Société

Vous n'imaginez pas l'empreinte que vos ancêtres ont laissée sur votre vie

Temps de lecture : 8 min

Vous plonger dans l’histoire de vos morts va vous rendre infiniment plus vivant.

Laissés dans l'ombre. | Erik Kessels
Laissés dans l'ombre. | Erik Kessels

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Passionné par les plantes –comme la moitié de la France qui a reporté sa curation lifestyle sur la botanique? On vous a trouvé l’arbre le plus fou du monde. Même pas besoin de s’en occuper: il s’agit d’un arbre généalogique. Publié début mars dans la revue Science, il connecte treize millions de personnes sur onze générations (et, si vous vous posez la question, évidemment que Kevin «six degrés de séparation» Bacon est dedans). Derrière la prouesse du plus grand family tree du monde, il y a un homme: Yaniv Erlich, informaticien de l’université de Columbia et surnommé «le hacker du génome», qui a compilé, nettoyé, réorganisé quatre-vingt-six millions de profils publics disponibles sur Geni. Ce site de généalogie collaboratif permet depuis 2007 de rentrer son arbre généalogique.

Comme n’importe quel site? Oui et non, parce que Geni –qui annonce plus de 120 millions de personnes, mortes ou vivantes, référencées– permet de fusionner les données: noms, dates, mais aussi, depuis cette année, les résultats de tests ADN. Si deux infos déposées par des personnes différentes matchent entre elles, les arbres fusionnent en un arbre unique, qui peut ainsi prendre des dimensions gigantesques. Vous vous sentez déjà en surnombre lors de vos réunions de famille? On vous explique pourquoi vous auriez tout intérêt à l’agrandir avec ceux qui vous ont précédé (oui, on va bien essayer de vous convaincre de la magie de la généalogie).

Politique du chiffre

Un jour, l’auteur américain A.J. Jacobs a reçu un étrange message d’un inconnu. Cet inconnu était en réalité un cousin israélien au 12e degré: il avait retracé un arbre dans lequel se trouvaient, en plus d’A.J. Jacobs, Karl Marx et 80.000 autres personnes. Vous lui auriez raccroché au nez? Jacobs, toujours à la recherche d’expériences extrêmes (on lui doit notamment L’année où j’ai vécu selon la Bible) s’est, lui, plongé dans sa propre aventure généalogique, dont il a tiré It’s All Relative, fin 2017. «Je crois que cela m’a permis de ressentir que je faisais partie d’une très grande tribu: l’espèce humaine, nous explique-t-il aujourd’hui. Ce qui m’a aidé à lutter contre ma propension à ne me concentrer que sur moi-même et ma famille immédiate.»

«Cet engouement pour la recherche de ses racines, confirme Guillaume de Morant, journaliste spécialisé et généalogiste, s’explique par le fait que l’on vit dans un monde de plus en plus individualiste alors que la société s’est construite sur un grand collectivisme. Les gens ont besoin de se retrouver dans des appartenances communes.» Pas étonnant, dès lors, que ce soient les nouvelles générations qui s’intéressent désormais à la généalogie. «Il y a vingt ans, le généalogiste était un vieux Blanc érudit de 70 ans, qui étudiait les familles nobles, constate le journaliste. Aujourd’hui, le profil type est plutôt dans la quarantaine et on trouve même des gens très jeunes. L’ADN et toutes ses possibilités ont ouvert cette recherche à des profils beaucoup plus larges et de toutes conditions sociales.»

«Plus j’en ai appris sur les sacrifices de mes ancêtres, plus je leur en étais reconnaissant et moins j’étais agacé par la panne d’air conditionné ou la queue à l’épicerie.»

Pourquoi se lancer dans de telles recherches ou dans un test génétique? Il n’y a qu’à regarder l’émission «Finding Your Roots», sur PBS, pour comprendre. Depuis quatre saisons, un historien de Harvard passionné de généalogie y invite des célébrités pour leur révéler l’histoire de leurs origines: Bernie Sanders et Larry David qui sont cousins éloignés, Margaret Cho plus chinoise que coréenne, Martha Stewart qui descend des Tartares… Et ce n’est pas l’ADN, mais bien les recherches généalogiques plus standard qui ont apporté les informations les plus breaking news sur le passé de leurs ancêtres: le ghetto de Varsovie (Scarlett Johansson), l’esclavage (globalement tous les Afro-Américains invités) ou l’esclavagisme (Ben Affleck). À chaque émission, de la sidération, des larmes, mais aussi une forme de gratitude d’être intégré à une histoire qui les dépasse, même si elle est souvent douloureuse. Le même sentiment a bouleversé A.J. Jacobs lors de ses recherches: «Plus j’en ai appris sur les sacrifices de mes ancêtres, plus je leur en étais reconnaissant et moins j’étais agacé par la panne d’air conditionné ou la queue à l’épicerie».

Le grand livre des morts

Connaître la vie de ses ancêtres, savoir ce qu’ils ont traversé, «cela crée de la compréhension, du respect, mais aussi de l’empathie», confirme Bruno Clavier, psychologue clinicien et psychanalyste transgénérationnel, auteur de Fantômes familiaux (Payot). «Par exemple, en France, on oublie qu’on est encore porteurs de l’histoire de la guerre de 14-18, alors qu’elle a généré des souffrances inenvisageables aujourd’hui.» Une approche popularisée dans les années 1970 par le livre de la psychologue Anne Ancelin Schützenberger, Aïe mes aïeux!, qui deviendra un best-seller.

L’idée? Les descendants peuvent porter les traumatismes non digérés de leurs ancêtres. Et cette idée a pris une place grandissante dans les thérapies actuelles. «La discipline s’est développée parce qu’on a réalisé que ce n’était pas quelque chose d’annexe mais de central. Ce qui est curieux, c’est que ce sont les individus qui se sont rendu compte de l’importance de cette recherche avant le milieu psy. Ce sont eux qui ont poussé les thérapeutes à changer, poursuit Bruno Clavier. Comme il y a une mémoire génétique, il y a une mémoire psychique. On est porteur de ce que l’on sait inconsciemment. Mais savoir vraiment, c’est comme parler à nos morts, c’est une réconciliation.»

À deux doigts de la grande famille. | Erik Kessels

Se réconcilier avec ses morts, c’est toute l’histoire du récent et très beau documentaire d’Eric Caravaca, Carré 35, une enquête personnelle sur les traces de sa sœur morte avant sa naissance ou encore de Coco, le dernier film de Pixar (si vous n’avez pas sangloté à la vision de ces deux films, c’est que vous avez un parpaing à la place du cœur). Dans Coco, un enfant veut faire de la musique alors que sa famille le lui interdit. Propulsé en plein royaume des morts, il va se retrouver à enquêter sur le pourquoi de cet interdit auprès de six générations de disparus. Une fois la vérité révélée, les ancêtres arrêtent d’être générateurs d’une souffrance incomprise mais deviennent au contraire une famille étendue pour le petit garçon. Il n’y a qu’à écouter la chanson du film, «Remember Me»: «Know that I’m with you the only way that I can be/Until you’re in my arms again/Remember me» (ah ben voilà, on a encore la chiale).

Ce soutien des ancêtres, c’est aussi celui qu’a fini par ressentir Jane Yonge. Quand elle a perdu sa mère, elle a dû vider son appartement. Elle n’a toujours pas terminé de tout trier mais cette auteure et metteuse en scène néozélandaise en a fait une pièce –qui a raflé un bon paquet de prix nationaux–, The Basement Tapes, dans laquelle elle a transposé la découverte de «cette autre femme qui était aussi [s]a mère». «Les Maoris, en Nouvelle-Zélande, pensent que les ancêtres sont toujours derrière vous. La lignée d’une personne, ou whakapapa, est une partie importante de son identité. J’aime cette manière de penser, nous raconte-t-elle. Cela me donne de la force et du courage de savoir que je suis qui je suis grâce à eux.» Enfin plutôt grâce à elles. Car comme de nombreuses femmes aujourd’hui, Jane a décidé de s’intéresser à sa lignée féminine: «notamment à cause de toute la merde qu’elles ont dû traverser».

Lignée de femmes

Ninon a 17 ans quand sa peau commence à la brûler. Elle y était préparée: comme le lui a toujours raconté sa mère, toutes les filles aînées de la famille depuis Marie Lacaze, prise pour une sorcière en 1518, finissent par être frappées par un mal inexplicable. Cette histoire de déterminisme médical et familial, c’est celle qu’a racontée l’an dernier Joy Sorman dans son roman Sciences de la vie (Seuil). Et si elle a choisi de s’intéresser à la lignée féminine, ce n’est pas par hasard. «Toutes ses aïeules sont considérées comme des sorcières parce que leur corps a été malmené, empêché, explique l’écrivaine. Les corps des femmes tombent malades à force d’avoir été oubliés par l’histoire, l’histoire telle qu’elle a été écrite par les hommes.»

Relire l’histoire de femmes vues comme des sorcières parce qu’elles voulaient exister n’est pas sans rappeler d’ailleurs le mouvement féministe actuel des Witch. Sortir les lignées féminines du placard comme une forme d’empowerment? Même en généalogie pure, cela a du sens, car tracer des lignes d’aïeules «est beaucoup plus difficile que de retrouver la trace d’hommes, vu que nombre de femmes étaient leurs obligées», explique Guillaume de Morant. Et, comme nous le rappelle Bruno Clavier, cela fait sens aussi en psychogénéalogie. «À l’origine de nombre de traumatismes non traversés, il y a la condition de la femme. Et changer cette condition ne suffit pas à changer les duplications inconscientes. Même si les femmes d’aujourd’hui sont différentes, elles peuvent répéter les histoires de leurs ancêtres, par pure loyauté familiale. Le fait de s’intéresser à sa lignée de femmes peut permettre de se libérer, mais aussi de libérer les générations suivantes.»

Laisser son empreinte digitale. | Erik Kessels

Envie de vous lancer dans votre propre enquête? Honnêtement, pour l’avoir fait, on ne saurait que trop vous le conseiller (après vous allez vous sentir comme Beyoncé faisant son entrée à Coachella). Mais on vous transmet aussi l’avertissement de Joy Sorman qui, dans son roman, fait planer l’hypothèse selon laquelle Ninon est tombée malade parce que sa mère lui a tout raconté. «Le fantasme de la transmission, de l’arbre généalogique, de la fiction identitaire, est-ce que ce n’est pas cela qui pervertit la famille, tout comme la fiction de l’identité nationale rend la société malade? Les récits peuvent être toxiques mais ils gardent un pouvoir de séduction auquel il est difficile de résister.» À vous de choisir de quelle histoire vous voulez être le héros ou l’héroïne.

Marie Kock Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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