Culture

«Solo: A Star Wars Story», une aile bancale au vaisseau-mère

Temps de lecture : 5 min

Ce n'est pas un film pour les fans. C’est un film qu’on leur lance, comme un os à ronger.

Han Solo salue le chef d'orchestre de Star Wars lors d'un concert à Orlando, en Floride. | Sam Howzit via
Flickr CC License by

Vous vous demandez pourquoi Han Solo a hérité d’un adjectif en guise de nom de famille? Ou comment son copain Wookiee (Chewbacca) a gagné son surnom? Ne cherchez plus: ce film est fait pour vous. Enfin, parler de «film» serait quelque peu exagéré. Solo: A Star Wars Story a été scénarisé par Lawrence et Jonathan Kasdan, et mis en scène par Ron Howard (j’y reviendrai), mais il ne s’agit pas d’un film à part entière –pas vraiment. Solo est l’incarnation même d’une consigne de direction. Solo est un rapport financier affublé d’une veste et de bottes en cuir noir.

L’idée semblait compréhensible: en cette époque étrange où les afficionados parlent le langage de la propriété intellectuelle aussi couramment que les PDG de grands studios, pourquoi ne pas adjoindre une aile bancale au vaisseau-mère Star Wars? Pourquoi ne pas s’emparer des bribes d’informations évocatrices distillées dans les films originaux pour en tirer des histoires complètes et, enfin, répondre aux grandes questions restées en suspens (qu’est-ce que le «Raid de Kessel», au juste, et comment peut-on le réaliser en douze parsecs)? Seulement, voilà: Solo n’est pas un film pour les fans. C’est un film qu’on leur lance, comme on lance un os à ronger. Un film qui canalise tout le savoir-faire, toute la maestria de ses créateurs vers un seul objectif: rassasier notre faim d’images familières, sans prétendre –et sans vouloir– viser un but plus élevé.

En théorie, les spin-offs «Star Wars Stories» devaient permettre d’explorer l’univers, son histoire canonique, mais également les types d’histoires qu’il permettait de raconter: Rogue One et Solo offriraient plus de diversité (en termes de casting comme de ton), l’un serait un «film de guerre» sombre et sans concession, l’autre un film d’aventure en roue libre. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Jugé trop éloigné de l’univers familier de la saga, le premier film a été retiré à son réalisateur en postproduction.

Quant aux réalisateurs du second (Phil Lord et Chris Miller de La Grande Aventure Lego), ils ont été remerciés au beau milieu du tournage et remplacés par Ron Howard, vétéran de l’industrie qui semble avant tout apprécié pour sa capacité à livrer un produit conforme à la commande. Si l’on en croit le Wall Street Journal, la majorité du film serait l’œuvre de Ron Howard (à 70%). Lord et Miller n’ont d’ailleurs pas insisté pour être qualifiés de co-réalisateurs (ils sont désormais «producteurs exécutifs» du film). Mais Solo donne le sentiment d’avoir été tourné sans réalisateur: c’est un film sans but, sans personnalité.

L’éternel loup solitaire, simple troufion dans une autre vie?

Solo n’est pas le pire film de la saga Star Wars (La Menace fantôme peut dormir tranquille, sa place n’est pas menacée). Il détient simplement la palme du film Star Wars ayant le moins de raisons d’exister. Mais qui dit film oubliable ne dit pas film détestable. Solo ne manque pas de charme, entre son Han aux beaux cheveux ondulés (Alden Ehrenreich) et son Lando Calrissian sexy en diable (Donald Glover), sans oublier ses hors-la-loi intergalactiques campés par Woody Harrelson et Thandie Newton, sa femme fatale supragalactique (Emilia Clarke) et son droïde sarcastique (Phoebe Waller-Bridge).

Mais Paul Bettany, qui interprète le gros dur de service, donne le sentiment d’être venu pointer entre deux Infinity War. La photographie de Bradford Young donne au film un cachet sombre et distinctif (ses compositions sont toutefois limitées par les paramètres stylistiques propres à la série). Le montage de Pietro Scalia confère un rythme enlevé aux scènes d’action. Malheureusement pour Ron Howard, ce mélange de Rush et d’Apollo 13 fonctionne moins bien à l’écran que sur le papier.

Donald Glover –qui affecte une voix sonore et un sourcil arqué en permanence– cherche à interpréter une version embryonnaire du Lando de L’Empire contre-attaque, mais cette composition étouffe le personnage, l’empêche de trouver sa voix propre. On croirait voir Billy Dee Williams remplacé par une doublure en motion capture. Quant à Alden Ehrenreich, il ne cabotine pas –mais on peine parfois à comprendre ce qu’il cherche à faire.

Au début du film, Han est un adorable vaurien: il vole des speeders sur Corellia dans l’espoir de pouvoir quitter la planète avec Qi’ra (Emilia Clarke) et lui offrir une vie meilleure, ailleurs. Mais la fuite ne se passe pas comme prévu, et il finit par s’engager dans l’armée pour apprendre le pilotage –la musique qui accompagne la vidéo de recrutement de l’armée impériale est l’un des rares clins d’œil subtils du film: c’est la légendaire Marche impériale de John Williams, en mode majeur. Comment?! Han Solo, l’éternel loup solitaire, a été simple troufion dans une autre vie? Las, cette perspective intéressante est immédiatement gâchée par une ellipse: «TROIS ANS PLUS TARD…».

Au palmarès des films passablement exaspérants

Certes, un «Full Metal Solo» serait moins vendeur que «Les aventures spatiales d’Han et Chewie». Et il faut admettre que la séquence résumant le tour de service d’Han Solo nous offre l’un des rares gags inattendus du film. Mais ce passage à l’armée ne transforme pas le jeune Han (il n’aimait pas l’Empire avant, il le déteste ouvertement à présent), et le reste du film est à l’avenant: prudent à l’extrême. La solution la plus simple était encore de lui imaginer un passé d’idéaliste béat, qui perdrait peu à peu ses principes pour devenir le contrebandier désabusé découvert dans Star Wars (avant de se refaire une moralité dans la suite de la saga).

La trame narrative du retour vers l’enfance innocente a toutefois déjà été exploitée par La Menace fantôme, avec les résultats que l’on sait. Solo décide donc de nous montrer un Han très proche de celui des autres films, vaisseau et blaster en moins (mais ils ne tardent pas à faire leur apparition): un vaurien pas méchant au sourire irrésistible, incapable de dire non à une demoiselle en détresse. Howard et les Kasdan choisissent de se pencher sur moult détails anecdotiques et préparer le terrain pour les films à venir.

C’est bien ce dernier point qui s’avère le plus agaçant, et qui fait basculer cette aventure modeste et oubliable dans la catégorie des films passablement exaspérants. Il est certes décevant de voir un film qui a coûté tant d’argent (et qui occupe un espace culturel si vaste) faire preuve d’aussi peu d’ambition culturelle –mais c’est là une déception familière, comme cette douleur dentaire qui ne se réveille que lorsque vous mâchez du mauvais côté.

Toutefois, lorsque l’histoire arrive à son terme, et que le spectateur comprend que loin d’être un film à part entière, Solo est en réalité un premier épisode TV de deux heures… La frustration est d’un autre ordre. Les Derniers Jedi était un pari risqué: Rian Johnson avait décidé de tendre un miroir à l’histoire de la franchise plutôt que de se contenter d’ajouter une pierre à l’édifice –un défi couronné de succès. Solo n’est pas un pari digne de ce nom: il mise des clopinettes, et même lorsqu’il finit par remporter la mise, on ne peut s’empêcher de se sentir floué.

Sam Adams  Sam Adams est rédacteur en chef de Slate.com.

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