Monde / Culture

Disco polo: de la salle des fêtes aux grandes chaînes télé, le phénomène qui divise la Pologne

Temps de lecture : 9 min

Depuis une dizaine d'années, le disco polo s’impose comme référence de l’industrie musicale polonaise. Au point d'attirer l'attention des politiques et d'exaspérer les milieux intellectuels.

Extrait du clip de «Tak już bez Ciebie» du groupe de disco polo Piękni i Młodzi | Capture écran via YouTube
Extrait du clip de «Tak już bez Ciebie» du groupe de disco polo Piękni i Młodzi | Capture écran via YouTube

À Cracovie, le club Hush Live est réputé pour accueillir les stars de la dance polonaise. Ce soir, le groupe le plus en vue du moment, Piękni i Młodzi [«Beaux et Jeunes» en français, ndlr], s'apprête à monter sur scène, face à une foule sans âge impatiente d’assister au concert de leurs idoles.

Rien d'étonnant pour Magdalena Narożna, chanteuse phare du groupe: «Notre musique connecte les générations entre elles, elle vient du cœur, de nos racines. De plus en plus de gens l'écoutent, même si certains s'en cachent. Ils devraient être fiers de l'écouter, comme ce fan, Krystian, qui a fait 600 kilomètres aujourd'hui pour nous voir!».

Pendant une heure, la chanteuse et ses deux acolytes reprennent leurs titres les plus populaires. Refrains entêtants sur le thème de l'amour, playback de synthétiseurs et show lumineux, voici la recette miracle du disco polo. Krystian a même le privilège de monter sur scène pour rejoindre ses vedettes.

Business bien rodé

La nuit est loin d’être terminée pour Piękni i Młodzi, qui doit encore jouer dans une discothèque en périphérie de la ville. Une habitude dans le milieu, selon Bartek Chaciński, journaliste culturel à Polityka: «Les groupes de disco polo peuvent enchaîner plusieurs concerts par jour. Ils sont courts, c’est très simple, car les claviers des musiciens sont déjà programmés.» Les représentations dans les boîtes de nuit sont d'ailleurs devenues leur fond de commerce ces dernières années.

«Maintenant les stars de cette musique vendent leur image. Ce sont des vrais produits commerciaux», ironise Bartek –même si Magdalena Narożna vante au contraire «une authenticité, une émotion qui n'est pas superficielle». Le business semble bien rodé: «Ils gagnent l’argent par le streaming, leur présence sur internet, les concerts et par la publicité sur YouTube», poursuit le journaliste.

Avec cent millions de vues environ pour les clips les plus connus, il y a en effet un beau pactole à remporter. Le record à battre reste la vidéo de «Przez Twe Oczy Zielone» [«À travers tes yeux verts» en français, ndlr] d’Akcent, précurseurs du genre, qui compte presque 143 millions de vues. La vidéo de l'équipe de foot polonaise reprenant à pleine voix la chanson dans les vestiaires de l'Euro 2016 a contribué à ce succès, mais elle a surtout illustré la popularité de cette musique dans le pays.

Mais le disco polo n’a pas toujours vécu sous le feu des projecteurs. Dans les années 1990, si les chanteurs se vantaient de vendre des millions d’exemplaires de cassettes, aucun chiffre exact n’a jamais été étudié.

Lorsqu’il fait son apparition à la fin des années 1980 dans la région de Białystok, le disco polo s’appelle encore «piosenka chobnikowa» [«musique de trottoir» en français, ndlr], le marché noir constituant son unique modèle de vente.

Rêve de l’Ouest à portée de main

Ce genre musical s’inspire de nombreuses influences: le disco, l’italo disco, la chanson traditionnelle polonaise et la volksmusik [la musique folklorique allemande, ndlr]. Assumant un certain goût pour le kitsch, il se développe dans les provinces de Pologne en parallèle de la musique électronique qui émerge en Allemagne, délaissant petit à petit les instruments acoustiques.

«On a détruit certaines coutumes au profit de nouvelles tendances, c’est la fin du régime communiste et le marché musical se libère. À l’Ouest, on entend des sons plastiques et déshumanisés, comme ceux de Modern Talking. C'est la naissance de l’eurodance, explique Bartek Chaciński. Des jeunes Polonais, souvent étudiants comme Top One [un des premiers groupes de disco polo, ndlr], essayent de faire la même chose avec les claviers les moins chers. En quelques années, cela devient un genre pratiqué partout, car très facile à maîtriser.» Le disco polo est né.

La chute de l’URSS entraîne également l’ouverture culturelle du pays: ce qui était jusque là caché s’invite désormais à la table des Polonais. Tout est possible, quitte à confondre culture et divertissement.

«La littérature policière, les thrillers, le cinéma populaire et pornographique, tout a été mis dans le même panier, au point de ne plus faire la différence entre les cultures, regrette Chaciński. Ce mouvement permet de comprendre comment le disco polo a évolué. Il n’y a plus de censure forte, alors on parle d’amour, souvent dans un contexte érotique, parfois vulgaire. Et commercial, car on fait toujours référence au rêve de l’Ouest, celui de rentrer dans cette nouvelle étape de libéralisation, pour enterrer l’ère communiste.»

Festif et populaire

Très prisé des milieux populaires où il a vu le jour au milieu des années 1990, le phénomène prend de l’ampleur, même si les médias polonais s’y intéressent peu.

N’ayant pas le succès suffisant pour remplir des salles de concert, la majeure partie des groupes de disco polo a pris l’habitude de jouer dans les discothèques ou lors de fêtes en province –surtout pour les célébrations de mariage.

Le wesele [mariage, ndlr] reste une tradition très importante en Pologne, la fête pouvant même durer plusieurs jours. Madzia et son groupe ont d’ailleurs commencé par-là: «Je viens de la campagne, cette musique était présente partout autour de moi. C'était une évidence de débuter par des mariages, car il faut une ambiance joyeuse pour le wesele, et le disco polo est festif.»

Festif, mais pas assez intellectuel pour passer sur les ondes. Moqué et tourné en dérision par une large partie de la population, le disco polo reste cantonné à son rôle de divertissement local.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Et pourtant, un vent nouveau souffle dès la fin des années 2000. Les mélodies ringardes laissent placent à des tubes rythmés qui sonnent comme la dance actuelle, les paroles trop vulgaires sont remplacées par un langage simple et adapté à tous, mais toujours porté sur l’amour et la fête. L’évolution du disco polo permet au phénomène de dépasser les générations et les classes sociales. Son objectif: vendre.

En 2012, Madzia, son mari et son meilleur ami abandonnent leur premier groupe pour fonder Piękni i Młodzi. Le succès ne se fait pas attendre: «On nous dit souvent que notre groupe est plus moderne que les autres. Les premiers chanteurs de disco polo n’avaient pas accès à des studios bien équipés, ils n’étaient pas entourés d’une équipe professionnelle pour réaliser leurs clips vidéo. Nous, nous pouvons bénéficier de tout cela.»

Rencontre entre deux mondes

Si Bartek Chaciński admet que les progrès de la technologie ont contribué au succès du disco polo, les origines de cette musique sont selon lui un autre facteur de réussite: «Avant, ça parlait aux masses populaires; maintenant, ça touche tout le monde. Qu’on soit caissier, hipster ou publicitaire de la capitale, on a souvent de la famille en province. Les traditions y comptent énormément, notamment la célébration du mariage. Tout le monde se retrouve un jour à danser sur du disco polo. C’est devenu un langage de fête.»

Mais le disco polo, c'est aussi la rencontre entre deux mondes. Une partie des Polonaises et Polonais, et particulièrement la jeunesse, voit dans ce genre musical un moyen de trouver sa place dans la culture occidentale, tout en conservant son identité.

«Le disco polo représente un peu cette génération qui se cherche. L’Union européenne est très critiquée en Pologne; le disco polo fait le lien entre la tradition polonaise et le modernisme européen», constate le journaliste. Le marché musical polonais est en effet largement dominé par les artistes nationaux –ce qui n’est pas le cas de tous les pays industrialisés. Ici, le disco polo est devenue légitime dans l’industrie musicale en étant extrêmement rentable.

Preuve de ce succès grandissant, trois chaînes musicales de télévision –Disco Polo, Polo TV et Disco Polo Music– ont été créées ces dernières années et réalisent désormais de meilleures audiences que des ténors internationaux comme VIVA ou MTV. À l’heure où l’engouement pour les tubes commerciaux étrangers s’essoufflent, le disco polo ne s’est jamais aussi bien vendu.

Exploitation du genre par les politiques

La principale raison de cet engouement repose sans doute sur l'action des médias publics, qui ont érigé le disco polo au rang de référence musicale –n’en déplaisent aux élites intellectuelles. Après 1989, le gouvernement a favorisé le développement économique plutôt que culturel, et depuis, c’est la culture de l’argent qui l’emporte.

Entre 1995 et 1997, environ 70% du marché du disco polo était détenu par des organisations criminelles polonaises. Les politiques au pouvoir ont pris la relève, à leur manière.

En 1995, le président Aleksander Kwaśniewski en avait étonné plus d’un en utilisant une chanson de disco polo pour promouvoir sa campagne électorale.

Symbole de proximité avec le peuple, réponse anti-élitiste, les gouvernements suivants –tous partis confondus– ont flairé le bon filon. Et crispé les milieux culturels, accusant les médias d’État de participer à la régression de la kultura ludawa [culture populaire, ndlr] dans le pays.

«Le PiS [«Droit et justice» en français, le parti conservateur et eurosceptique actuellement au pouvoir, ndlr] a la majorité au Parlement et contrôle fortement les médias publics. Ils reçoivent de l’argent gouvernemental, le pouvoir politique est donc présent au sein des médias d’État, souligne Bartek Chaciński. Les artistes disco polo savent très bien qui investit l’argent dans ce genre de musique; ils sont préparés à le gagner de n’importe quelle façon. Ils commercialisent leur musique avec une direction politique, quitte à devenir des outils de propagande.»

Cette culture commerciale, qui a totalement pris le dessus sur la dimension artistique, fait désormais partie intégrante du paysage audiovisuel polonais. En avril 2017, la chaîne publique TVP2 a lancé la série de documentaires Discopoland, qui retrace les parcours de différents acteurs du phénomène disco polo. Les plus grands noms du genre sont aussi présents dans des émissions musicales tout public.

Dernière consécration en date, les vingt-cinq ans du disco polo, célébrés le 25 juin 2017 au Polonia Stadium de Varsovie. Organisé et retransmis en direct par TVP2 –et donc payé par l’argent public, l’événement a réuni sur scène des icônes comme Zenon Martyniuk et son groupe Akcent, Boys et Bayer Full.

Péril sur la diversité culturelle

Le phénomène hérisse les poils de nombreuses et nombreux Polonais, qui craignent une lente disparition du marché pluraliste de la culture dans leur pays. «Le disco polo brasse tellement d’argent que le gouvernement ne juge pas rentable de nous donner du choix, de nous intéresser à des musiques plus raffinées. Avec tout ce qui se fait dans l’industrie musicale en Pologne, c’est du gâchis, dénonce Bartek Chaciński. Chaque pays a un genre qui est écouté par les masses et détesté en meme temps. Il n’y a pas de mal à ce que le disco polo existe. Ce qui me gêne, c’est le mécanisme commercial dirigé par le pouvoir et ses médias. Nous faisons partie de l’ex-URSS; on avait plein de choses à dire, à défendre, mais on a préféré se tourner vers des choses sans esprit, qui ne nous font pas réfléchir.»

Adulé par les uns, méprisé par les autres, le disco polo reste pour l’instant sur ses terres et n’a pas –encore?– envahi les ondes européennes. Il trouve pourtant un semblant de succès de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis. Pas si étonnant, quand on sait que l'un des premiers groupes, Polskie Orły, a fait carrière là-bas. La forte immigration polonaise a favorisé cette culture musicale et ces dernières années, plusieurs festivals disco polo ont vu le jour dans des villes comme New York, Chicago ou Los Angeles.

Piękni i Młodzi y ont participé plusieurs fois. «C'est l'occasion de se retrouver tous ensemble, confie Magdalena Narożna. Ils savent que ce n'est pas une fête à la manière de leur pays d'adoption, ils peuvent profiter de cette ambiance comme chez eux.» Pour toutes les générations de la diaspora polonaise, le disco polo est un souvenir du pays. Fières et fiers de représenter cette «âme polonaise», Madzia et son groupe attendent déjà leur prochain «US Road Tour», qui aura lieu cet été.

Léa Pascaud Journaliste freelance

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