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Ce que le monde peut apprendre de la révolution en Arménie

Temps de lecture : 8 min

Le peuple arménien est parvenu à renverser un régime autoritaire sans bain de sang.

Manifestation à Erevan (Arménie), le 2 mai 2018 | Vano Shlamov / AFP
Manifestation à Erevan (Arménie), le 2 mai 2018 | Vano Shlamov / AFP

Le visage masqué par des cagoules, deux jeunes regardent l’objectif. Soudain, un policier approche. Avec un grand sourire, il passe son bras autour des épaules de l'un des manifestants. D’autres policiers entrent dans le cadre. Tout sourire, ils se serrent pour une photo de groupe.

Tous semblent trouver que les cagoules de policiers vont bien aux jeunes. Ces mêmes cagoules qui, seulement un jour ou deux auparavant, étaient portées par la police antiémeute, rassemblée autour des bâtiments gouvernementaux dans un face-à-face tendu avec des milliers de manifestantes et manifestants.

C’est en voyant cette vidéo que j’ai commencé à comprendre que la «révolution de velours» qu’était en train de connaître l’Arménie remportait un succès au-delà de toute espérance.

Scepticisme initial

Une semaine et demie plus tôt, lorsque j’avais entendu parler pour la première fois des manifestations contre le leader appelé à devenir Premier ministre, Serge Sarkissian, j’avais été beaucoup plus circonspect, si ce n’est cynique.

Je ne vis que depuis deux ans en Arménie, où j’occupe un poste universitaire à l’Université américaine d'Arménie. Avant de venir ici, je n’avais jamais eu aucune relation avec le pays, ni avec les Arméniennes et Arméniens, mais je savais ce que tout le monde pensait alors: que Sarkissian et son parti conservateur, le Parti républicain d’Arménie (ou HHK, pour «Hayastani Hanrapetakan Kusaktsutyun»), étaient à la tête du pays depuis quinze ans et qu'ils semblaient bien partis pour le diriger pendant au moins quinze années de plus.

Sarkissian avait déjà été président. Afin de contourner la limite des deux mandats imposée par la Constitution, le HHK avait fait passer le pays d’un système présidentiel à un système parlementaire, pour permettre à Sarkissian de continuer à tenir les rênes en tant que Premier ministre. Même si tous les Arméniens et Arméniennes que je croisais semblaient haïr Sarkissian et son parti, ce dernier détenait la majorité des sièges au Parlement.

Vous vous demandez peut-être –comme je le fis moi-même– comment des hommes politiques aussi impopulaires pouvaient continuer à être réélus. La réponse est simple: en dépit de la présence d’observateurs internationaux censés garantir la régularité des élections parlementaires, le HHK a eu recours à toutes les tricheries possibles pour s’assurer de remporter le scrutin. Une partie de l'électorat a tout simplement été payée pour voter pour le Parti républicain. Mais la corruption a également pris des formes légèrement plus subtiles, comme lorsque plus de cent directeurs d’école du pays se sont chargés de recruter activement, d’enregistrer et de menacer les parents des enfants pour qu’elles et ils votent pour le HHK.

Pour tout dire, Sarkissian et ses riches soutiens étaient si solidement installés au pouvoir –et l’opposition si divisée entre plusieurs partis minoritaires– que j’imaginais que ces manifestations contre la dernière manœuvre du HHK n’allaient être qu’une action certes noble mais vaine, un bref murmure de contestation avant que le Parlement dominé par les Républicains ne finisse inévitablement par nommer Sarkissian Premier ministre.

J’essayais néanmoins de rester le plus bienveillant possible envers mes étudiantes et étudiants lorsqu’elles et ils séchaient les cours pour aller manifester. J’estimais que finalement, dans quelques décennies, leur génération pourrait devenir celle qui finirait par changer l’Arménie –du moins, si elles et ils restaient sur place jusque-là. Autrement, elles et ils se contenteraient sans doute de rejoindre les centaines de milliers d’Arméniennes et d'Arméniens ayant émigré vers d’autres pays sous l’ère Sarkissian, frustrés par le manque d’opportunités dans leur pays natal.

La police aux côtés de la foule

Les manifestantes et manifestants n’ont pas immédiatement réussi. Sarkissian a été facilement élu Premier ministre, le 17 avril. Mais il n’a pas tenu plus de six jours avant de démissionner. Et ce qui s’est passé durant ces six jours pourrait servir de leçon à toutes celles et ceux qui souhaiteraient organiser une révolution sociale et démocratique.

Nikol Pachinian, le député d’opposition à la tête des protestations, tenait absolument à ce qu’elles restent non-violentes, prenant pour exemple la révolution de Velours tchécoslovaque, en 1989.

Cela ne fut pas toujours facile. Les manifestantes et manifestants qui descendaient dans la rue se retrouvaient fréquemment face à des policiers en tenue antiémeute complète, protégés par des boucliers et le visage caché par les cagoules susmentionnées. Mais plutôt que de répondre aux agressions, elles et ils parvinrent à faire retomber la tension en levant les mains et en implorant les policiers de se joindre à la foule.

Dès le jour de la démission de Sarkissian, cette stratégie de «réponse déconcertante» donna des résultats extraordinaires. Mon fil d’actualité Facebook était rempli de vidéos de soldats s’échappant de leurs casernes pour rejoindre les manifestations et de policiers appelant leurs collègues à rejoindre le mouvement du peuple. Comme l’a dit ma collègue Melissa Brown, ces évènements ont montré au monde qu’il est «possible d’avoir un soulèvement populaire en faisant appel aux meilleurs côtés des gens plutôt qu’à leurs pires travers».

Lorsque j’ai demandé à mes étudiantes et étudiants ce qu’elles et ils avaient appris en participant à la révolution de velours, toutes et tous sont allés dans le même sens. «La révolution n’a pas besoin de sang», a écrit l’un d’eux sur ma page Facebook. Un de mes anciens étudiants a ajouté: «C’est un devoir civique de demander le changement, mais la manière dont vous présentez le mouvement dépend totalement de vos valeurs.»

Efficace stratégie de mobilisation

Très habilement, les organisateurs ont choisi de présenter les manifestations comme positives, sympathiques et inclusives, incitant au fil des jours de plus en plus d’Arméniennes et Arméniens à rejoindre la contestation. Il s’agissait au départ d’un mouvement principalement estudiantin, mais les manifestantes et manifestants encouragèrent activement les gens de toutes les générations et de tous les milieux à participer.

Manifestation sur la place de la République d'Erevan, le 8 mai 2018 | Sergei Gapon / AFP

Dans ces manifestations, des villageoises et villageois conservateurs défilaient côte à côte avec des citadines et citadins progressistes, mettant temporairement leurs différences de côté afin de servir un seul et même objectif commun. Comme le fit remarquer l'une de mes étudiantes, «notre plus grande force est notre unité et notre conviction que chacun et chacune d’entre nous a son rôle à jouer».

Afin d’encourager ce sentiment d’unité, les manifestantes et manifestants utilisèrent des slogans simples, comme «Rejetez Serge». Parfois, elles et ils utilisaient seulement des sons à la place des mots. Un groupe ayant agité des panneaux «Klaxonnez si vous rejetez Serge», les automobilistes commencèrent à utiliser leurs klaxons comme des instruments d’expression politique à travers tout le pays. Elles et ils furent rejoints par les femmes et hommes au foyer qui, tous les jours à onze heures du soir, se mettaient à leurs fenêtres pour taper sur leurs poêles et leurs casseroles.

Cette vague de bruit qui balaya le pays permit aux Arméniennes et Arméniens de constater à quel point elles et ils étaient nombreux à rejeter le gouvernement en place. Et le fait de voir leurs voisines et voisins se manifester encouragea les plus timides à rejoindre le mouvement.

Pachinian, mais pas que

Lorsqu’ils ont couvert les évènements, les médias internationaux ont eu tendance à réduire ce qui s’est passé en Arménie comme une bataille entre deux leaders, l’oligarque Serge Sarkissian contre le révolutionnaire Nikol Pachinian, qu’ils décrivaient comme une sorte de Che Guevara local, avec sa barbe et son t-shirt camouflage emblématiques.

Nikol Pachinian à Erevan, le 26 avril 2018 | Vano Shlamov / AFP

Ce type de raccourci est compréhensible: Pachinian, ancien journaliste, est un personnage médiatique très coloré dont l’histoire lui a valu des comparaisons avec Gandhi ou Nelson Mandela. Il a été considéré comme prisonnier politique, après avoir écopé de plusieurs mois de prison pour troubles à l’ordre public lors des manifestations contre la victoire de Sarkissian à l'élection présidentielle de 2008.

Mais il est important de noter que le mouvement est très loin de s’arrêter à Pachinian. Le 22 avril, lorsque le gouvernement de Sarkissian essaya de faire cesser les manifestations en emprisonnant Pachinian et la plupart des organisateurs du mouvement, plus de 100.000 manifestants désobéirent aux ordres de la police en se rassemblant sur la place de la République d’Erevan, pour une réunion impromptue qui attira plus de participantes et participants que jamais auparavant. Quelques heures plus tard, Pachinian était libéré et Sarkissian démissionnait.

La crise n’était pas encore finie, mais en marchant dans les rues d’Erevan, je ressentis un optimisme qu'il n'y avait pas un mois plus tôt. Même si le Parlement, dominé par les Républicains, cherchait à s’accrocher au pouvoir et à empêcher Pachinian d’être nommé Premier ministre, mes proches arméniennes et arméniens restaient incroyablement confiants, euphoriques, enhardis par le sentiment que désormais en Arménie, le peuple avait réellement le pouvoir.

Le 1er mai, lorsque tous les députés républicains –sauf un– votèrent contre la nomination de Pachinian au poste de Premier ministre, il n’y eut pas d'émeutes. Le lendemain, les gens se contentèrent d’entamer une grève générale qui paralysa le pays, bloquant les administrations et des routes vitales.

Dans la pratique, cela ressembla plus à un gigantesque festival de rue, entre les personnes qui jouaient de la musique, s’adonnaient à des danses traditionnelles ou organisaient des barbecues au milieu de croisements habituellement très fréquentés. Les photos des festivités circulèrent sur les réseaux sociaux sous l’étiquette «Armenian Style of Revolution» («révolution à l’arménienne»).

Le 8 mai, le parlement arménien revota et cette fois, avec le soutien réticent de plusieurs députés républicains, Pachinian fut élu Premier ministre. Pour beaucoup de gens ici, ce fut le point culminant de leurs rêves d’une nouvelle Arménie.

Exemple à suivre

Elle et ils reconnaissent qu’il reste toutefois beaucoup de travail à faire pour garantir un pays vraiment juste et démocratique. En attendant, les Arméniennes et Arméniens ne se reposent pas sur leurs lauriers: ces derniers jours, les militantes et militants ont commencé à cibler la corruption systémique au niveau local, en s’en prenant aux maires, aux directeurs et directrices d’écoles ou d’hôpitaux qui agissaient jadis pour le HHK.

En tant qu’étranger, je suis très fier de voir ce que les Arméniennes et Arméniens ont accompli; j’ai été plus qu’impressionné par leur courage. Je ne peux aussi m’empêcher de me demander si des militante et militants dans mon propre pays pourraient suivre leur exemple.

Bien entendu, l’Arménie est un petit pays, avec une population beaucoup plus homogène que les États-Unis –ce qui fait que tous les éléments de la révolution à l’arménienne ne pourraient être reproduits. Mais même dans un pays aussi diversifié et divisé que les États-Unis, il existe des revendications communes à la majorité de l’électorat. Le manque d’opportunités économiques, qui motivait beaucoup de manifestants en Arménie, est aussi une inquiétude pour de nombreuses Américaines et Américains, par exemple.

J'ai été très frappé que les Arméniens aient qualifié leur mouvement de «révolution de l’amour et de la tolérance». Lorsque nous pensons au militantisme politique, l’amour et la tolérance ne sont pas nécessairement les premiers mots qui nous viennent à l’esprit. Et c’est peut-être un tort.

Mica Hilson Professeur adjoint d'anglais et de communication

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