Santé / Société

Pour une partie d'entre nous, l'arrivée de l'été est synonyme de déprime

Temps de lecture : 7 min

La dépression saisonnière ne se manifeste pas qu’en hiver: il n’est pas si paradoxal de broyer du noir à l’approche de la saison estivale.

Les beaux jours reviennent, le blues aussi | Ethan Sykes via Unsplash License by

L’été, c’est un peu la saison que tout le monde attend: ciel bleu, soleil qui réchauffe la peau et qui se couche plus tard, fruits et légumes savoureux à foison (ça change des pommes de terre!), vacances, vêtements colorés… Tout le monde? Non! Un petit pourcentage d'irréductibles s’avère déprimé par l’apparition prochaine de la période chaude de l’année.

À l’inverse de la dépression saisonnière hivernale, qui toucherait en moyenne 5% de la population et se traduit par une certaine léthargie, une moindre vitalité et une envie de se réfugier dans le sommeil et la nourriture, son pendant estival, plus rare (moins de 1%), se caractérise par de l’irritabilité, de la fébrilité et un déficit de sommeil.

En cause, la luminosité: pas un manque, mais un surplus. L’ensoleillement vient modifier la production de mélatonine, bousculer le rythme circadien des plus sensibles et jouer sur le sommeil –sans compter que la chaleur peut aussi rendre l’endormissement plus difficile.

Pour les personnes concernées, que l’été met à bout chaque année, rien d’anormal à ce que s’implante une certaine appréhension dès le printemps. Et même sans prédisposition physiologique, une multitude de facteurs peuvent expliquer que l'on ne se sente pas boosté par l’arrivée de ce que l’on appelle communément les «beaux jours».

Bonheur normé

Le simple fait de présenter l’été comme la saison du bonheur ultime peut déjà suffire à donner le cafard, indique le sémiologue Ferenc Fodor, auteur de Climat d’angoisse – L’imaginaire du changement climatique, qui s’est penché au cours de ses recherches sur les représentations sociales du climat. Pour lui, le blues estival peut surgir des «tensions entre la norme de bonheur collective imposée médiatiquement et le ressenti individuel».

Quand l’été arrive, ou lorsque des températures dignes de cette saison font leur apparition en avance, «nous assistons à un emballement médiatique euphorique, témoignant de l’obsession collective pour les événements climatiques extrêmes», pointe-t-il.

Aux JT, les images de personnes de tout âge souriantes, qu’elles soient alanguies en short ou en train de faire des batailles d’eau, pullulent… et créent une norme.

«Ces images et les discours pleins d’enthousiasme qui les accompagnent traduisent une imposition sociale implicite, qui voudrait que l’arrivée des beaux jours soit synonyme d’un bonheur retrouvé grâce au soleil et la chaleur, collectif mais aussi individuel –un bonheur que l’on exhibe en lunettes de soleil en bord de mer ou dans les parcs publics des grandes villes.»

Comme si l’on ne pouvait pas être malheureux par un tel temps. Sauf que la réalité est plus compliquée et la plénitude rarement atteinte grâce à la seule météo. Résultat: «si quelqu’un ne s’inscrit pas dans ce sentiment collectif mais se sent, malgré le soleil, fatigué du quotidien –qui reste souvent gris–voire triste ou déprimé, elle ou il peut éprouver un certain sentiment de solitude, d’exclusion ou de malaise.»

Décalage criant

Le psychologue Sébastien Dupont, entre autres auteur de l’ouvrage Seul parmi les autres, partage la même analyse. «L’association entre le bonheur et l’été, la plage et le sud est très forte dans notre culture. Les vacances à la plage de la carte postale, c’est un peu notre pèlerinage à la Mecque.»

Le problème, c’est que «ces images de ce que devrait être le bonheur peuvent être inaccessibles». Notamment parce qu’«elles sont tellement magnifiées dans les publicités et les médias que très peu de personnes ont l’impression de les vivre: dans notre expérience concrète de la plage, il fait trop chaud, il y a beaucoup de monde, on prend des coups de soleil...» Mais aussi parce qu’il faut déjà avoir des vacances ou les moyens financiers de partir, en bord de mer ou ailleurs: si 64,2% des Françaises et Français sont partis en vacances à l’été 2017, cela en laisse toujours 35,8% sur le carreau.

«Pour les personnes sujettes à la dépression, en dépression ou en deuil, l'arrivée de l'été est très compliquée, car elle les met face à une énergie ambiante qu’elles n’ont pas.»

Catherine Audibert, psychologue

À la précarité financière se greffe une vulnérabilité psychologique. «Plus l’on est sommé de vivre, plus le poids peut être écrasant. Prenons le cas extrême du suicide, poursuit Sébastien Dupont. Les gens se suicident beaucoup plus au printemps-été qu’en automne-hiver, plus au début de semaine que le dimanche, ou encore davantage à l’adolescence. On se suicide donc plus au moment où les possibilités sont les plus grandes.»

Ce que recoupe sa consœur Catherine Audibert: «Pour les personnes sujettes à la dépression, en dépression ou en deuil, l'arrivée de l'été est très compliquée, car elle les met face à une énergie ambiante qu’elles n’ont pas. Il est par exemple très fatigant de se confronter à des journées plus longues, les gens se couchant plus tard, ayant envie de sortir… L’environnement est trop sollicitant de partout pour que cela ne leur fasse pas violence. Cela peut aussi les faire culpabiliser d’être dans l’état où elles sont, et les faire déprimer encore davantage.» Autant en hiver il n’est pas perçu comme anormal de vouloir rester chez soi, autant en été, tout comportement de repli dans son terrier va être interrogé voire jugé. Bonne ambiance.

Comparaisons complexantes

On se compare non seulement au modèle rêvé, mais aussi aux autres: «C’est le complexe de Tom Sawyer: le contraste entre la vie que l'on mène et ce que l’on voit par la fenêtre», ajoute Sébastien Dupont. Rien d’agréable en effet à être enfermé dans un bureau –où l’on a trop chaud ou bien trop froid parce que la clim est à fond– ou à envoyer des mails qui recevront une réponse automatique du type «Je suis en congés jusqu’à la fin du mois d’août».

Et puis avec l’été, on vit plus souvent dehors, ce qui «augmente la vie sociable observable», fait remarquer le psychologue, et accroît également les possibilités de comparaison: «On a l’impression que la population de nos villes est multipliée. On croise beaucoup plus d’exemples auxquels se comparer. Si l’on est un peu déprimé et que l’on a moins confiance en soi, on aura tendance à faire des comparaisons ascendantes, c’est-à-dire à se comparer uniquement à celles qui ont l’air plus belles, à ceux qui sont plus minces…» Estime de soi et été ne font alors pas bon ménage.

«On peut avoir l’impression que celles et ceux qui sortent au resto ont plein d’amis, de choses à faire…, accentue le psychologue. Comme le sentiment de solitude est toujours relatif et évalué par rapport à ce que l’on voit autour de soi, cela peut accroître ce sentiment et susciter le manque.»

Un constat qui s’applique également à la vie amoureuse, l’été étant présenté comme «la saison des amours», appuie Catherine Audibert, notamment auteure de L’incapacité d’être seul – Essai sur l’amour, la solitude et les addictions: «Quand vous êtes seul ou seule, que n’avez pas de relation amoureuse ou pas de sexualité, l’été peut être compliqué à vivre: on vous fait croire que c’est là que tout va se passer, que vous allez faire des rencontres et pouvoir vous en donner à cœur joie. Vous vous vivez comme une anormalité.»

Corps à cran

Si l’été est associé au sexe jusque dans notre vocabulaire (de «chaud lapin» à «chaudasse», en passant par l’expression «l’été sera chaud»), c’est aussi, comme le signale la psychanalyste Ludivine Beillard-Robert, dont la thèse a porté sur la psychopathologie du corps féminin habillé, que «l’été voit se raviver la question du sexuel, puisque l’on se dénude». Ainsi, «les vêtements estivaux rappellent que l’on peut être objet de désir, comme Gainsbourg l’avait repéré avec sa chanson “Sea, sex and sun”». Et, en miroir, de non-désir.

Que le corps soit observé avec envie ou avec mépris, cela peut déplaire, voire angoisser –surtout quand on est habitué, le reste de l’année, à ce que le vêtement vienne davantage «contenir le corps». «Et ce n’est pas une affaire de centimètres de tissu, précise Ludivine Beillard-Robert, mais une affaire de langage, de ce que l’on transmet par le biais du vêtement que l’on porte, qui détient un effet de contenance.» En raison du rapport de séduction qui s’impose malgré nous, alors que l’on considère qu’on ne fait que s’habiller, certes avec des vêtements plus légers, mais sans chercher à érotiser son corps; parce que l’on ne supporte pas la contrainte sociale associée aux vêtements estivaux, à savoir l’épilation des jambes, des aisselles ou encore du maillot pour les femmes, perçue par certaines comme un calvaire; ou parce que l’on ne parvient pas, à l’inverse, à attirer des regards autres que dégoûtés en raison d’un corps jugé comme hors normes.

Avec l’été, revoilà les complexes! «J’ai rencontré certaines femmes en consultation pour qui il était difficile de se mettre en maillot sur la plage, ou parfois juste de se mettre en jupe», détaille Catherine Audibert. Dur d’avoir le choix entre dévoiler sa cellulite ou la cacher mais attirer les regards, parce que l’on reste en pantalon malgré la chaleur.

À cela s’ajoute une garde-robe pas toujours adaptée. Devoir enfiler un costume au travail alors qu’il fait mourant de chaud ou avoir les cuisses qui frottent si l’on met une jupe, ça ne fait pas des masses envie. En somme, «l’été vient rencontrer le rapport au corps de chacun: comment on se confronte au regard de l’autre et comment on habite son corps», résume sa consœur Ludivine Beillard-Robert.

En fait, si son arrivée est parfois redoutée, c’est parce qu’il renvoie à soi –son travail, ses vacances, ses loisirs, ses proches, ses amours, sa sexualité et son corps– et confronte de manière exacerbée les envies à la réalité. Comme le formule Sébastien Dupont, «l’été peut être une période où l’on sent que l’on vit loin de la carte postale».

Daphnée Leportois Journaliste

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