Égalités / Tech & internet

La face sombre d’internet, miroir des bien-pensances?

Temps de lecture : 6 min

L'activisme des militants et militantes progressistes sur les réseaux sociaux est accusé d'encourager la montée de la droite radicale.

«On ne peut plus rien dire.» | John Schnobrich via Unsplash License by
«On ne peut plus rien dire.» | John Schnobrich via Unsplash License by

Pourquoi assiste-t-on à la montée, sinon en nombre, du moins en influence culturelle et politique, d’une nouvelle droite en guerre contre le politiquement correct?

Le 8 mai, l’écrivain et journaliste du New York Times Bari Weiss faisait l’apologie d’une poignée de personnalités formant un «Intellectual Dark Web», qu’elle décrivait avec grandiloquence comme «une alliance d’hérétiques» qui se sent opposée à –et attaquée par– une gauche de plus en plus hostile.

Parmi ces «libres penseurs», Jordan Peterson, phénomène YouTube et professeur de psychologie qui considère que l’idée de privilège blanc est «absolument répréhensible» et professe que les féministes ont «un désir inconscient de domination masculine brutale». Christina Hoff Sommers, qui compte également parmi les apostats politiques dont parle Weiss, se plaint quant à elle que les féministes ont fait de la période actuelle «un sale temps pour être un garçon en Amérique». Comment ces gens en sont-ils arrivés là?

Appel à ménager son indignation

Vendredi dernier, l'éditorialiste de gauche Michelle Goldberg –publiée dans les pages opinion du New York Times après avoir écrit pour Slate.com– répondait à l’article de Weiss en incriminant, du moins en partie, «la condescendance vertueuse et la censure dont font preuve les militantes et militants numériques de la justice sociale» dans la dérive droitière des défendeurs de l’alt-right et l’iconoclasme systématique du «Dark Web intellectuel».

(De ce que j’en comprends, l’expression «Social Justice Warriors» fait référence aux personnes utilisant les réseaux sociaux pour décrier différents comportements néfastes que l'on désigne par des termes en -isme, ainsi que des auteures ou auteurs d’articles d’opinion qui tentent d’expliquer et de contextualiser le dernier dérapage politique ou sociétal en date à avoir fait les gros titres.)

L’article de Goldberg a été suivi samedi dans le New York Times par une version de droite et encore moins nuancée de ce même avertissement, produite par Gerard Alexander, politologue de l’université de Virginie. Selon lui, la véhémence de la gauche radicalise voire crée des conservateurs et conservatrices.

Dans les deux articles, l’ensemble des voix qui appellent sur internet à plus d’égalité est présenté comme une forme perçue ou réelle d’«hégémonie» –comme l’écrit Goldberg, «une machine à produire des transgressions» qui a donné aux vues réactionnaires un parfum de liberté et d'anticonformisme.

Pour répondre à ce cercle vicieux, Michelle Goldberg suggère, et Gerard Alexander prescrit, à celles et ceux qui aperçoivent des exemples d’injustice de se restreindre par stratégie, de façon à ne pas radicaliser par leurs pensées et leurs indignations les personnes conservatrices qui leur font face.

«La honte est une émotion politiquement volatile, qui se transforme facilement en ressentiment toxique, écrit Goldberg. Il ne faut pas en abuser.» De la même façon, Alexander conseille de faire du mot raciste «un usage ferme mais prudent».

Injustice constante, racisme permanent

J’ai déjà rencontré cette position, le choix de réserver la qualification de racisme pour les choses «qui comptent vraiment». En tant que femme américaine d’origine asiatique, un homme plus âgé que moi m’a déjà qualifiée d’«exotique», lors d’un mariage où je ne connaissais que trois personnes. C’était énervant, mais les microagressions comme celle-ci font assez partie de ma vie pour que je ne sois pas trop ennuyée par les bêtises d’un inconnu.

Mais lorsque j’ai tenté de convaincre un couple blanc âgé que je connais bien que le mot «exotique», lorsqu’il est utilisé pour parler à des gens qui me ressemblent, est raciste, je n’avais plus mon mot à dire. «Il voulait juste être gentil, m’a-t-on dit. C’est un compliment.»

Il m’a fallu du temps pour comprendre que pour ce couple, le racisme est un événement exceptionnel –comme une tempête– et qu'utiliser ce terme ne pouvait pas compter à leurs yeux comme un acte raciste. Pour moi, le racisme est comme la météo de tous les jours: une tempête serait bien sûr plus frappante, mais ce n’est qu’une version un peu plus extrême du monde dans lequel je vis chaque jour.

Les «Social Justice Warriors» font écho à la frustration et à la colère de millions de gens comme moi qui voient à quel point l’injustice n'est non pas une aberration isolée mais une constante de la société. Nous nous plaignons, mais nous exposons également des arguments: essayez-donc de voir à quoi le racisme ressemble de notre point de vue, sous toutes ses formes et à quel point il est permanent (en tant que femme américaine d’origine asiatique issue des classes moyennes, hétérosexuelle et ayant fait des études supérieures, je concède volontiers que je ne fais pas partie des gens les plus touchés par le racisme aux États-Unis).

Illusion d'une gauche hégémonique

Les nouvelles technologies, en particulier les réseaux sociaux, ont permis à des femmes, des personnes de couleur, queer, handicapées et marginalisés pour d'autres raisons –dont beaucoup ont été laissées à l’écart des médias traditionnels pendant des décennies et font aujourd’hui face à la difficulté qu’il y a à gagner sa vie en écrivant– d’avoir une voix, de montrer aux autres ce à quoi le monde ressemble vu à travers leurs yeux.

De nombreuses et nombreux activistes de terrain ou personnes lambda sont enfin en mesure de rendre publiques et de partager leurs opinions sans la médiation de médias possédés par de riches blancs et s’adressant à un public de riches blancs.

C’est donc assez terrible de lire Goldberg rendre responsable «la culture internet de la politique identitaire typiquement visible sur des plateformes comme Tumblr», précisément parce qu’une grande partie de cette culture est créée et vécue par de jeunes gens qui tentent de comprendre qui elles et ils sont et de rendre compte de situations perçues comme injustes.

«La vie en ligne crée l’illusion que la gauche est hégémonique et excessive, alors que ce n’est pas le cas dans le monde réel», écrit Goldberg. Elle a raison sur ce point: celles et ceux qui tentent de mener en ligne des débats sur des questions sociales et politiques n’ont en général pas beaucoup de pouvoir dans le monde réel. C’est le cas à la fois dans les médias et sur internet. Les gens tendent à définir eux-mêmes leurs sources d’information en fonction des points de vue qu’ils veulent entendre, ce qui signifie qu’il existe des groupes de population pour lesquels Breitbart, par exemple, est la principale source d’information.

La timeline Twitter de Michelle Goldberg est peut-être pleine de voix en faveur de plus de justice sociale, mais ce serait être aveugle que de croire que c’est le cas pour l'ensemble des internautes du pays. Les choses les plus progressistes que l’on pourrait entendre si on ne regardait que Fox News seraient sûrement une combinaison distordue, malhonnête et fausse de caricatures d’idées de gauche, comme on en trouve sur les innombrables comptes partageant des mèmes réactionnaires.

Renversement cruel

C’est décevant de voir une progressiste comme Goldberg conseiller à des gens faisant partie des groupes de population ayant le moins de pouvoir de s’exprimer le moins possible. Pire, elle avertit la gauche qu’elle pourrait être responsable du comportement de la droite, comme si on n’entendait pas tous les jours des bourreaux blâmer leurs victimes, comme si c’était la cacophonie des idées progressistes qui poussait certaines personnes à adopter la haine ou le racisme et non pas les idées et les préjugés qu’elles portaient déjà en elles.

Je ne sais pas comment persuader des membres de l’alt-right que leur frisson de transgression idéologique est fondé sur des notions poussiéreuses de hiérarchie et de répression, ou que ce sont des choses dont il faut se tenir éloigné plutôt que de s’y attacher. J’ai tendance à penser que la façon dont elles et ils valorisent les inégalités sociales est une question de condition humaine autant qu’un problème politique. Mais ménager les préjugés des internautes conservatrices et conservateurs, et donc nous priver de notre moyen d’expression ainsi que des interactions sociales et de la catharsis émotionnelle qui va avec, n’est pas non plus la solution.

C’est un renversement cruel que de voir que le fait que des progressistes longtemps mis et mises à l’écart trouvent enfin des plateformes leur permettant de pointer du doigt les nombreuses injustices socio-économiques aient mené nombre de groupes faisant traditionnellement partie des rangs conservateurs –des hommes blancs, hétérosexuels, chrétiens évangéliques– à croire que ce sont eux les vraies victimes et les sans-voix. Mais suggérer que les groupes historiquement désavantagés devraient s’exprimer moins ne mènera jamais la droite radicale à plus de compréhension. Cela ne fera que les aider à atteindre leur but.

Inkoo Kang Inkoo Kang est journaliste pour Slate.com. Elle écrit sur la culture et la technologie.

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