Culture

Stephen Malkmus, presque célèbre

Temps de lecture : 9 min

À l’occasion de la sortie de l’excellent «Sparkle Hard», rencontre avec l’ancien leader de Pavement, figure autant vénérée par le monde du rock indépendant qu’inconnue du grand public.

Stephen Malkmus | Giovanni Duca
Stephen Malkmus | Giovanni Duca

«Je me considère un peu comme un imposteur.» Stephen Malkmus est presque affalé sur sa chaise, les mains derrière la tête et un sourire en coin, les yeux autant plissés par sa malice que par la fatigue. À 52 ans, l'Américain est à la fois un quasi-inconnu du grand public et l’une des figures les plus cultes du rock indépendant avec son ancien groupe Pavement, auteur de cinq albums entre 1989 et 1999. Dix années où il fut le contemporain de mastodontes de la musique américaine sans jamais atteindre leur succès, de Nirvana aux Smashing Pumpkins, qu'il égratignait en 1994 sur un de ses titres les plus mémorables, «Range Life»: «I don't understand what they mean/And I could really give a fuck». [1]

Sur le même album, l'hymne slacker «Cut Your Hair» marqua sa seule véritable incursion, rigolarde, dans les charts singles: «Attention and fame’s a career» [2], chantait-il, moquant l’importance accordée à l’image dans l’industrie musicale. «Mon ressenti vient sûrement de toutes ces années à jouer comme si j’étais un outsider, s'amuse-t-il. Même si tu rencontres d’autres artistes, et tu te rends compte que eux aussi sont des outsiders, ou se considèrent comme tels, et ça te surprend, parce que tu les trouves très talentueux. Après, ça peut aussi être une manière de dissimuler son ego [rires]

L’ego est un sujet que Stephen Malkmus aborde sans difficulté, tant il a marqué sa carrière et continue de faire vivre sa plume. Presque vingt ans ont passé depuis le clap de fin de Pavement, à l’issue d’un concert à Londres au cours duquel il avait accroché à son micro des menottes et déclaré, avec son ironie habituelle, qu’elles symbolisaient «ce que c’est que de faire partie d’un groupe pendant toutes ces années». Le concert se terminait avec «Here», tirée du premier album de Pavement mais qui prédisait déjà la trajectoire de son auteur d’un désabusé «I was dressed for success, but success it never comes» [3]. Pendant ce temps-là, dans son pays, les groupes symboles du «retour du rock», comme les Strokes ou les White Stripes, voyaient le jour.

Revival nineties et tentative électro

Depuis, Malkmus a sorti plus d’albums –un tous les trois ans environ– avec son nouveau groupe, les Jicks, qu’avec Pavement. Le revival nineties, lui, bat son plein, avec une nostalgie presque romantique pour une période que ses acteurs voyaient pourtant comme déjà terriblement cynique. Nouvelle contradiction: peu de groupes qui ont éclos ces dernières années sur la scène indépendante –de Real Estate à Car Seat Headrest– oseraient ne pas citer Pavement parmi leurs inspirations, tant éthiques que musicales; pourtant les ventes des albums de Stephen Malkmus n’ont jamais cessé de baisser, jusqu’à se situer sous la barre des 30.000 copies écoulées aux États-Unis pour les derniers.

Un détail pour Malkmus, lui qui sait mieux que quiconque, après la lucrative tournée de reformation de Pavement en 2010, que les revenus de beaucoup d’artistes se font aujourd’hui sur la route plus que sur les ventes d’albums. L’an passé, alors qu’il était au travail depuis quelques mois déjà avec ses Jicks, il n’a d’ailleurs pas hésité à envoyer à son label historique Matador un album entier de compositions électroniques qu’il aurait aimé sortir rapidement, malgré le grand écart que cela représentait par rapport à ses compositions habituelles. Il a reçu en réponse un refus poli. «Cet album, c’est juste moi, Ableton (logiciel professionnel de séquencement musical, NDLR) et des claviers. On va dire que l’on m’a prévenu –et par on je veux principalement dire mon label– que cela allait peut-être être un peu déroutant pour les gens [il sourit]. Ça ne m’effraie pas trop, j’avais toujours en tête de faire cet album électronique, même si j’avais fini l’autre album avant.»

«Musique un peu barrée»

L’autre album en question, et qu’il défend aujourd’hui, est Sparkle Hard, septième livraison des Jicks, et la première depuis Wig Out at Jagbags (2014), que la bande avait enregistré en Belgique et à Berlin, où Malkmus et sa famille s’étaient installés depuis deux ans pour les besoins de la carrière de sa femme, l’artiste plastique Jessica Jackson Hutchins.

À leur retour à Portland en 2013, Malkmus a rapidement commencé à mettre à jour son home studio, l’agrémentant de gadgets, «de nouveaux plugins Pro Tools, des batteries électroniques qui sonnent comme des vraies batteries, ce genre de choses», avant de se mettre tranquillement au travail, sur sa «musique un peu barrée» comme sur des morceaux classiques, «par besoin. Je ne me pose même plus la question de savoir d’où ça vient, c’est juste ce que j’aime faire. Prendre une guitare et jouer avec en marchant chez moi, ou me poser au piano sans but précis. Après, le fait d’en sortir quelque chose est probablement aussi lié à l’ego, pour revenir à cela. À l’envie de bien faire, ou la peur de mal faire. Mais aussi une simple envie de jouer, de garder de la fraîcheur.»

Quand Malkmus se retrouve avec suffisamment d’idées pour se mettre au travail avec ses Jicks, il reçoit de Chris Funk, autre tête connue de la scène portlandaise en tant que multi-instrumentiste des Decemberists, la proposition de répéter voire de coucher sur bande ces compositions dans son nouveau studio, situé à l’autre bout de la ville, «un endroit où je ne vais jamais, et où l’on avait à la fois le confort d’être chez soi, et aussi le sentiment d’être absolument ailleurs, et c’était très inspirant».

Malkmus y retrouve son groupe avec l’envie de se laisser un peu plus aller et de se montrer plus ouvert, lui qui a toujours eu du mal à prendre en compte les avis que les autres, proches ou non, pouvaient porter sur sa musique. Non qu’il ait jamais régi ses Jicks en dictateur, mais ceux-ci ont souvent traîné l’image de n’être pour lui qu’un simple backing band.

«Ils sont tous bien plus que ça, évidemment, confirme Malkmus. On est tous amis, on est tous partenaires, et on a tous une telle passion de la musique. Ça fait tellement longtemps que je suis avec Joanna (Bolme, basse) et Mike (Clark, claviers), et ils sont impliqués dans tout ce qui concerne le groupe, le merchandising, les photos… Ils ont développé une dynamique bien à eux pour réagir à mes idées, une espèce de camaraderie dans leur manière d’interagir entre eux, au point que j’ai parfois l’impression qu’ils sont à part. Et puis une fierté de ce qu’ils font, ils savent ce qu’ils font et dans quelle direction ils veulent mener les choses. Et ce nouvel album porte leur marque, indéniablement.»

C’est pourtant le morceau le plus «pavementien» de Sparkle Hard qui a été dévoilé au public en premier: «Middle America» voit en effet le groupe présenter une ballade presque country, bien calée entre «Here» et «Range Life», portée par autant d’angoisse («men are scum, I won’t deny, may you be shitfaced the day you die» [4]) que de douceur. Ironie de l’histoire : la présence du titre sur l’album et sa sortie en premier single n’est dûe qu’à la pression de Matador, alors que le groupe était presque prêt à l’abandonner. Comme si le label américain espérait par là donner un peu de grain à moudre aux fans de la première heure et remettre la carrière de Malkmus sur les rails qu’il mérite, commercialement parlant. «Je me suis juste dit qu’il savait probablement plus que moi ce qu’ils faisaient», sourit-il.

Le meilleur album produit avec les Jicks

Alors que Wig Out at Jagbags décevait à la longue par sa nostalgie et ses zigzags, Sparkle Hard, peut-être le meilleur album qu’il ait produit avec les Jicks avec le plus expérimental Face the Truth (2005), brille par ses compositions compactes et son ancrage dans l’actualité, voyant même Malkmus s’aventurer sur un terrain sur lequel personne ne l’attendait, voire ne voulait le voir: celui du commentaire politique. Sur l’intense «Bike Lane», on le voit aborder la mort en 2015 de Freddie Gray, symbole des violences policières à l’origine des émeutes de Baltimore, et la mettre en contraste avec les préoccupations «très problèmes de riches» de la communauté blanche: «another beautiful bike lane, another beautiful bike lane», chante-t-il avant que sa guitare ne s’emballe sur un «go Freddie, go», comme pour l’encourager à la fuite.

«Je ne sais pas d’où c’est venu, c’est le genre de paroles qui s’écrivent toutes seules, probablement liées à un certain niveau d’hypocrisie quotidienne dans ma ville. Je voulais emmener l’idée du "I fought the law and the law won" [5] à une fin plus sombre et moderne, où ce sont les policiers qui gagnent et non la loi, un peu comme "Police Story" de Black Flag.»

«Ça me fatiguait d’en faire plus, même si c’est un peu imparfait, j’avais besoin d’instinct, comme à l’époque quand on n’avait qu’une semaine pour tout enregistrer sur cassette»

Stephen Malkmus

Du reste, les morceaux de Sparkle Hard sonnent comme Stephen Malkmus semble être le seul capable de les faire sonner, évitant les jams à rallonge qui apparaissent parfois sur les précédents, «marrantes à enregistrer sur le coup, beaucoup plus pénibles quand il s’agit de les rejouer en tournée pendant un an ou deux». L’album apporte son lot de mélodies lumineuses, tantôt dégainées au piano puis retravaillées à la guitare («un très bon moyen de donner subtilement une nouvelle couleur à vos idées», précise Malkmus, qui l'a mis en œuvre sur «Cast Off», «Rattler» ou «Difficulties/Let Them Eat Vowels») ou balancées toute électricité dehors (les grandes «Shiggy» et «Kite», dont le solo a été enregistré en deux prises, «parce que ça me fatiguait d’en faire plus, même si c’est un peu imparfait, j’avais besoin d’instinct, comme à l’époque quand on n’avait qu’une semaine pour tout enregistrer sur cassette»).

Élément souvent sous-estimé dans sa musique, la voix de Malkmus garde son charme très slacker (à l’exception d’un heureusement bref passage par l’auto-tune sur «Rattler»), son habituelle nonchalance même dans les moments les plus enlevés, portant des paroles toujours marquée par la profonde ironie de leur auteur.

Elle trouve même une partenaire de choix sur la très country «Refute», qui voit Kim Gordon de Sonic Youth l’accompagner pour raconter l’histoire d’une femme venant à tromper son mari dont elle a fini par se lasser, et le quitter pour la nounou. Gonflé, quand on connaît les circonstances du divorce de Gordon et Thurston Moore, qui avait mis fin par la même occasion au groupe new-yorkais. «Ça n’avait pas de lien, sourit Malkmus, ce n’était pas prévu pour être un duo d’ailleurs. Mais Kim l’a juste trouvée drôle.»

«Je n’ai jamais été très fan de ma voix mais il y a beaucoup de bons guitaristes et beaucoup de bons songwriters, et à un moment donné, tes paroles et ta voix sont ce qu’il te reste pour être unique. Je serais ravi d’être une sorte de Nick Cave qui ne fait que chanter, ce serait un rêve, s'amuse-t-il. Mais j’ai besoin de jouer. J’ai travaillé sur quelques projets dernièrement avec d’autres chanteurs, des projets qui ne sont pas encore sortis, et j’ai adoré ça, j’adore écouter les autres chanter, écouter leur voix, cela rend très humble. [rires]»

Des projets supplémentaires donc, dont il sera éloigné le temps de la tournée avec ses Jicks. Sans évidemment oublier ses compositions électroniques, dont le public de Portland a eu la primeur lors d’un concert au musée d’art moderne de la ville, en novembre dernier. «Je compte bien les sortir sur Matador, c’est une sorte de prolongement de tout ce que j’ai fait, ils méritent de figurer sur leur propre album.» Et ensuite ? Malkmus lâche un dernier gloussement. «Ensuite, j’imagine que je me ferai virer.»

Stephen Malkmus & The Jicks - Sparkle Hard (Matador Records)


Stephen Malkmus et les Jicks seront au Pitchfork Festival à Paris (1-3 novembre).

1 — «Je ne comprends pas ce qu'ils veulent dire, et ça pourrait vraiment me poser un problème» Retourner à l'article

2 — «L'attention et la célébrité sont une carrière» Retourner à l'article

3 — «J'étais fait pour le succès, mais le succès n'est jamais arrivé» Retourner à l'article

4 — «Les hommes sont pourris, je ne vais pas le nier, j'espère que tu seras bourré le jour de ta mort» Retourner à l'article

5 — «J'ai combattu la loi, et la loi a gagné», tiré de «I Fought the Law», chanson des Crickets, reprise notamment ensuite par The Clash Retourner à l'article

François Pottier

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