Parents & enfants / Politique

Jean-Michel Blanquer a-t-il vaiment confiance en l’école?

Temps de lecture : 6 min

Dans son troisième ouvrage, le ministre de l'Éducation veut «parler directement» à ceux et celles qui font (et vont à) l'école. Mais pour leur dire quoi?

Le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer à l'école élementaire Daniel Faucher 1 de Toulouse, le 24 novemvre 2017. |Rémy Galbada / AFP
Le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer à l'école élementaire Daniel Faucher 1 de Toulouse, le 24 novemvre 2017. |Rémy Galbada / AFP

C’est le mantra du ministre et on ne peut pas l’accuser d’inconstance. La mot était déjà dit et répété dans son discours lors de la passation de pouvoir (son premier discours rue de Grenelle). Il avait annoncé la couleur –«Ce mot de confiance, je le répèterai en permanence»– et c’est le titre de son nouveau livre: Construisons ensemble l’École de la confiance après L'école de la vie, en 2014 et L’école de demain en 2016 (tous chez Odile Jacob). Un ouvrage dont le but, a-t-il expliqué à Nicolas Demorand, est de «parler directement aux professeurs, à tous les personnels de l'Éducation nationale et aux parents, en leur disant "Attention, écoutez ce que je dis et lisez ce que j'écris plus que les commentaires car souvent, le message est transformé"».

La ministre précédente, Najat Vallaud-Belkacem, aimait mettre en avant la bienveillance mais la confiance semble mieux marcher. «Bienveillance», un mot qui fait peur à certains et certaines: ça signifie une notation peut-être trop généreuse, complaisante. Jean-Michel Blanquer, favorable aux uniformes à l’école et aux internats, jouit jusqu’ici d’une bonne cote de popularité. Et le mot «confiance», qui semble assez porteur, est un concept pour l'instant peu usé. Jean-Michel Blanquer peut faire sien ce slogan. Qui n'a pas envie d’avoir confiance et qu’on lui fasse confiance…

Alors oui, il y des fâcheux et fâcheuses qui penseront toujours à cette référence enfantine mais très drôle, le serpent Kha:

Et celles et ceux qui pensent à Darty et son fameux slogan, parmi lesquels un spécialiste de l’éducation qui préfère rester anonyme pour qui «ce concept de confiance fait tellement marketing» qu’il lui «sort par les oreilles». Serait-il un de ces «professionnels de la défiance» dénoncés vendredi matin par le ministre au micro de France Inter?

La confiance, un crédo

Mais la confiance qu’est-ce que cela veut dire? Évaluons le ministre sur ses actes et ses mots. Du côté des mots: Jean-Michel Blanquer a choisi de mettre une majuscule à école dans le titre de son livre, Construisons ensemble l’École de la confiance. Un effet de style pour marquer sa considération envers l'institution, puisque les règles de grammaire ne la nécessitent pas. Sur la couverture les mots «École» et «confiance» ressortent, en rouge et en gras.

Sur la quatrième, une petite liste, «confiance de la société en son école; «confiance de l’école à l’égard des parents; confiance de l’institution envers les professeurs; confiance des professeurs à l’égard des élèves et confiance des élèves en eux mêmes et en leur réussite». Nous pourrions trouver des dizaines de formulations de cette importance de la «confiance» dans ses discours, ses interviews: c'est son crédo. Car pour lui, cette confiance n’était plus là, ou plus vraiment: «L’immense majorité de la population française a besoin de retrouver la confiance en son école».

Le ministre veut croire en un «cercle vertueux de la confiance», produit de «nos actes quotidiens, des relations que nous tissons». Un cercle vertueux qu’il veut rétablir, promesse de celui qui se décrit souvent comme «le ministre des professeurs».

Contre «l'anarchie pédagogique»

«Confiance de l’institution envers les professeurs», donc. Pas de nouvelle grande loi cadre –il l'a rappelé ce vendredi matin sur France Inter– pas de nouveaux programmes… mais des instructions aux professeurs et professeures des écoles pour la dictée, la grammaire, la lecture, les maths, parutions au Bulletin officiel à l’appui. Tout cela avait été présenté dans Le Parisien le 26 avril dernier. Son objectif, dit-il, est de répondre à une attente en «guidant» les profs des écoles avec une «référence», un «cadre», contre «l’anarchie pédagogique».

Ce à quoi les profs avaient répondu, des enseignantes et enseignants ayant rappelé qu'elles et ils n'avaient pas attendu le ministre pour faire des dictées, des leçons de grammaire, du calcul mental... des évidences. Certaines et certains furent étonnés, d’autres blessés du discours d'un ministre sous-entendant que ce n'était pas la norme.

Lucien Marboeuf, instit’ et blogueur sur France TV info, très critique, retourne la question de la confiance:

«Avec ces instructions nous sommes infantilisés… Il y a un sous-texte, que nous nous ne travaillons pas assez bien. Le ministre remet en cause notre travail et nos compétences.»

La sortie de Jean-Michel Blanquer sur ces exercices aussi efficaces pour les enfants que symboliques pour les parents ne serait-elle pas plus un exercice de communication à destination des familles, pour les rassurer et préciser ce qu’est le travail effectué en classe?

«Certes mais n’est pas que de la communication, même si ça en est aussi, je crois qu’il pense vraiment que les professeurs des écoles ne travaillent pas bien», s’inquiète Lucien Marboeuf. Au fond ce n’est pas tant que le ministre ne lui fasse pas confiance qui travaille cet instituteur mais le message adressé aux parents:

«C’est comme s'il disait aux parents qu’on ne peut pas laisser les professeurs travailler seuls, sinon ils feraient n’importe quoi. En fait il pose les bases de la défiance!»

Le guide orange, un «guide référence et quatre recommandations au service de la maîtrise des savoirs fondamentaux à l'école primaire» proposé par le ministère, semble en avoir énervé plus d’un et une, dont Francette Popineau, secrétaire générale du SNUIPP, syndicat des enseignants du premier degré (classé à gauche) qui constate que cela a contrarié la profession. La parution a été vécue comme un manque de confiance de l’école et surtout envers le corps enseignant: «Le ministre laisse entendre qu’on fait des choses (ou qu'on n'en fait pas certaines), ça instille le doute!».

À l’autre bout de la France, dans la banlieue de Bordeaux, Anna, qui enseigne en maternelle, ne tient pas de blog et ne s’exprime pas sur les réseaux sociaux, aime beaucoup, elle, ce mot «confiance». Mais elle constate que depuis l'arrivée de Jean-Michel Blanquer rue de Grenelle, les reportages à la télévision fleurissent, présentant comme des innovations venant de l’étranger des pédagogies qu’elle utilise quotidiennement, comme les manipulations en mathématiques (pour aider les élèves de maternelle à travailler l’acquisition du nombre par exemple): «Ce genre de reportages ne nous aident pas à obtenir ou entretenir la confiance des parents envers l’école», soupire-t-elle.

Un autre syndicat, le SNALC est plus optimiste sur le gain à tirer d’une école «plus confiante»:

Mais au SNUIPP, on craint que l’enseignante ou enseignant devienne le seul responsable de la difficulté scolaire:

«L’enseignant a sa part mais la taille des classes, le contexte social et culturel, le manque de formation, les difficultés de santé, la surconsommation d’écrans à la maison sont des facteurs qui font la différence! Notre action est importante mais ne fait pas tout!»

Réformer la formation

Ces sujets, les écrans, la santé et surtout la formation sont justement abordés dans le livre de M. Blanquer. Très clair, il semble avoir été conçu pour être lu par le plus grand nombre. Y compris les annexes, où il donne des exemples d’exercices ou d’opérations mathématiques. Le ministre fait le lien entre ses intentions et son action et pour lui, son action relève de l’évidence et d'un bon sens pour améliorer l’école. On le comprend en le lisant: sa conviction doit (peut?) inspirer la confiance des citoyens

Enfin, avec Construisons ensemble l'École de la confiance, Jean-Michel Blanquer rappelle son prochain grand chantier –réformer la formation des futurs enseignants et enseignantes–, souligne la nécessité pour les profs des écoles de bien suivre les dix-huit heures de formation obligatoire chaque année et annonce qu’il «a été décidé que neuf heures seraient consacrées au français et neuf heures aux mathématiques». Et le ministre d’évoquer des formations nourries par le Conseil scientifique de l’éducation, avec «des pistes concrètes permettant au professeurs de construire une pédagogie explicite, structurée et progressive». Encore une fois, le cadrage se veut serré. La «liberté» qu'il dit vouloit accorder aux élèves dans leurs choix et leur construction semble donc moins concerner le corps enseignant.

Loin de «l’anarchie pédagogique», le livre du ministre sur l’école de la confiance pourrait se résumer en «Je fais confiance aux professeurs pour suivre mes instructions et je vous fais confiance pour… me faire confiance».

Louise Tourret Journaliste

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