Politique

Vers un tripartisme LREM, France insoumise et FN?

Temps de lecture : 9 min

Il faut prendre en considération l'hypothèse d'un enracinement d'une nouvelle configuration politique depuis l'élection d'Emmanuel Macron.

Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélechon | Joel Saget, Eric Feferberg / AFP
Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélechon | Joel Saget, Eric Feferberg / AFP

Jusqu'où l'élection d'Emmanuel Macron va-t-elle chambouler le paysage politique français? Sa victoire en 2017 avait déjà provoqué, pour la première fois sous la Ve République, l'élimination, dès le premier tour, des candidats représentant les deux principaux courants qui structuraient la vie politique depuis 1962: François Fillon, pour les néo-gaullistes, et Benoît Hamon, pour les socialistes. Ce tremblement de terre va-t-il avoir des répliques? La question mérite d'être posée et examinée.

En clair, le bouleversement suscité par Macron, il y a un an, et l'émergence fulgurante, dans la foulée, du parti présidentiel, La République en marche (LREM) aux élections législatives –311 élus et 2 apparentés aujourd'hui sur un total de 577 députés– seront-elles des phénomènes éphémères et passagers ou vont-elles durablement dessiner une nouvelle architecture du paysage politique? Les partis établis penchent pour la première hypothèse alors que les nouveaux venus, LREM et La France insoumise, misent sur la seconde.

Tant les enquêtes sur la popularité du chef de l’État et sur celle des partis politiques que les sondages sur les intentions de vote aux prochaines élections, les européennes de mai 2019, en l'occurrence, conduisent à prendre en considération, un an après les consultations de 2017, l'hypothèse d'un enracinement d'une nouvelle configuration politique lors de ce quinquennat, celle d'un nouveau tripartisme ou plus exactement d'une nouvelle tripolarité ou tripartition inégale dans la mesure une coalition gouvernementale, comme cela a pu exister au cours du siècle écoulé, est totalement inenvisageable entre les trois acteurs pressentis.

Du renvoi des ministres PCF à l'émergence du MRP

Le tripartisme a eu une courte heure de gloire après la Seconde Guerre mondiale, sous la IVe République, entre 1946 et 1947, quand l'ancêtre du PS, la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) a gouverné avec le PCF (Parti communiste français) et le MRP (Mouvement républicain populaire), formation démocrate-chrétienne située au centre de l'échiquier. Exit les radicaux!

Cette coalition tripolaire, qui se passait donc des services des radicaux, force incontournable depuis l'après-guerre de 1914-1918, s'est effondrée avec le renvoi des ministres communistes par le socialiste Paul Ramadier: il est vrai qu'ils avaient refusé de voter, en mai 1947, la confiance au gouvernement auquel il appartenait. Et ceci dans un climat de grèves insurrectionnelles animées par la CGT. Le PCF était ainsi exclu de la vie gouvernementale pour plusieurs décennies, jusqu'en 1981, après la victoire présidentielle de François Mitterrand.

La Ve République a connu plusieurs tripolarités successives. Dans les années 1960, trois forces dominaient le débat politique: les gaullistes avec le père de la France libre et fondateur de la nouvelle République, les socialistes avec la candidature unique de la gauche de Mitterrand à l'élection présidentielle de 1965 et les communistes, absents de ce scrutin, mais formant le plus important parti à gauche depuis la Libération. Le résultat du MRP, avec Jean Lecanuet, annonçait le long compagnonnage des libéraux-centristes avec la droite gaulliste, jusqu'à l'entrée à l’Élysée, en 1974, de leur représentant, Valéry Giscard d'Estaing.

Résultats de l'élection présidentielle de 1965 | Laurent de Boissieu pour France-politique.fr

Les années 1980, après la victoire présidentielle de Mitterrand en 1981, ont vu se concrétiser une nouvelle tripolarité construite et malmenée au sein de l'union de la gauche dans la décennie précédente. Les socialistes, les communistes et les radicaux de gauche du MRG se retrouvent ensemble au gouvernement. Cette coalition explose après le tournant de la rigueur avec le départ des quatre ministres communistes, en 1984, Laurent Fabius devenant Premier ministre en remplacement de Pierre Mauroy: la direction du PCF décide alors un «soutien sans participation».

La traversée du désert gouvernemental va durer plus de dix ans pour les communistes dont les scores électoraux s'étiolent de scrutin en scrutin. Ils reviennent au pouvoir dans les fourgons du PS, en 1997, à l'occasion de la troisième cohabitation de la Ve après la dissolution ratée de l'Assemblée nationale par le président de la République, Jacques Chirac. Cette fois, la Gauche plurielle conduite par Lionel Jospin (PS) ne compte pas trois partis... mais cinq: le Parti socialiste, le PCF, le Parti radical de gauche (continuateur du MRG), le Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement (scission du PS) et les écologistes des Verts.

La gauche socialiste et la droite néo-gaulliste en morceaux

Ce cartel ne survivra pas à l'échec présidentiel de Jospin en 2002. Pour la première fois de la Ve, cette consultation voit figurer un candidat d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen, président du Front national (FN), au second tour de la mère des batailles électorales. La gauche est rejetée dans l'opposition pour dix années. Le FN s'installe comme troisième force, à côté des socialistes et de la droite unifiée au sein de l'UMP (Union pour un mouvement populaire), et il espère devenir une alternative aux deux autres. Il y a une nouvelle fois tripolarité... jusqu'en 2017.

Macron a fait sauter ce cadre tripartidaire pour en faire éclore un autre. Il a donné naissance à un axe central, plus que centriste, qui a pris des parts de marché au PS et au parti Les Républicains (LR), formation regroupant la droite et une partie du centre, qui a pris la suite de l'UMP sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy, en 2015, quand l'ancien président de la République espérait revenir à l’Élysée. Cette opération éclair et inédite a détruit, électoralement, la gauche socialiste et la droite néo-gaulliste.

Résultat mécanique des courses, l'installation massive du macronisme, via le parti présidentiel de La République en marche, au milieu de l'échiquier a sérieusement amoindri l'influence des deux forces structurant de la Ve République depuis l'origine, tout en valorisant les deux formations situées aux extrêmes: le FN d'un côté –Marine Le Pen était présente au second tour de 2017, comme son père, en 2002– et La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, de l'autre. Ce mouvement tectonique des plaques politiques est en train de créer une tripolarité insoupçonnable auparavant.

Une tripolarité souhaitée et encouragée par Mélenchon

L'ancien candidat insoumis à la présidentielle de 2017 fait, du reste, ce constat sur son blog. «Entre l’analyse sérieuse et la poursuite de l’habituelle comédie propagandiste, il y a balancement, note le chef de file de la gauche de la gauche dans son post le plus récent. Le sérieux c’est la compréhension du fait qu’il faut que le champ politique se stabilise autour des trois pôles qui le constituent aujourd’hui: les libéraux européistes, l’extrême droite ethniciste et nous, le nouvel humanisme écolosocial.» Chacun aura donc reconnu les trois partis LREM, le FN et LFI.

De fait, La République en marche domine actuellement la scène politique. Après une année à l’Élysée, tous les sondages montrent que Macron rassemble plus de «mécontents» que de «satisfaits» (moins cependant que ses deux prédécesseurs), que son bilan est majoritairement jugé négatif (mais, dans le détail, une majorité de ses mesures, propositions ou projets remporte une adhésion supérieure à 50%) et qu'une majorité relative de Français et Françaises lui laisse, en quelque sorte, le «bénéfice du doute», en déclarant qu'il est encore trop tôt pour porter un jugement sur son action. C'est ce que montre l'institut BVA.

Il apparaît clairement, dans d'autres enquêtes, que ses deux meilleurs opposants sont Mélenchon et Le Pen, le premier (42%) nettement devant la seconde (29%), selon une enquête Odoxa. Les chefs de file de LR et du PS, Laurent Wauquiez et Olivier Faure, sont relégués loin derrière eux. Un constat confirmé, en partie, dans un autre sondage effectué par Ipsos, au terme de «L’Émission Politique» diffusée par France 2, le 17 mai, dans laquelle les quatre protagonistes étaient invités: Mélenchon est toujours largement en tête (45%) mais, ici, Wauquiez (25%) et Le Pen (24%) sont dans un mouchoir.

Sondage Odoxa des meilleurs opposants et opposantes politiques à Emmanuel Macron

Sondage Ipsos des meilleurs opposants et opposantes politiques à Emmanuel Macron

Selon Odoxa, toujours, la répartition des «bonnes opinions» à l'égard de ces quatre têtes d'affiche donne une copie assez conforme à son classement précédent: Mélenchon en recueille 33%, Le Pen, 26%, Wauquiez, 17% et Faure, 10%. Dans le même espace de temps, et toujours d'après Odoxa, Macron recueille, lui, 48% de «bonnes opinions» parmi les personnes sondées.

Sondage Odoxa des «bonnes opinions»

Principale «animatrice politique» des mouvements de contestation, notamment à la SNCF et dans les universités, La France insoumise a indéniablement pris le pas sur le PS dont le dernier congrès n'a provoqué aucun électrochoc dans l'opinion de gauche. Mélenchon cible, du reste, ses attaques de gauche contre son ancien parti qui ne parvient pas à se relever car la moitié de ses sympathisants doutent de ses capacités à conduire une meilleure politique que l'exécutif actuel. En revanche, il ménage Benoît Hamon, désormais leader du mouvement Générations, d'abord parce qu'il a rompu avec le PS sur la gauche, ensuite parce qu'il espère s'en faire un allié ou plus exactement une force supplétive.

À l'autre bout du spectre, le Front national résiste à la déception et à la décrue provoquées par le naufrage du débat d'entre-deux-tours, l'échec de la présidentielle ainsi que la rupture entre Le Pen et l'ex-numéro 2 du parti d'extrême droite, Florian Philippot. Handicapée par son absence de groupe à l'Assemblée nationale, il maintient malgré tout sa présidente à un haut niveau d'intentions de vote à l'élection présidentielle, selon deux sondages réalisés par l'Ifop, en octobre 2017, six mois après le scrutin, et en avril 2018, pour le premier anniversaire de cette consultation.

Tableau Ifop sur les intentions de vote à la présidentielle

Reconnaissons le, la prochaine présidentielle est bien loin dans le temps et très éloignée des préoccupations des électeurs et électrices. Cette mesure d'intentions de vote a donc un intérêt tout relatif et elle alimente l'idée selon laquelle les Français et Françaises pourraient remettre en jeu, tous les dimanches, les résultats obtenus lors du vrai scrutin.

A contrario, elle donne une idée supplémentaire du soutien –concept différent de la popularité– dont chaque acteur et actrice bénéficie dans l'opinion publique à un moment précis. De ce point de vue, elle est peut-être plus pertinente que l'étalonnage de la «meilleure opposition», notion un peu floue qui repose certainement plus sur le talent oratoire et sur la visibilité médiatique que sur l'adhésion politique, voire électorale.

Wauquiez jouera gros aux élections européennes

À cette aune, les mesures d'intentions de vote pour les européennes de mai prochain sont sans doute plus appropriées pour apprécier la situation actuelle, tant par la proximité temporelle que pour le message politique véhiculé. Cet aspect n'a pas échappé à Mélenchon qui, sur son blog déjà cité, met en opposition les forces de la nouvelle tripolarité qu'il catégorise à sa manière: «les libéraux européistes» (LREM), «l’extrême droite ethniciste» (FN) et «le nouvel humanisme écolosocial», c'est-à-dire lui, La France insoumise.

Il faut dire que dans cette consultation, les macronistes et les centristes du Modem, qui feront peut-être cause commune, seront les seuls pro-européens affirmés face à une multitudes de listes soit eurosceptiques, soit présentées par des partis profondément divisés sur la question, comme LR et le PS, soit opposées à l'actuelle Union européenne bruxelloise, quand elles ne seront pas franchement anti-européenne, comme LFI ou le FN, voire ouvertement europhobes.

À deux reprises, l'Ifop a donné une mesure des intentions de vote pour ce scrutin de mai 2019. Une première fois pour Le Figaro en décembre 2017 et une seconde fois pour Valeurs actuelles en mai 2018. Dans les deux cas, La République en marche est donnée largement en tête devant l'extrême droite, Les Républicains et les insoumis qui se disputent la deuxième place. À l'évidence, cela fait un parti de trop dans une hypothèse de tripartisme!

Tableau Ifop de mai sur les élections européennes

Cette configuration apporte une pierre supplémentaire à l'architecture tripolaire de la scène politique dans la mesure où Wauquiez, qui tente une droitisation extrême de son discours pour contrecarrer celui de Le Pen et aspirer une partie de son électorat, va devoir ménager la chèvre et le chou sur la question européenne à l'intérieur de sa propre formation. Au risque de perdre l'une ou l'autre partie de son électorat en cours de route. Au final, c'est chez Les Républicains que va se jouer un des actes les plus importants de la construction de ce tripartisme. Une tripolarité qui, en l'état actuel du rapport de forces, empêche deux des trois composantes d'espérer parvenir seule au pouvoir.

Olivier Biffaud Journaliste

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