Parents & enfants / Santé

Tout le monde se fiche depuis toujours des toilettes scolaires (et c'est un problème)

Temps de lecture : 6 min

Vos enfants se plaignent du manque de propreté des toilettes de leur école. D'après vos souvenirs, c'était déjà le cas quand vous aviez leur âge. Il est urgent d'y trouver une solution.

Plutôt se retenir qu'aller aux toilettes. | geralt via
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XXe siècle, années 1990, je suis déléguée de classe. Lors d'un conseil d'établissement, nous soulevons la question des toilettes de l'immense bâtiment qu'est notre collège-lycée, car nous avons un sérieux problème de portes qui ne ferment pas. L’absence de papier et les fuites d’eau nous semblent aussi problématiques. Les adultes soupirent. Comme un air de déjà-vu, me dis-je: je sens que le problème n’est pas prêt d’être réglé.

Effectivement, j’en entendrai parler encore longtemps. Des articles dénonçant le problème paraissent régulièrement: par exemple pour la journée mondiale des toilettes, ou à l'occasion de la parution d'un rapport sur la qualité de vie à l'école, ou encore parce que des associations de parents d'élèves se saisissent de la question. Comment en effet ne pas voir de dissonance éducative quand l’école tient un discours (légitime) sur le respect de la personne et abrite en même temps des lieux où l’on se sent mal à l’aise, voire menacés?

Déjà en 2003 (il y a quinze ans!), le spécialiste des sciences de l'éducation Philippe Meirieu déclarait au Parisien: «Cette société exalte le corps mais est incapable de lui reconnaître ses fonctions primordiales. Cela encourage la régression des enfants dans le pipi-caca, la vulgarité, l'obscénité... Il n'y a qu'un seul lieu où l'hygiène et le mépris de l'intime sont aussi choquants, c'est la prison!».

On ne pourrait énumérer toutes les fois où le point a été soulevé. Récemment, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) s’est auto-saisi de la question de la santé des élèves français. Lors de la présentation du rapport, deux élèves ont pris la parole –Sofia et Iannis, jeunes ambassadeurs à l'Unicef– et donné leur point de vue sur la santé à l’école. Et là, BIM, la question des toilettes est tombée:

Les manquements sont nombreux: des sanitaires dégradés, un distributeur de papier à l’extérieur qui indique à tout le monde ce que vous allez faire au petit coin, l’absence de savon qui marque le peu de cas fait de l’hygiène des élèves, ou tout simplement ces portes qui laissent trop d'ouverture en bas et ne respectent pas l’intimité (vous savez, par-dessous lesquelles il peut être si amusant de se pencher). Enfin, la saleté des lieux et la peur d’y être embêté peuvent faire des toilettes un endroit évité, ce qui n’est bon ni pour la santé, ni pour la concentration.

Lors des auditions, les enfants ont aussi évoqué le harcèlement par portables interposés, à savoir le risque d'être photographié ou filmé à son insu, comme un nouvel obstacle pour se rendre aux toilettes. Comment se fait-il que cette question, si ancienne, soit toujours posée dans les mêmes termes (les problèmes liés au portable en sus), qu’on en parle toujours en soutenant qu’il faut absolument que ça change... et que rien ne change?

Les élèves ont aussi un corps

Enfin, au CESE, il semble que quelque chose se soit passé. Le ministre en a parlé. Jean-Michel Blanquer a repris les mots des élèves, soulignant que le problème lui tenait à cœur:

On sait que la question des bâtiments et de l’entretien ne dépend absolument pas du ministère de l'Éducation, mais des collectivités locales. Mais le fait que le ministre en parle est loin d’être anecdotique. Pour l’historien Claude Lelièvre, qui n’est pas un grand supporter de Jean-Michel Blanquer, c’est même un moment historique et positif –il faut dire que traditionnellement, le sujet n’est pas assez noble pour être porté à ce niveau: «Même dans les grands moments hygiénistes, sous la troisième République, quand il s’agissait de combattre les infections, de promouvoir le lavage des mains et même de lutter contre l’alcoolisme, on ne parlait pas toilettes».

On a peu de sources pour l'attester, mais sur une des rares pages disponibles en ligne à ce propos, on apprend que l’État a tout de même veillé à diffuser des normes de construction des établissements, toilettes comprises. Et c’est très drôle. Car dans les plans soumis au contrôle du ministère tout au long du XIXe siècle, les toilettes ont parfois été carrément oubliées:

«La construction des “lieux” n’allait pas de soi, peut-on lire, ces derniers étant bien souvent oubliés dans les projets antérieurs aux instructions de 1858, voire au règlement de 1880, et retournés à leur auteur par l’administration. Même inclus dans les pièces techniques et portés au devis, les “lieux” ne sont d’ailleurs pas toujours achevés en même temps que l’école, et passent dans les travaux supplémentaires, exécutés grâce au rabais consenti lors de l’adjudication des travaux.»

Des rapports de l’époque signalent aussi la malpropreté des toilettes. La question serait-elle donc consubstantielle à l’école?

Au fond, elle est révélatrice de deux choses: l’incapacité collective à voir au-delà de l'aspect scolaire, en se rendant compte que les élèves sont aussi des enfants et qu’ils viennent à l’école avec… leur corps. Et le manque de volonté de s’emparer du versant propreté... parce que personne n’a envie de nettoyer les toilettes. Cette tâche est jugée dégradante, et le nœud du problème est là.

Et Claude Lelièvre de remarquer que parmi les travaux d’intérêt général donnés aux élèves punis, il est bien précisé que le nettoyage des toilettes est exclu, cette punition étant considérée comme humiliante.

La bonne idée japonaise

Le pipi et le caca sont des sujets tabous. Dans leur excellent ouvrage sur les enfants et la politique, les sociologues Wilfried Lignier et Julie Pagis expliquent combien le sale et le propre sont des catégories structurantes dans les jugements des enfants. Ils s’en servent pour s’insulter et beaucoup pour rigoler. À l’âge de l’école élémentaire, la saleté et la proximité avec la saleté sont des motifs très récurrents pour déprécier une personne qu’on n’aime pas.

Les gens qui nettoient les toilettes publiques sont le plus souvent des femmes. Et à la maison… des femmes aussi, n’en déplaise à François Ruffin:

«Vous savez à quoi on reconnaît un riche? C’est quelqu’un qui ne nettoie pas ses toilettes lui-même. [...] Une alternative, alors, c’est que les députés et leurs équipes nettoient leurs toilettes eux-mêmes. Et qu’avec une telle mesure, cette tâche ne soit plus attachée à un genre. Que l’on compte parmi nous des hommes de ménage et des hommes pipi.»

Il est assez peu probable que cela arrive un jour à l’Assemblée. Et il n’y a pas que les riches qui ne nettoient pas les toilettes, c’est ce que font beaucoup d’hommes chez eux, en laissant cette tâche à leur compagne. Mais pourquoi ne pas éduquer à la propreté à l’école en s’emparant collectivement de la question? Quelle meilleure éducation au respect, pour le travail des femmes de ménage par exemple, que de faire nettoyer les enfants eux-mêmes? Faut-il être fou pour envisager cela et rêver d’un monde plus civilisé et évolué où nettoyer n’est pas s’abaisser? Où il est plus noble de s’occuper de la saleté que de l’ignorer?

La propreté, c'est culturel. Tous ceux et celles qui se sont déjà rendus au Japon ont pu le constater et d’ailleurs, les élèves japonais font le ménage dans leur établissement, toilettes comprises. C’est un pays où les toilettes du métro sont plus propres que les toilettes de la plupart des gens que je connais. Pas parce que les toilettes sont une obsession japonaise (qui fait bien rire en France) mais parce que la propreté est un art de vivre, y compris dans les lieux collectifs. Que les élèves se chargent de la tenue de leur école fait partie de la transmission des ces valeurs.

La question des toilettes est donc profondément une problématique éducative et l'on pourrait, logiquement, commencer par s’en occuper à l’école. Ce serait rompre avec une tradition où la tentation d’ignorer le problème est toujours plus forte que l’indignation qu’il suscite. Accepter de reconsidérer collectivement ce que signifie œuvrer pour la propreté et le confort de tous et toutes est la seule solution pour que les toilettes scolaires cessent d’être le lieu de la honte, du harcèlement et de la saleté.

Louise Tourret Journaliste

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