Culture

Cannes 2018, jour 10: l’Asie en force et en beauté

Temps de lecture : 4 min

Dans l’inégal dynamisme des différentes régions que traduit le Festival de Cannes, l'Asie apparaît de nouveau comme la zone la plus fertile.

Tang Wei dans Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. | Bac Films
Tang Wei dans Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. | Bac Films

Du point de vue géopolitique, les sélections cannoises auront montré cette année des propositions française et américaine (les pays traditionnellement les plus prolifiques) particulièrement pauvres.

Le reste de l’Europe est honorablement représenté, l’Amérique latine bénéficie d’une belle vitrine à la Quinzaine des réalisateurs, le monde arabe et moyen-oriental (Iran, Turquie, Égypte, Syrie, Maroc, Tunisie, Liban) marque des points année après année, l’Afrique subsaharienne est toujours aussi peu visible, l'Océanie n'existe pas.

Mais la région du monde la plus féconde est à nouveau, et de manière plus éclatante encore que d'habitude, l’Asie. En particulier sa façade Pacifique, quand l’autre grand pôle cinématographique qu’est l’Inde est en revanche tout à fait absent.

Bi Gan, le troisième Chinois

Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. | Bac Films

On a dit l’importance majeure du grand film de Jia Zhang-ke Les Éternels, et le monument documentaire hors norme qu’est Les Âmes mortes de Wang Bing. Un trosième film chinois, Un grand voyage vers la nuit (en section Un certain regard) a également marqué les esprits.

Deuxième long-métrage de Bi Gan, jeune poète immédiatement repéré à ses débuts il y a trois ans avec Kaili Blues, ce voyage spatio-temporel est une authentique expérience de cinéma. Sous évidente influence de Tarkovski et de Wong Kar-wai, cette quête d’une femme aimée, perdue, rêvée peut-être, entraîne dans des territoires mystérieux, que rend plus vertigineux la 3D surgie aux deux tiers de la projection.

Japon: la vibration Kore-eda

«Père», «mère» et «fille» dans Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda. | Le Pacte

Le Japon est également très bien représenté, avec deux titres en compétition, Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, Asako I&II de Ryusuke Hamaguchi et, à la Quinzaine, le film d’animation Miraï de Mamoru Hosoda. Sur un scénario assez conformiste, celui-ci offre de belles propositions visuelles, mais on a connu ce réalisateur plus inspiré aux temps de Summer Wars et des Enfants loups.

Poursuivant dans la veine «sitcom en demi-teinte» de Senses récemment sorti en France, Hamaguchi accompagne les revirements amoureux d’une jeune femme, sans qu’on arrive à s’intéresser vraiment à ses atermoiements entre rêve de jeunesse et choix adulte, incarnés par deux personnages masculins interprétés par le même acteur.

Il en va différemment du magnifique nouveau film de l’auteur de Nobody Knows et de Tel père tel fils. S’il a souvent questionné la force et la légitimité des liens choisis face à ceux que la famille impose et que la société légitime, Kore-eda atteint cette fois un sommet de grâce et d’émotion.

Sa famille de bric et de broc, voleur à l’étalage, Gavroche tokyoïte, petite fille battue, mère courage, grand-mère ronchon, jeune stripteaseuse… sont incroyables de vitalité et de présence.

Avec humour mais aussi avec considération pour le moindre de ses protagonistes, Une affaire de famille renforce constamment le sentiment de toucher au plus juste des relations qui concernent tout le monde, malgré les profils très singuliers de ces personnages s'inventant une exitence dans les marges de la société japonaise.

Corée du Sud: les nuances de Lee Chang-dong

Yoo Ah-in et Steven Yeun dans Burning. | Diaphana

Absent des écrans depuis huit ans, Lee Chang-dong revient avec une œuvre en demi-teinte, d’une délicatesse extrême pour évoquer un amour aux franges de l’imaginaire, sur lequel planent les ombres de l’inégalité sociale et du crime.

Burning est adapté de la nouvelle Les Granges brûlées de Haruki Murakami, mais c’est à L’Étranger d’Albert Camus qu’il se réfère, pour cette façon d’être au monde sans y être tout à fait qui caractérise à la fois le personnage principal, et la mise en scène elle-même.

Encore n’a-t-on pas (pour le moment) pu voir The Pluto Moment du Chinois Ming Zhang à la Quinzaine ni le film collectif thaïlandais 10 Years Thailand, non plus que le film d’espionnage coréen Gongjak en séances spéciales de la Sélection officielle.

Doublé kazakh

Dinara Baktybayeva dans La Tendre indifférence du monde. | Arizona Distribution

Mais on a vu, avec bonheur, deux films venus du Kazakhstan. À Un certain regard, La Tendre indifférence du monde n’est pas spécialement tendre, et encore moins indifférent: dans des paysages inspirés des classiques de la peinture du XIXe siècle, Adilkhan Yerzhanov met en mouvement une aventure amoureuse, burlesque et brutale.

Les tribulations de la belle et forte Saltanat et du vaillant et généreux Kuandyk tiennent de la chronique de la corruption générale qui affecte la région, autant que du conte des Mille et Une Nuits. Mais c’est surtout un sens du plan et du cadre, une élégance joueuse et ferme à la fois, qui fait de ce film un grand moment de joie pour ses spectateurs.

À l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), Bad Bad Winter d’Olga Korotko évoque la même situation de déréliction morale et de déshumanisation, par des moyens très différents. Ce huis clos dans une vieille maison traditionnelle met face à face la fille d’un parvenu richissime et ses anciens copains d’adolescence restés croupir dans une bourgade déshéritée.

Tolganay Talgat dans Bad Bad Winter. | Seven Rivers

Il réussit à jouer simultanément la partition du thriller et un inquiétant et très réaliste portrait de la dégradation des rapports humains dans un monde. Signe particulier: chacun des deux films kazakhs doit beaucoup à une jeune actrice remarquable.

Qui a eu la chance de pouvoir voir tout, ou un grand nombre de ces œuvres venues d'Asie ne pourra que constater à la fois combien ils s'inscrivent dans une autre culture –autre rapport au temps et à l'espace, au récit et au personnage– et combien ils sont différents les uns des autres. Mettre à portée de regard ces différences, aussi bien avec le reste du monde qu'entre eux, n'est pas le moindre des bienfaits qu'offre le festival.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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