Culture

«Fahrenheit 451», dystopie un peu cramée

Temps de lecture : 6 min

Un demi-siècle après la sortie du film de François Truffaut, le réalisateur Ramin Bahrani vient de livrer pour HBO une nouvelle adaptation du roman de Ray Bradbury, qui n'a eu besoin que d'être partiellement modernisé.

Michael B. Jordan dans Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani (2017) | capture d'écran Youtube
Michael B. Jordan dans Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani (2017) | capture d'écran Youtube

C'est l'histoire d'une société dans laquelle les pompiers n'ont jamais éteint le moindre incendie de leur carrière. Bien au contraire: le feu, c'est eux. Ils font cramer sans vergogne tout ce qui ressemble de près ou de loin à un livre, objet considéré comme absolument malfaisant. Et livrent une lutte acharnée contre ces citoyens et citoyennes qui tentent, tant bien que mal, de préserver la littérature. Bienvenue dans l'univers de Fahrenheit 451, référence de l'auteur Ray Bradbury à ce qui est selon lui la température d'auto-inflammation du papier.

Au centre du roman de Bradbury, publié en 1953, un homme nommé Guy Montag. pompier à la vie morne qui finira par prendre conscience de l'importance des livres et par choisir l'insoumission. Interprété par Oskar Werner dans l'adaptation cinématographique réalisée par François Truffaut en 1966, Montag est joué par Michael B. Jordan dans la nouvelle version signée par Ramin Bahrani pour HBO.

Présenté en séance de minuit le 12 mai dernier lors du festival de Cannes, ce Fahrenheit 451 version 2018 a été diffusé sur HBO quelques jours plus tard, avant d'être proposé au public français par OCS Go. Ramin Bahrani y propose une version plus futuriste, mais où les préoccupations des pompiers sont sensiblement les mêmes qu'avant: il s'agit toujours de détruire toute forme de culture et d'esprit critique.

Censeurs mais pas nazis

Dans la version de Truffaut, le bataillon de pompiers auquel appartient Montag rappelle immanquablement l'Allemagne nazie et les autodafés pratiqués en 1933. Le minimalisme de la direction artistique (qui injecte uniformes et véhicules spéciaux dans un univers relativement banal), ainsi que le choix de l'Autrichien Oskar Werner, pouvait pousser dans ce sens.

Mais pour ne pas aller plus loin dans l'amalgame, il est précisé dès les premières bobines que tous les livres doivent être détruits –y compris Mein Kampf, filmé au moment opportun. Chez Bahrani, il faut également tout brûler, même si le travail des pompiers ne s'arrête pas là. Sa dystopie se déroule dans un monde résolument futuriste, où les pompiers pyromanes mènent de vraies opérations de communication à l'attention de la population. Brûler des livres ne suffit pas: il faut le faire face caméra afin que tout le monde sache.

Par sa brutalité et sa façon décomplexée d'oeuvrer en faveur de la censure, qui contribue à créer une atmosphère des plus délétères, l'équipe de Montag et du capitaine Beatty (Michael Shannon) fait davantage penser aux escadrons de la mort brésiliens, à ceci près qu'elle n'est pas supposée faire des victimes parmi les humains. Seuls les livres doivent être ciblés, absolument tous les livres, au-delà des styles, des époques et des idéologies –là encore, le livre de Hitler connaît le même sort que les autres.

Zéro réponse par question

Mais au fait, pourquoi faire disparaître des siècles de prose et de poésie? Parce que la lecture ne crée que du malheur et de la discorde. «Il n'y a pas deux de ces livres qui soient d'accord entre eux», affirme le capitaine Beatty dans le roman de Bradbury. La littérature créant de la réflexion, du débat et donc des sentiments négatifs. Autant la supprimer. C'est encore Beatty qui l'affirme, cette fois dans la version 2018: «Si on ne veut pas que les gens soient malheureux, il ne faut pas leur offrir deux réponses pour une question». «Mais seulement une», renchérit Montag. Réponse de Beatty: «Mieux encore: aucune».

La pensée unique, voire l'absence de pensée, comme vecteur de paix sociale: l'idée de Bradbury était reprise par Truffaut, elle l'est plus encore par Bahrani, qui empile (de façon parfois lénifiante) des tunnels de dialogues sur le sujet. Le cinéaste développe notamment l'idée, moins exploitée par Truffaut, que la multiplicité des cultures et des langues est une mauvaise chose. L'objectif final du pouvoir en place est de détruire ce qui est décrit comme une tour de Babel en faisant notamment disparaître le plus grand nombre de langues possibles. Un monde qui s'exprimerait d'une seule voix n'aurait apparemment plus de raisons de ne pas se comprendre.

Parce que 65 ans se sont écoulées depuis la publication du roman de Bradbury, Ramin Bahrani a dû tenir compte des avancées de notre époque. Il fallait notamment intégrer le fait que le papier n'est plus la seule façon de lire, de se cultiver et d'échanger. Le nouveau Fahrenheit 451 imagine donc la fin de l'internet libre, au profit d'un nouveau réseau, le Neuf, dont toute forme de subversion est exclue. Une toile pas dépourvue de rebelles, qui oeuvrent dans l'ombre pour que savoir et idées puissent continuer à vivre et à voyager.

Brûler des disques durs

À ce titre, ce ne sont plus des livres version papier que les pompiers brûlent le plus souvent, mais bel et bien des serveurs et autres disques durs, sur lesquels sont stockées les versions numériques des oeuvres. Dans le film, après avoir découvert une bibliothèque clandestine, Montag reconnaît que c'est la première fois qu'il approche de «vrais» livres.

Le film retranscrit assez bien la façon dont on fait porter le chapeau de la censure à celles et ceux qui s'indignent contre les oeuvres racistes, antisémites, misogynes. Le discours du capitaine Beatty, campé par un Michael Shannon idéalement ambigu, va exactement dans ce sens: pour lui, les responsables de cet autodafé géant, ce sont les Noirs qui ne veulent plus qu'on les décrive comme dans Les aventures de Huckleberry Finn, les Blancs qui ne tolèrent pas la révolte du héros noir d'Un enfant du pays, les féministes qui ne supportent ni Hemingway ni Henry Miller...

De Desproges au lance-flammes

Catégories dominantes ou non, toutes sont mises dans le même sac et accusées d'avoir provoqué la guerre civile qui a fini par mener à ce monde sans libertés. On imagine sans mal que ce même discours puisse être relayé par celles et ceux qui citent allègrement (et mal) Pierre Desproges, hurlent au politiquement correct, s'apprêtent à se faire tatouer «On peut plus rien dire» en lettres gothiques sur le torse.

Sans rien inventer sur ce point, le nouveau Fahrenheit 451 arrive à point nommé en abordant frontalement la question des fake news. Dans un monde partiellement amnésique, tout le monde semble en effet penser que la mission des pompiers a toujours été d'allumer des feux, et non de les éteindre. Même Montag lui-même en est persuadé, expurgé de toute forme d'esprit critique par des années de lavages de cerveau. Ray Bradbury évoquait déjà ce gros mensonge en 1953, montrant à quel point il était facile de le faire gober à l'ensemble de la population, qui n'a ni le réflexe ni la possibilité de vérifier les sources des informations fournies.

«Stoneman et Black sortirent leur manuel, qui contenait également un bref historique des Pompiers d'Amérique, et l'ouvrirent à une page où Montag, bien que connaissant le texte de longue date, pouvait lire:

Fondé en 1790, pour brûler les livres d'obédience anglaise dans les Colonies. Premier pompier : Benjamin Franklin.

RÈGLEMENT

1. Répondre promptement à l'appel

2. Mettre le feu promptement.

3. Tout brûler.

4. Revenir immédiatement à la caserne et faire son rapport.

5. Rester en état d'alerte dans l'éventualité d'un autre appel»

(extrait du roman de Ray Bradbury, traduction par Jacques Chambon et Henri Robillot)

Une assemblée de crétins

Les médias sont incriminés dans les films comme dans le roman, qui proposait d'ailleurs une belle critique de l'aveuglement créé par les écrans. Bradbury affirmait lui-même que le sujet principal de son livre n'était pas la censure, ni même le maccarthysme, comme cela fut souvent affirmé, mais la façon dont «la télévision détruit l'attrait pour la lecture», affirmant que les écrans transformaient le public en assemblée de «crétins».

Bradbury en profitait également pour égratigner ses contemporains, qui collectionnent les faits au détriment des connaissances. «La télévision vous donne les dates de naissance et de mort de Napoléon, mais ne vous explique pas qui il était. Elle vous remplit tellement de choses inutiles que vous finissez par vous sentir remplis.» Des critiques que l'on entend encore aujourd'hui, mot pour mot, à propos du média télévisuel, de l'internet et des réseaux sociaux. Le monde n'a pas tellement évolué, finalement.

À ce titre, il est sans doute dommage que Ramin Bahrani ait tenu à créer une atmosphère futuriste mais peu inventive. Son Fahrenheit ressemble au Strange days de Kathryn Bigelow, qui date de 1996 imaginait l'an 2000. Non seulement le film passe à côté de ses ambitions de modernité, mais il semble vouloir montrer que ce univers-là est diamétralement éloigné du nôtre, qu'il faudrait des siècles avant qu'un monde aussi entravé puisse voir le jour. Moins spectaculaire et moins futuriste, donc infiniment plus proche de nous, le traitement voulu par François Truffaut en 1966 semble finalement bien plus actuel.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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