 1971 qui, à condition de mettre à jour les données - la terre compte aujourd'hui près de 7 milliards d'habitants-, n'a pas pris une ride. Les déséquilibres alimentaires et le problème de la faim dénoncés dans les discours des années 1970 sont malheureusement toujours d'actualité en 2010.

En quarante ans nous n'avons donc pas trouvé la bonne équation pour régler les questions alimentaires au niveau mondial. Les chiffres de la faim dans le monde sont plus que jamais préoccupants. Selon les donnés du dernier rapport de la FAO (l'organisation des Nations Unis pour l'alimentation et l'agriculture), 1,02 milliards de personnes souffrent de sous-alimentation et près de 40 000 personnes meurent de faim tous les jours. C'est quasiment comme si une ville de la taille de Meaux mourrait chaque jour de faim...

Face à des situations d'urgence -famines, émeutes de la faim- les institutions internationales et les ONG se mobilisent ponctuellement. C'est évidemment indispensable mais cela ne suffit pas. Les réponses conjoncturelles ne permettent pas de s'attaquer aux causes fondamentales du problème. Elles sont même parfois contreproductives: l'aide alimentaire internationale peut instaurer une «concurrence déloyale» par rapport aux producteurs locaux et déstabiliser durablement les agricultures en développement. Loin de moi l'idée de remettre en cause l'action humanitaire d'urgence, mais elle ne doit pas nous donner bonne conscience à peu de frais. Si nous voulons durablement traiter les défis de la faim dans le monde, il faut des remises à plat structurelles de l'agriculture mondiale.

Je n'ai pas une réputation d'étatiste acharné, mais je ne considère pas non plus le marché comme un dogme absolu. La loi de l'offre et de la demande, avec ses aléas et ses spéculations, ne peut pas régir un secteur aussi vital que celui de l'alimentation sans générer, au gré des saisons, des pénuries intolérables et des surplus gâchés. Les fruits de la terre ne sont pas des biens comme les autres.

Plus de partenariat que de concurrence

Il faut donc inventer une régulation intelligente des marchés agricoles, qui soit davantage fondée sur le partenariat que sur la concurrence acharnée et qui s'appuie sur les grandes régions mondiales. Cette régulation passe par la création d'une Organisation Mondiale Agricole qui définirait les grands équilibres entre régions agricoles. Chacune de ces régions (Europe, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique, Russie, Chine, Inde...) doit viser l'autosuffisance et exporter ses surplus dans ses domaines de spécialisation sans menacer les agricultures des autres ensembles.  Cette organisation aiderait les régions à gérer leurs stocks et à limiter les variations brutales des cours. Par exemple, il pourrait y avoir dans chaque région des prix d'équilibre par denrée, qui pourraient fluctuer dans une fourchette variable, selon un mécanisme inspiré du défunt serpent monétaire européen.

Jusqu'à présent, beaucoup de pays en voie de développement, notamment en Afrique, ont sacrifié leurs cultures vivrières, qui assuraient leur autosuffisance alimentaire, pour se consacrer à la monoculture (café, banane, cacao...). Ils se plient à la loi d'un marché agricole mondialisé qui pousse à la spécialisation dans la production. Ce mouvement les a placés dans une situation de grande dépendance: leur capacité à nourrir leur population est soumise aux aléas des prix agricoles sur les marchés internationaux. Parallèlement, l'indépendance alimentaire de ces pays a été fragilisée par l'insuffisance des investissements dans la modernisation de l'agriculture et plus largement dans les infrastructures indispensables au développement. Le rachat croissant de terres arables par des Etats ou des grandes firmes étrangères constitue une menace supplémentaire très sérieuse pour ces pays.

Pour sortir de ce déséquilibre, il faut que les pays les moins avancés puissent assurer leur subsistance alimentaire par leurs propres moyens. Jacques Diouf, Directeur Général de la FAO, qui intervenait dans un colloque sur la sécurité et l'indépendance alimentaire organisé le 21 janvier par le groupe UMP à l'Assemblée nationale, a expliqué que, pour éradiquer la faim, l'agriculture des pays en voie de développement a besoin de 44 milliards de dollars par an. Les efforts dans l'aide au développement doivent se porter en priorité sur le volet agricole. Les institutions internationales et les pays comme la France doivent accompagner la création de filières agricoles intégrées dans les pays les moins développés et accélérer les transferts de technologie vers les agricultures les moins productives. Cette intensification des modes de production, accompagnée d'une augmentation des surfaces cultivables qui respecte les équilibres environnementaux, devrait permettre, selon la FAO, de couvrir 90 % des nouveaux besoins agricoles dans les années à venir.

Ne nous voilons pas la face, c'est aussi une manière de contribuer à une meilleure maîtrise des flux migratoires internationaux ! Si nous voulons que les populations locales se fixent sur leur territoire, il faut au moins qu'elles puissent manger et boire selon leurs besoins. La faim est un des meilleurs alliés de l'immigration clandestine... Pas seulement entre le Sud et le Nord mais surtout entre les pays du Sud eux-mêmes, avec des risques de déstabilisation dramatiques pour les Etats les plus fragiles !

Cette approche agricole mondiale qui refuse la dérégulation à tout crin passe en Europe par une politique agricole commune (PAC) forte et ambitieuse promouvant une agriculture européenne basée sur la qualité et la diversité des produits. Autant dire que le démantèlement de la PAC souhaité par certains est une aberration, alors même que les revenus des agriculteurs français ont chuté de 34% en 2009 après avoir baissé de 20% en 2008. Il faudrait plutôt moderniser la PAC et en faire un modèle que chaque grande région agricole adapterait selon ses spécificités. C'est bien en mettant en place une régulation agricole mondiale que nous pourrons rendre obsolète le discours de Georges Pompidou et relever l'immense défi qui nous attend dans les années à venir : augmenter de 70% de la production agricole d'ici 2050 pour nourrir 9 milliards d'habitants sur la planète!

Jean-François Copé

LIRE EGALEMENT: «Ni les marchés ni les aides ne sauveront l'agriculture» ou «L'agriculture est notre passé et notre avenir».

Image de Une: Reuters, en Indonésie, Octobre 2009.

 


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