Médias / Société

Les médias ont une part de responsabilité dans la perpétuation des clichés grossophobes

Temps de lecture : 9 min

«On nous répète qu’on est de plus en plus gros en France, mais moi j’en vois pas, à la télé par exemple, ou dans les magazines. À croire que les obèses ne sortent pas de chez eux!»

Beth Ditto, «seule femme grosse que l’on montre régulièrement dans la presse et dans les magazines de mode», à Paris, le 8 novembre 2017 | François Guillot / AFP
Beth Ditto, «seule femme grosse que l’on montre régulièrement dans la presse et dans les magazines de mode», à Paris, le 8 novembre 2017 | François Guillot / AFP

Daria Marx et Eva Perez-Bello publient le 23 mai prochain «Gros» n'est pas un gros mot (éditions Flammarion, collection Librio).

Alors que le Petit Robert vient d'annoncer que l'édition 2019 de son dictionnaire intégrera le terme «grossophobie», les deux militantes brossent le portrait de cette discrimination ordinaire et quotidienne que doivent subir les gros et les grosses –au travail, chez le médecin, dans les magasins ou les transports en commun.

Nous publions ci-dessous un extrait revenant plus particulièrement sur le traitement des corps gros dans la sphère médiatique.

La représentation est un facteur participant de l’acceptation des personnes hors normes en raison de leur orientation sexuelle, leur identité de genre, leur appartenance ethnique...

«Je n’ai jamais vu à la télé et au cinéma que la grosse copine rigolote ou le gros un peu benêt dont on aime se moquer. J’avais envie d’une histoire d’amour avec une femme qui me ressemble ou une success story avec une femme grosse.»
Salomé, 30 ans

Si les clichés envers les gros ont la peau dure, peut-être les médias de masse portent-ils une part de responsabilité? Est-ce que cela tient à la représentation des gros? On s’attend souvent à ce que le gros soit le rigolo de service. Certainement à cause de sa mine ronde et joviale, le gros se doit d’avoir la blague facile. Et puis, le rire est un mécanisme de défense classique: «Je me les sers moi-même, avec assez de verve, mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.»

Le rire est aussi un enjeu. Le gros est la victime parfaite des quolibets, des blagues potaches, des moqueries et du harcèlement. Alors, plutôt que l’on ne rie de lui, le gros devient un artiste de l’autodérision, pour que l’on rie avec lui.

Qui est capable de citer un personnage gros dont le physique n’est pas une donnée de l’histoire, et qui se trouve dans une posture méliorative? Il n’est pas absurde de croire que si Cendrillon faisait du 54 ou si la Belle au Bois dormant avait un gros ventre, les petites filles et les petits garçons gros dans la cour de l’école n’auraient pas autant à souffrir des moqueries.

Du côté des Anglo-Saxons, on commence néanmoins à voir émerger des personnages gros qui ne sont pas des clichés absolus. Pour ne citer qu’elles, on trouve Rachel Earl dans My Mad Fat Diary ou Miranda Bailey dans Grey’s Anatomy (petite, grosse, racisée, chirurgienne, cheffe de service, mariée avec l’un des beaux gosses de l’histoire). Nous aurions pu évoquer This Is Us, mais le fat suit (plutôt que de choisir un acteur gros, on a préféré mettre un costume de gros à un acteur de corpulence normale...) d’un des personnages a disqualifié d’office la série américaine.

«À chaque fois que je dis que je vais dans une soirée ou dans une activité réservée aux personnes grosses, mes amis me regardent comme si j’étais folle. Ils pensent que je m’enferme dans un ghetto, que ça peut m’empêcher de maigrir. Au contraire, ça me permet de vivre un peu sans toute la pression de la société, de la famille, de parler avec des gens qui me ressemblent. Ça me fait du bien.»
Aurélie, 28 ans

Aux États-Unis, les militants contre la grossophobie se regroupent volontiers dans des événements, comme la convention annuelle de la NAAFA (National Association to Advance Fat Acceptance). Ces réunions sont l’occasion de grandes soirées costumées, d’après-midi zéro complexe autour de la piscine et de speed datings endiablés.

En France, le site de rencontres «Ronde et Jolie» organisait jusqu’à peu de grandes soirées dansantes pour ses membres tous les trimestres. Des associations plus discrètes organisent des événements locaux.

L’idée de communauté de personnes souffrant de la même discrimination permet d’offrir un accès à un espace de parole bienveillant et de partager sans peur son quotidien et les ennuis liés à sa condition. Elle permet aussi de prendre conscience de la discrimination systémique subie par les personnes grosses et de les mobiliser pour lutter ensemble. Le phénomène de ces groupes est assez mal perçu en France, on taxe volontiers de «communautaristes» les initiatives qui tendent à rapprocher les gens. Ces lieux sont pourtant très utiles, comme le prouvent les communautés internet créées et animées par des patients de la chirurgie de l’obésité, qui se parlent, se comprennent et s’entraident.

Allegro Fortissimo est la première association française de lutte contre la grossophobie. Elle est née sous l’impulsion d’Anne Zamberlan, comédienne grosse, au début des années 1980. Elle propose un espace de parole décomplexé sur les questions de poids, et des activités autour du bien-être et de la réconciliation avec l’apparence physique. Elle est la première à obtenir des créneaux de piscine réservés aux personnes grosses à Paris, et pro- pose des cours d’aquagym dans deux bassins différents chaque semaine.

Dans les années 2000, Allegro Fortissimo interpelle les régies de transports urbains et les compagnies aériennes sur la place des physiques hors normes. L’association est consultée sur les problématiques de l’accès à l’emploi, aux soins, et la qualité de vie des personnes en surpoids. Elle organise des groupes de parole, des soirées et des sorties qui permettent aux adhérents isolés de retrouver une vie sociale épanouie. Aujourd’hui, Allegro Fortissimo concentre ses activités sur l’organisation de bourses aux vêtements et de journées de bien-être dans la région parisienne.

Il existe également une association de soignants dédiée à l’accueil des patients obèses. Fondé en 1998, le Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS) regroupe des thérapeutes de toutes écoles et de toutes formations (médecins généralistes et spécialistes, psychologues, diététiciens, paramédicaux) ayant à prendre en charge des personnes en difficulté avec leur poids et leur comportement alimentaire.

La spécificité des soignants membres du GROS est de proposer une approche bienveillante à leurs patients obèses: ils connaissent les enjeux liés à la grossophobie, et plus particulièrement à la grossophobie médicale. Le GROS propose des formations sur l’accueil et la prise en charge du patient obèse, à la fois sur le plan physique et psychologique. Le site internet du GROS dispose d’un annuaire intéressant de professionnels de la santé formés et conscients de la nécessité du bon accueil des patients gros.

Dans les années 2000, des mouvements de fierté grosse s’organisent autour de l’organisation de concours de beauté. Ils reprennent les codes des élections que nous connaissons tous: les candidates défilent dans plusieurs tenues, du maillot de bain à la robe de soirée, et sont jugées par un jury de personnalités. Ces réunions seraient des occasions de sublimer la beauté des femmes hors normes, et donc de leur donner confiance en elles.
On peut s’étonner du procédé: les femmes rondes sont déjà mises au ban des canons de beauté standard; est-il vraiment nécessaire, en plus, de les soumettre au jugement d’inconnus? On peut également se demander quel modèle de femme est réellement célébré dans ces galas: les gagnantes ont toutes une silhouette en 8 et possèdent les attributs féminins classiques, ample fessier et grosse poitrine. En choisissant de mettre en valeur ce modèle unique de femme grosse, celui qui colle le mieux avec la norme mise en place par la société, on exclut tous les autres corps gros une nouvelle fois. Ces élections créent des échelles de beauté dans une population déjà ravagée par les injonctions à la minceur et à la norme.

«J’ai participé à un casting pour devenir Miss Ronde, mais j’ai vite abandonné. Je me suis rendu compte que les organisateurs ne faisaient que copier le système un peu vieillot des Miss, sans y apporter les changements nécessaires. Toutes les filles étaient en compétition, et c’était toujours celles qui étaient les plus proches de la norme, par leur morphologie ou leur poids, qui étaient mises en avant. Et puis l’idée de me faire juger sur mon physique alors que je suis jugée en permanence par tout le monde, ça m’a vite saoulée.»
Monica, 30 ans

On notera au passage que, si les élections de Miss France ou Miss Nationale bénéficient de moyens importants, comme des cadeaux somptueux ou des vêtements de créateurs, il en est tout autrement pour les élections de Miss Ronde. Elles se déroulent souvent dans des salles des fêtes ou des discothèques, elles ne sont pas télévisées et leur public est en majeure partie constitué des familles et des amis des participantes. L’ambiance est celle d’une kermesse améliorée, le jury composé d’obscurs recalés de radio-crochets ou de commerçants locaux. Autant dire que nous vous déconseillons l’expérience.

«J’ai l’impression qu’en tant que grosse, je dois porter l’uniforme de la grosse qui se cache. Des grandes tuniques qui cachent tout, et des leggings, voilà ce qu’on me propose. Mais moi j’ai envie de montrer ma personnalité, d’avoir un style, de pouvoir suivre la mode. Alors je passe ma vie sur les sites internet américains ou anglais pour me trouver la pièce qui me ressemble, que ce soit une minijupe léopard ou un débardeur rose fluo. Je n’ai peur de rien!»
Leslie, 22 ans

Et puis, pour regarder des grosses se battre pour un titre de beauté, il suffit d’allumer sa télévision en fin de journée. Cristina Cordula, ennemie jurée de la grosse qui souhaite s’habiller librement, y prodigue régulièrement ses conseils. Animatrice connue de la chaîne M6, l’ancien mannequin brésilien anime «Les Reines du shopping». Certaines semaines ont ainsi été consacrées aux femmes «rondes», et nous avons pu bénéficier des remarques de cette reine du style. Malheureusement pour nous, il semble que la mode se refuse à nos capitons! Cristina nous conseille de ne rien porter de moulant ou de voyant, d’éviter les imprimés ou les couleurs, les rayures ou les motifs... Le vêtement idéal pour les grosses serait donc une tente noire avec des trous pour les bras. On aimerait que Cristina comprenne que la mode, c’est d’abord ce que l’on en fait, pas un archétype figé pour créateurs hors de prix.

N’hésitez pas à sortir les tissus léopard, les collants rouges, les hauts moulants et les shorts à paillettes! La vie est trop courte pour la vivre en Cordula! On vous propose plutôt de la vivre en Beth Ditto, grosse chanteuse, lesbienne et punk. Elle fait la une de Love Magazine en 2009, nue, et devient la star de toutes les grosses lesbiennes et de la moitié des auteures de ce livre. Elle défile également pour Jean Paul Gaultier, et crée sa propre marque de vêtements grande taille, après une collaboration remarquée avec la marque anglaise Evans. C’est la seule femme grosse que l’on montre régulièrement dans la presse et dans les magazines de mode: son style très particulier en fait une icône à part entière.

Beth Ditto en couverture du magazine Love en 2009.

La télévision des pays anglo-saxons est bien plus représentative de la diversité des corps que notre télévision française. En Angleterre encore, on trouve la série My Mad Fat Diary. On y suit Rae, une adolescente en surpoids, qui souffre de dépression, ce qui ne l’empêche pas d’aller au lycée, d’avoir des petits amis, de vivre son adolescence. Cette série anglaise est la première à décrire le quotidien d’une jeune grosse avec justesse et sensibilité. Si Rachel manque de confiance en elle à cause de ses kilos en trop, elle réussit à vivre sa vie de jeune femme sans faire du poids un sujet majeur d’inquiétude.

Le mouvement body positive a connu un essor sur les réseaux sociaux ces dernières années. Ce mouvement créé par des militantes grosses aux USA consiste à multiplier les représentations de toutes les formes de corps, et surtout des corps gros ou considérés hors normes. Des individus des quatre coins du monde ont donc posté des photos de leurs corps, afin de montrer qu’il était possible de vivre heureux dans une enveloppe différente de la norme. Il a malheureusement été repris en France et dans le reste du monde par le marketing et le commerce: on trouve aujourd’hui des coachs sportifs aux physiques parfaits qui se proclament body positive, et la plupart des posts #bodypositive sur Instagram sont faits par des influenceuses dont la taille ne dépasse pas le 40.

Les corps les plus éloignés de la norme, très gros ou minces, handicapés ou déformés par des accidents de la vie, sont peu à peu exclus du mouvement qui leur était consacré. Les militantes s’orientent à présent vers le body neutral, ou vision neutre du corps, qui permet à toutes les corpulences et à tous les physiques de proclamer que leur corps est juste «OK», sans injonction à l’aimer absolument pour le montrer.

Daria Marx Pionnière de la lutte contre la grossophobie en France

Eva Perez-Bello Pionnière de la lutte contre la grossophobie en France

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