Égalités / Société

L'Union européenne fait un premier pas pour la reconnaissance de la question noire

Temps de lecture : 5 min

Du 14 au 17 mai 2018, le Parlement européen organisait pour la première fois une semaine dédiée aux personnes d’ascendance africaine.

Marche en mémoire des victimes de l'esclavage à Paris, le 23 mai 2018 | François Guillot / AFP
Marche en mémoire des victimes de l'esclavage à Paris, le 23 mai 2018 | François Guillot / AFP

La semaine dernière, j’ai participé à un événement sans précédent à Bruxelles. Pour la première fois de son histoire, le Parlement européen a accueilli une semaine européenne consacrée aux personnes d’ascendance africaine.

Baptisé «Honoring Black Europe» [«l'Europe noire à l'honneur»], l’événement était dédié à la valorisation des contributions des personnes noires en Europe, de nos jours comme au fil des siècles. Une présence bien trop souvent ignorée, voire volontairement minorée par la construction du mythe historique d’une Europe intégralement blanche. Il s’agissait également d’évoquer les sujets qui affectent massivement les Noires et Noirs en Europe, comme le racisme, les discriminations et les violences diverses.

Le panel auquel je participais, nommé «Black Lives Europe» en référence au mouvement afro-américain «Black Lives Matter», était consacré à l’étude des violences institutionnelles et des crimes racistes.

Absence de considération institutionnelle

À l’initiative de cette série d’événements uniques, l'intergroupe anti-racisme et pour la diversité du Parlement européen (Ardi), ainsi que plusieurs ONG européennes (Each One Teach One Berlin et Enar-Réseau européen contre le racisme). La semaine était soutenue par plusieurs députées et députés européens: Malin Björk (Suède), Claude Moraes (Royaume-Uni), Jean Lambert (Royaume-Uni), Hilde Vautmans (Belgique), Soraya Post (Suède) et Cecile Kyenge (Italie) –cette dernière, connue comme ayant été la première et seule femme noire ayant servi dans un gouvernement italien et exposée à de violentes injures racistes, montre depuis son élection au Parlement européen un fort engagement contre le racisme.

Cecile Kyenge à Rome, le 23 septembre 2013 | Tiziana Fabi / AFP

Étonnamment, pas de député ni de députée françaises ne figuraient parmi ces soutiens.

Si les services de la Commission européenne ont activement participé à l’organisation de la semaine, les commissaires Frans Timmermans (vice-président en charge des droits fondamentaux) et Vera Jourova (en charge de la Justice) ont brillé par leur silence et leur absence.

Malgré ce manque manifeste de considération institutionnelle pour une question brûlante, une centaine de militantes et militants, intellectuelles et intellectuels et personnalités antiracistes issues de toute l’Europe se sont retrouvées au Parlement européen pour échanger quant à leurs inquiétudes face à l’absence de prise en compte des conséquences de la négrophobie en Europe.

Invisibles dans la sphère publique

Sur un continent où le nombre de Noires et de Noirs est estimé à quinze à vingt millions, les chiffres relatifs à leur exclusion sont alarmants. Selon l'Agence européenne des droits fondamentaux, 39% des personnes d'origine subsaharienne interrogées affirment avoir été victimes de discrimination(s) dans les cinq dernières années, ce qui les place parmi les groupes les plus discriminés en Europe.

Alors que de nombreuses Noires et de nombreux Noirs sont présents sur le territoire européen depuis plusieurs générations voire des siècles, les communautés noires restent invisibles dans la sphère publique, qu’il s’agisse de la visibilité médiatique ou de l’exercice des responsabilités politiques ou économiques.

La question de la sécurité des militantes et militants noirs, exposés à des menaces, des injures et des déferlements de haine, a été soulevée à plusieurs reprises.

Racisme ancré dans le passé colonial de l'Europe

Les États européens peinent également à reconnaître les conséquences de leur passé colonial et esclavagiste, qui a pourtant permis l’expansion économique de plusieurs pays à travers l’oppression de millions d’individus.

Rares sont ceux reconnaissant que le racisme actuel vécu par les Noires et les Noirs, tant individuel qu’institutionnel, est ancré dans le passé colonial du continent et son rôle dans la traite d’esclaves. Les préjugés et stéréotypes construits durant cette tragique période persistent à alimenter l’imaginaire collectif, notamment dans les traditions de «blackface» pratiquées aux Pays-Bas ou en Belgique dans le cadre des festivités de la Saint-Nicolas –avec la figure de «Zwarte Piet» (père Fouettard)– ou en France à l'occasion du carnaval de Dunkerque. Des pratiques considérées comme dégradantes par beaucoup de personnes noires, dont les voix sont pourtant constamment délégitimées dans le débat public.

Toutefois, si les Pays-Bas et la Belgique voient l’émergence médiatique d’une remise en question de ces pratiques, il a été constaté qu’en France, la dernière célébration de la «Nuit des Noirs» s’est déroulée avec le soutien du maire de Dunkerque, malgré les mobilisations de militantes et militants noirs.

Les résistances face à la question noire se retrouvent également dans d’autres pays, mais le contraste entre le nombre de Français et Françaises noires –qui serait, selon des statistiques non officielles, le plus élevé parmi les États européens– et la vivacité du déni vis-à-vis de cette diversité est saisissant.

Le Royaume-Uni et le scandale «Windrush»

Alors que le Royaume-Uni célèbre chaque année depuis 1987, au mois d’octobre, le Black History Month consacré à l’histoire des Noires et des Noirs, en France, la cérémonie du 10 mai consacrée aux mémoires et à la réflexion sur la traite, l'esclavage et leurs abolitions s’est déroulée pour la première fois cette année en l’absence du président de la République, Emmanuel Macron –un recul significatif.

L’image du Royaume-Uni, perçu comme progressiste, a pourtant été entachée par le récent scandale baptisé «Windrush». Après la Seconde Guerre mondiale, des citoyennes et citoyens issus de l’Empire colonial britannique se sont installés au Royaume-Uni, appelés pour aider le pays à se reconstruire. Établis depuis plusieurs décennies, plusieurs d’entre eux, aujourd’hui âgés, se sont vus notifier des avis d’expulsion, remettant en cause leur citoyenneté et détruisant des vies construites sur le sol européen.

Manifestation de soutien à la «génération Windrush» dans le quartier de Brixton à Londres, le 20 avril 2018 | Daniel Leal-Olivas / AFP

Cadre européen de lutte contre la négrophobie

Cette semaine a permis de mettre à l’honneur l’Europe noire passée et le vécu des Noires et Noirs dans l’Europe actuelle. Des débats inédits portaient sur nombre de questions les concernant, telles que les violences policières, les problématiques liées à l’inégalité d’accès à l’emploi, les politiques migratoires, l’absence de représentation et la reconnaissance pleine et entière de la légitimité de la présence des populations noires. Elle a également amorcé le début d’un mouvement, en rassemblant des activistes venant de toute l’Europe pour souligner les réalités vécues par les Noires et les Noirs dans leurs contextes nationaux spécifiques.

Les ONG présentes ont demandé la constitution d’un cadre européen permettant de lutter spécifiquement contre la négrophobie, dont les particularités ont été soulevées à de nombreuses reprises. En France, le plan actuel de lutte contre le racisme mené par la Dilcrah [Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT] ne le permet pas.

Rappelons que les Nations Unies ont proclamé la décennie 2015-2024 «décennie des personnes d’ascendance africaine», déclarant que «la promotion et la protection de leurs droits humains constitue une préoccupation essentielle de l’Organisation des Nations Unies».

La semaine qui vient de s’écouler a vocation à être reconduite de manière annuelle. Les activistes, intellectuelles et intellectuels présents espèrent le vote d’une résolution par le Parlement européen et, pourquoi pas, la constitution d’un groupe de députés non-Blancs, à l’image du Black Caucus américain, qui réunit les membres noirs du Congrès et dont est issu un certain Barack Obama.

Rokhaya Diallo

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