Culture

Cannes 2018, jour 9: loin de la compétition, les autres visages du Festival

Temps de lecture : 6 min

La diversité des films présentés, mais aussi la circulation des informations, les négociations et les réflexions participent de l’ADN de la plus grande manifestation de cinéma au monde.

Lola Dueñas et Bojena Horackova dans «Il se passe quelque chose» d'Anne Alix | Capture écran via Vimeo
Lola Dueñas et Bojena Horackova dans «Il se passe quelque chose» d'Anne Alix | Capture écran via Vimeo

Cette année particulièrement, le très bon niveau de la compétition officielle tend à maintenir dans l’ombre les films des autres sections et les autres aspects d’une manifestation qui ne se limite pas, loin s’en faut, à présenter des films.

Hors compétition, on trouve ainsi aussi bien le spin-off de Star Wars qu’un premier film signé d’une parfaite inconnue dans une section marginale. Aux deux extrêmes du continent cinéma tel qu’il est représenté à Cannes, ils méritent l’un et l’autre attention.

Débarrassé de Dark Vador

Avec Solo: A Star Wars Story, qui sort le 23 mai, le Festival ne s’offre pas seulement une montée des marches glamour, compensant en partie un certain manque de grandes stars hollywoodiennes.

Le récit de la jeunesse de Han Solo –pour les tribus isolées qui l'ignoreraient, un des héros de la saga créée par George Lucas, interprété à l'origine par Harrison Ford– aura prévisiblement fait grincer les dents des intégristes.

Il bénéficie pourtant d’un avantage évident: la disparition de Dark Vador, et avec lui de la tambouille œdipienne recuite par les huit épisodes –à ce jour– de l’interminable Guerre des étoiles. Du coup, sans casser trois pattes à un droïde, on a droit à des petites aventures de science-fiction plutôt distrayantes, avec les ingrédients du genre –pétarades lumineuses et clins d'œil aux afficionados.

À l'autre bout de la Croisette

C’était quelques jours après la découverte, aux antipodes du Festival –c’est-à-dire à au moins 400 mètres sur la Croisette, du film d’ouverture de la toujours stimulante sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).

Cette association de cinéastes engagés pour la diffusion des films que le marché tend à éliminer présente à Cannes douze longs métrages inédits, dont certains encore en quête d’un distributeur. Parmi ces films, qu’on ne peut tous évoquer ici, on signalera en particulier celui qui a fait l’ouverture de la sélection, Il se passe quelque chose, d’Anne Alix.

Une femme parcourt le sud de la France en voiture; elle croise par hasard le chemin d’une autre, à pied et au fond du désespoir. Il se trouve qu’aucune n’est française, mais que les deux parlent cette langue –quoique pas avec le même accent, ni la même culture. Elles n’ont d’abord pas grand-chose à se dire. Et puis… et puis des images et des durées, des gestes et des regards.

Ce n’est pas seulement le récit d’une amitié entre la photographe espagnole et la veuve bulgare, c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas. Un monde de lieux sans autre grâce que d’y abriter des humains, des visages de rencontre, des gestes généreux ou hostiles –tout un déploiement de situations marrantes, émouvantes, pertinentes.

En effet, «il se passe quelque chose» dès qu’une cinéaste sait si bien écouter et regarder, ne serait-ce qu'une station-service ou un rond-point de banlieue. Il se passe plein de choses, à vrai dire, dans cette variante du roman picaresque qui à chaque étape, rencontre, séparation ou retrouvaille gagne en ampleur et en présence, en humour et en sensualité.

Le génie dans la machine

Quatre-vingt-dix-sept longs métrages inédits sont cette année présentés dans l’une des quatre sélections: l’officielle –qui comprend la compétition, Un certain regard et plusieurs autres catégories hors-compétition, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’ACID.

Ensemble, ces films dessinent un paysage du cinéma mondial contemporain, que personne ne peut voir en entier mais sur lequel sont ouvertes plusieurs perspectives très utiles.

Une partie du village international sur la Croisette | Festival de Cannes

Surtout, «être à Cannes» est pour beaucoup de ces titres –et surtout les moins prestigieux– la promesse d’être aussi dans beaucoup d’autres endroits: dans plus de festivals, en salle, sur les chaînes de télévision ou les plateformes de VOD.

C’est ce qui se joue, à la fois pour les titres sélectionnés, mais aussi –même si de manière plus aléatoire– pour les centaines d’autres présents au Marché du film et pour un nombre encore plus grand de films en projet ou en cours de réalisation.

La véritable puissance du Festival de Cannes, ce qui en fait la première manifestation de cinéma au monde, est dans la combinaison pas toujours visible de ces diverses dimensions. Eh oui, la robe de soirée de la vedette de Star Wars couverte de bijoux hors de prix aide à l’existence du film de l’ACID, même si ladite vedette n’a pas la moindre idée de l’existence de cette section, et même si celles et ceux qui se battent toute l’année pour faire exister des cinémas différents n’ont aucune considération pour les blockbusters.

Débats stratégiques

Outre la valorisation symbolique considérable qu'apporte, partout dans le monde, une présence à Cannes, outre le gigantesque réseau de transactions et de négociations qui se déroule un peu partout –sur les plages, dans les salons des hôtels, à la table des restaurants, dans les tentes des délégations internationales ou sur les stands du Marché du film, le Festival est encore le lieu où est en permanence débattu le fonctionnement du monde du cinéma.

À l'initiative de l'Institut français, table ronde «Distribution, festivals, salles, VOD: quels circuits pour le cinéma d'auteur?», avec des représentants d'Unifrance (promotion à l'étranger), de l'ACID (diffusion salle), de l'Association des exportateurs de films, de la plateforme VOD MUBI, de l'Agence du court métrage, du Festival de Rotterdam et d'acteurs de la diffusion au Mexique et au Portugal. | Catherine Vinay / Institut français

Organisée par des acteurs publics, le CNC, l'Institut français, les régions, les organismes chargés du cinéma dans les différents pays ou par des organisations professionnelles, ce sont des centaines de débats, conférences, symposiums et colloques en tous genres et de tous formats qui font se rencontrer, discuter et oui, parfois, avancer.

Il y est question de coproductions, de crédit d'impôt, de statut des techniciens, de financement des scénarios, de promotion, de technologie... Une myriade de sujets pas spécialement glamour, mais autour desquels s'élaborent pour une part les réglementations, les revendications et les mutations du cinéma à venir.

Un exemple parmi beaucoup d’autres, mais qui aura semblé particulièrement pertinent –et auquel l'auteur de ces lignes a eu le plaisir d'être associé: la mise autour d'une table, devant un public nombreux et attentif, de distributeurs, d'associations de diffusion, d’exportateurs, de responsables de festivals et de plateformes VOD pour partager des expériences concrètes associant les modes classiques de diffusion –les salles et les festivals– et des innovations s’appuyant sur les technologies numériques de diffusion.

Ce n'en fut qu'un bref épisode, mais la réflexion qui s'est alors déployée est vitale. Tandis que le spectre de Netflix –machine de guerre contre le cinéma lui-même, mais plus encore contre sa diversité– continue de hanter la Croisette, l’invention par des acteurs aux pratiques et parfois aux intérêts divergents d’autres manières d’accompagner les grandes mutations de consommation des films est la condition absolue de la construction d'un avenir.

La plage pour le public

Tout ce qui précède contient en filigrane une autre caractéristique de Cannes: le plus grand festival du monde n’est pas un festival pour le public. Même si un nombre important de membres d’associations cinéphiles ou d’étudiants en cinéma ont accès à certaines séances, sa nature est d’être une énorme machine professionnelle.

Sa vocation, et la raison d'être de cette affluence de dizaines de milliers de professionnels du monde entier, est de faire en sorte que le plus de films possible atteignent le plus de spectateurs possible. N’en déplaise à la démagogie en vogue, privilégier cette démarche est l'une des conditions de la réussite du Festival.

Il existe pourtant, en plus des sélections évoquées plus haut, une programmation qui est, elle, ouverte à tous et gratuite: le Cinéma de la plage. Elle présente chaque soir en plein air –même quand il pleut!– un titre mémorable de l’histoire du cinéma: cette année, Vertigo d’Hitchcock, L’une chante l’autre pas de Varda ou Le Destin de Chahine.

On peut aussi y découvrir cette année un film hors des listes des programmateurs, qui fait pourtant à sa manière écho à ce qui se passe au Festival: Le Grand Bal de Laetitia Carton.

Ce documentaire chaleureux accompagne un autre festival –grand ouvert au public, lui– au Grand Bal de l’Europe, qui fait danser et chanter des milliers de gens. Cettte évocation des jours et des nuits de valses et de mazurkas s'avère une heureuse métaphore de cette sarabande qu’est le Festival lui-même.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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