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Supporter le Toulouse Football Club, ce drôle de sacerdoce

Temps de lecture : 9 min

Alors que le club occitan joue son maintien en Ligue 1, un dernier carré de supporters tente de résister aux résultats décevants.

Banderole des supporters toulousains lors du match TFC-PSG le 10 février 2018 à Toulouse. | Pascal Pavani / AFP
Banderole des supporters toulousains lors du match TFC-PSG le 10 février 2018 à Toulouse. | Pascal Pavani / AFP

Quatrième ville de France en terme de population, Toulouse est loin d’atteindre ce rang dès lors qu’il s’agit de football. Le Toulouse Football Club fleurte quasi constamment avec les dernières places du championnat de la Ligue 1 depuis une dizaine d’années. Et l’écart entre le TFC et les clubs des autres grandes villes françaises se mesure aussi au nombre de supporteurs: entre 20.000 et 35.000 abonnés pour les trois plus grandes villes de l’Hexagone (Paris, Marseille et Lyon) et 7.500 seulement pour la quatrième, qui chute ainsi à la quinzième place du championnat des abonnés pour la saison 2017/2018.

L’hégémonie du rugby sur les terres occitanes est bien évidemment une des raisons de ce manque d’enthousiasme apparent pour le ballon rond. Mais c’est toute l’histoire du football toulousain, couronnée de très exactement zéro trophée depuis sa refondation en 1970, qui explique le rapport particulier entre les Haut-Garonnais et le Téfécé. La page actuelle de cette histoire en est une nouvelle démonstration: le club est barragiste (18e) à une journée de la fin du championnat et, en guise de protestation après plusieurs matchs plus que piteux auquel s’ajoute une charge violente et inexpliquée des forces de l’ordre contre quelques supporteurs, une partie de ces derniers ont déposé leur matériel aux portes du Stadium, matériel que le club s’est contenté de jeter à la poubelle sans plus de commentaires.

L’ambition de survivre

Le silence médiatique est d’ailleurs devenu est une des marques de fabrique d’Olivier Sadran, propriétaire du TFC depuis 2001 alors que le club avait été relégué en National pour raisons financières. Pour Marco, vice-président du groupe d’ultras toulousains Indians Tolosa, «Olivier Sadran reste un mystère», auparavant accessible, désormais «détaché» et donnant l’impression de n’être plus «qu'un supporter désabusé qui voit son club s'enfoncer dans une situation contre laquelle il n'a pas les armes pour lutter, alors que c'est lui qui a toutes les cartes en main».

Force est de constater que celui qui est aussi et surtout le fondateur et PDG de l’entreprise de restauration industrielle Newrest, et qui n’avait que 32 ans lorsqu’il a repris le club au maillot violet, n’a jamais caché son approche comptable de l’entreprise TFC dont il délègue presque entièrement la gestion en confessant même consacrer «99,9%» de son temps à Newrest. Là où beaucoup reprochent au Téf’ de manquer d’ambition, Olivier Sadran voit une entreprise qui réussit à survivre, et ce malgré de nombreux vents contraires (rapports compliqués avec la municipalité, refus de sponsoring de la part des grandes entreprises locales telles qu’Airbus, déséquilibres financiers extrêmes au sein du championnat, etc…). Et de fait, le TFC n’a pas quitté l’élite depuis quinze ans.

Un jeu qui ne fait pas rêver

Mais ce n’est pas faute de l’avoir frôlée, cette descente en division inférieure aussi crainte par les supporteurs que par les trésoriers de n’importe quel club. Sur les quatre dernières saisons, Toulouse a terminé deux fois 17e de Ligue 1, soit la dernière place non concernée par une relégation (ou un barrage depuis la saison dernière). Sans compter la saison qui se terminera samedi, au terme de laquelle la 17e place est ce que le club puisse espérer de mieux.

Une contre-performance résultant d'un jeu pauvre, souvent brutal (record régulier de cartons) et techniquement très imprécis; autant dire que supporter le Téfécé ne fait pas rêver. Le club est d’ailleurs régulièrement montré du doigt voire moqué pour ne remplir son stade que très rarement, et encore, déplore le vice-président des Indians, il s’agit alors de «voir jouer l'adversaire plutôt que d'encourager le TFC» face à des mastodonte en déplacement. Avec seulement 48% de remplissage moyen du Stadium, Toulouse est bon dernier de la Ligue 1 où la moyenne est de 60%.

Malgré cela le TFC n’est pas un petit club de rien du tout. Son histoire récente contient son lot de gloires relatives et ses supporteurs, certes moins nombreux, sont tout aussi passionnés et dévoués que ceux des grands Olympiques, et peut-être même plus imaginatifs, histoire de compenser le manque de spectacle offert par l’équipe toulousaine. Un des plus célèbres d’entre-eux, le twitto @Biere_Gougnoux, est un amoureux si fervent du Téf’ qu’il a co-créé le site Capitole FC, dont l’idée est «de ne pas traiter l'actualité du Toulouse FC comme de l'info, d'autres sites le font très bien, mais de la détourner en essayant d'en rire, une sorte de caricature permanente de tout ce qui entoure la vie de l’équipe».

Le choix d’en rire

L’humour. Voilà la marque de fabrique du téféciste, le remède du supporteur blasé, le secret d’un dynamisme qu’il faut bien alimenter soi-même. Les Toulousains en ont fait leur spécialité. Pour Bière Gougnoux, qui s’efforce à rester «bienveillant, à ne pas nuire à l’institution et à ne jamais manquer de respect pour ceux qui portent notre maillot tant que ces derniers le respectent», l’autodérision est «un moyen de ne pas tomber dans la déprime» ainsi qu’une forme de «lucidité» quant à «l’importance à donner au foot par rapport à d’autres sujets».

Marco, des Indians Tolosa, explique lui que l’humour toulousain est une tendance relativement récente. «À la fin des années 2000, on n'était pas du tout sur le créneau du second degré. On avait un club tout ce qu'il y a de plus respectable, avec de l'ambition sur le plan sportif», nous dit-il en précisant qu’en ces temps là, la moyenne de spectateurs au Stadium avoisinait les 25.000 âmes, soit 10.000 de plus que cette saison. «C'est quand le club a commencé à sombrer dans la médiocrité qu'on a commencé à assumer ce qui était en fait une partie intégrante de notre identité, à savoir l'humour et l’autodérision.»

Ainsi, en février 2016, alors que le club est quasiment condamné à la descente avant un retournement de situation miraculeux, les supporteurs arrivent au Stadium en chantant joyeusement «On est en Ligue 2» sur l’air habituellement consacré au fameux «On est en finale».

Et au lieu de témoigner leur mécontentement par une agressivité trop souvent fréquente dans les stades de foot, les groupes de supporteurs dévoilent des banderoles ironiques («Papi, ça fait quoi de gagner un trophée? Je ne sais pas, je n’ai que 65 ans»). «On a essayé de jouer la carte de l'humour à fond mais parce qu'on estimait qu'il valait mieux rire que pleurer de la situation», note Marco. Ce choix d'en rire, le club l'a fait lui aussi, non sans risque.

Nuls sur le terrain, bons en communication

C’est le paradoxe du Toulouse Football Club: un des plus mauvais élèves du championnat sur le plan sportif est également un des plus fameux clubs de Ligue 1 quand il s’agit de communication. Sur Twitter, où il pointe à une étonnante 8e place des clubs français les plus suivis, le compte du TFC enchaîne blagues potaches, GIF comiques et hashtags participatifs. En février dernier, une «Troll cam» était même inaugurée au Stadium, reprenant le principe de la Kiss cam américaine qui affiche des membres du public sur écran géant, à la différence qu’il ne s’agit pas ici de s’embrasser mais de se moquer gentiment des supporteurs adverses.

Une communication plutôt payante du point de vue hexagonal mais pas toujours bien perçue par les supporteurs du club. Si Bière Gougnoux comprend cette «volonté d’innovation par rapport à la com ultra institutionnelle», il souligne également que l’autodérision officielle peut parfois apparaître comme un manque de respect pour les éternels fervents de Toulouse. Comme lorsque «le TFC fait une conférence de presse pour annoncer l’arrivée d’un top joueur qui se trouve finalement être l’acteur Thomas N’Gijol [alors en promotion, ndlr]. La France entière se marre, sauf un petit village de résistants: Toulouse. Parce que dans le même temps, Abdenour s’en va».

Le vice-président des Indians émet également des doutes sur cette communication «qui n'est pas tournée vers les supporters du club, qui se sentent particulièrement délaissés, mais par une volonté de faire le buzz en toutes circonstances». Marco n’a pas apprécié du tout le tweet comique de félicitations pour la qualification de l’OM en finale de Ligue Europa. Surtout en cette période où Toulouse est à deux doigts de quitter l’élite et encore plus lorsqu’on sait les relations tendues entre supporteurs des deux équipes. Pas un détail.

Même son de cloche du côté de JB, animateur sur Fun Radio et autre supporter célèbre à l’origine de LesViolets.com qu’il décrit comme un site d’information «pour les supporteurs du TFC» à la différence des plateformes officielles du club axées sur la communication pure et dure. Il reproche aux responsables du Téf’ de «faire rire les autres plutôt que de réellement communiquer avec ses propres supporteurs alors qu’ils se font passer pour un club familial» et estime que l’humour des supporteurs «sert surtout à se moquer de l’humour du club», cette stratégie du tout comique très officiel restera inadaptée tant «qu’elle ne remplira pas le Stadium».

Fièvre violette

Un stade, un club, qui mérite pourtant mieux que son statut d’éternel sans trophée avec l’ennui pour philosophie de jeu. Les plus anciens n’oublieront jamais le «poteau-cuisse» de Philippe Bergeroo en 1986 et alors que le TFC est en Coupe d’Europe. Match retour contre Naples, séance de penalties, le gardien de but se retrouve face à un Diego Maradona en plein bourre, c’est-à-dire au meilleur joueur de tous les temps. Le Stadium est en feu, Toulouse est en feu, et pas pour du rugby. À ce point que Maradona doute, vacille, rate son pénalty. Poteau, cuisse du gardien. Toulouse élimine Naples.

D’autres, comme Marco des Indians, ont «encore des frissons» lorsqu’ils pensent au TFC-Bordeaux de 2007, «avec la qualification en Ligue des Champions, le Stadium qui rugit lorsque la rumeur de l’égalisation de Lille contre Rennes [concurrent à la qualification, ndlr] se diffuse, cette transe qu'on a tous vécue». Cette année Toulouse termine 3e du championnat. Dans l’équipe: Johan Elmander, Achille Emana, Pantxi Sirieix. Des noms qui font vibrer les supporteurs violets. L’année suivante, dans la compétition suprême, Toulouse perdra contre Liverpool, mais Toulouse jouera contre Liverpool.

Et puis il a le plus récent des exploits. Le plus grand de l’avis de tous et pourtant le moins sexy puisqu’il s’agit d’un sauvetage de relégation. Nous sommes en 2016, à dix journées de la fin de la saison, Toulouse est quasiment condamné à la Ligue 2. Pascal Dupraz, coach au forceps, est appelé à la rescousse. L’opération est quasiment impossible, mais le miracle aura lieu, jusqu’à ce dernier match à Angers où le TFC sera mené au score deux fois pour finalement s’imposer 3-2. La causerie d’avant-match par un Pascal Dupraz en mission divine montrant aux joueurs des vidéos de leurs proches pour leur tirer ces larmes qui rendent invincible est un des grands moments de l’histoire du football français.

Le discours servira même de bande-annonce du championnat sur Canal+. En une seule minute, ce montage plein d’émotions réussit à montrer tout ce qu’il y a de plus beau dans le football. Une publicité superbe pour ce sport de masse où le moins attrayant des clubs peut donner une leçon de vie, de joie, de spectacle. Simple mais grandiose, parce que collective.

Une identité pour deux vies

«On vit dans la frustration et là on a explosé, c’est pour ça qu’on aime le foot et c’est pour ça que j’aime le TFC», conclut Bière Gougnoux. Ainsi le club toulousain, malgré la frustration qu’il engendre, est porté par autant d’amour que des clubs plus en réussite. Et pas seulement par des Toulousains. Il y a deux ans, l’émission J+1 était à Chypre pour rencontrer Andreas Nittis, fanatique isolé des violets. Cet Espagnol, qui a créé un compte Twitter en langue ibérique dédié au club, tombé amoureux de cette équipe «sous-estimée», est fasciné par son rôle de représentant d’un sport secondaire au sein de la ville rose.

«Le statut de supporter» pour celui qui consacre une partie de son temps, de sa vie, à aimer un club «fait partie de son identité», écrit Nicolas Hourcade, sociologue du supportérisme. Quitte à en rire lorsque le club en question s’avère médiocre. L’identité, elle, reste la même. Elle s’attache à quelques hauts moments d’existence, d’émotions et de partage. Et le reste du temps elle endure, se remémore, espère. «On vit dans la frustration», et puis on explose. Supporter, c’est avoir la chance d’avoir deux vies, deux épopées. Qu’elles soient épiques ou tragi-comiques.

En savoir plus:

Thomas Deslogis Journaliste

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