Culture

Cannes 2018, jour 8: un film en enfer, l'autre dans le mur

Temps de lecture : 4 min

Deux films que tout oppose se sont partagé les écrans du Palais des festivals: un conte moral en forme de film d’horreur, «The House That Jack Built» de Lars von Trier, et une fresque sans morale en forme de film social, «En guerre» de Stéphane Brizé.

Matt Dillon, le tueur en série de The House That Jack Built. | Concorde Filmverleih GmbH
Matt Dillon, le tueur en série de The House That Jack Built. | Concorde Filmverleih GmbH

Il y a une incontestable malice, voire une certaine perversité à proposer en sélection officielle le même jour deux films aussi antinomiques que En guerre de Stéphane Brizé (en compétition) et The House That Jack Built de Lars von Trier (hors compétition).

C’est-à-dire un cinéma utilitaire, à message, bien au chaud dans ses certitudes de défendre le bien à coups de scènes illustratives et à sens unique, par opposition à un cinéma inquiet, instable, dérangeant mais sans cesse stimulant.

The House That Jack Built, bâti sur des abîmes

Inquiet, instable, dérangeant mais sans cesse stimulant, ainsi est le très audacieux nouveau film de Lars von Trier, centré sur un serial killer américain pour discuter fort explicitement de ce que signifient le bien et le mal, dans la vie et en art.

Lars von Trier ne connaît pas les réponses, et à la différence de beaucoup d’autres, il ne prétend pas les connaître.

Il met en jeu, au travail, il déstabilise. La violence la plus crue et l’humour le plus sophistiqué, la splendeur des cathédrales et la folie de Glenn Gould combattant à mains nues la musique de Bach, le vertige des apparences, des préjugés, des formules toutes faites et monstrueusement efficaces alimentent le film comme on alimente un brasier.

Et il s’agit bien d’une fournaise, celle de l’enfer vers lequel se dirige, durant la quasi-totalité du film, l’assassin sadique aux pulsions «créatives», dialoguant avec celui qui l’emmène, avatar du Virgile de Dante doté de la voix de Bruno Ganz.

Dans le rôle de ce Jack qui se rêve architecte, sinon «Grand Architecte», Matt Dillon est impressionnant de présence physique, de séduction et de self-control narcissique. Il impose son personnage comme un repère, atroce mais fixe, au milieu du maelström d’idées qu’impulse le réalisateur.

Au passage, celui-ci répond de ses propres déclarations stupides d’un précédent Festival de Cannes (sans les justifier ni les regretter)… et montre qu’il reste un metteur en scène d’une exceptionnelle puissance de suggestion.

Sur la dangereuse puissance politique des images, comme sur les rapports «acceptables» à la violence et à la mort, il y a plus de questions posées dans toute leur acuité dans ce film que dans la totalité du reste de la sélection officielle.

Quant aux réponses, Lars von Trier ne les connaît pas, et n’a pas l’air de considérer qu’il lui incombe d’en fournir. Si des lecteurs croient posséder lesdites réponses, merci d’écrire à Slate, qui transmettra.

En guerre, hardiment jusqu'à la défaite

Au centre, Vincent Lindon dans le film de Stéphane Brizé. | Nord-Ouest Films

Stéphane Brizé a l’air d’en avoir, lui, des réponses –toute une pelletée. Ce qu’il n’a apparemment pas, ce sont des questions. Pas de doute, face aux patrons délocalisateurs, le camarade Lindon en leader CGT a raison d’opposer une ligne d’affrontement. Ensuite, c’est tout droit jusqu’à cinq minutes avant la fin de En guerre, qui sort sur les écrans français ce mercredi 16.

Dans le film, qui maintient la «juste ligne» jusqu'au-boutiste alors qu'il y a clairement la défaite au bout, tous ceux qui ne pensent pas comme le héros prolétarien –aussi bien les autres syndicats que les autres ouvriers– c’est pourriture et compagnie, traîtres à la cause du bien et vilenies qui se traduisent entre autres par le recours systématiques aux insultes sexistes –c’est pas à la CGT qu’on entendrait des choses pareilles!

Avec En guerre, le réalisateur et l’acteur-vedette de La Loi du marché élargissent au drame des usines délocalisées ce qu’ils avaient plutôt bien raconté avec la chronique toute en retenue du précédent film. Nous étions alors dans le registre du croquis sur le vif, nous voici cette fois du côté de la fresque, qui se révèle de l’art pompier.

Au fond, tout est dit dès la phrase de Brecht citée en exergue: «Qui se bat peut perdre, qui ne se bat pas a déjà perdu». Ça a l’air évident et beau. En fait, ça interdit de se demander quel combat, avec quelles armes, selon quelle stratégie.

Questions qui mériteraient pourtant de se poser, en particulier si on voue une exécration sans faille aux ordures, banquiers cyniques, patrons voyous, DRH et comptables manipulateurs, qui ferment des usines et foutent des milliers de gens dans la misère matérielle et morale pour augmenter les bénéfices des actionnaires, phénomènes on ne peut plus courants.

Questions que ne se pose pas un instant le film, caricatural dans ses réponses à une situation qui n’a, elle, hélas, nul besoin d’être caricaturée pour être une pure saloperie.

Dans le cours du film, vient le moment où les salariés mobilisés apparaissent comme de la chair à fiction, au service d’un récit qui ne se soucie guère de la réalité des gens dont ils sont supposés être les représentations.

Là aurait pu être une des questions du film, non pas pour disqualifier l'imaginaire des luttes passées et présentes mais pour chercher comment en inventer la mise en œuvre au présent –ce que font fort heureusement les participants à beaucoup de réels conflits sociaux, et que d'autres films (Ressources humaines, Entre nos mains, Demain l'usine...) ont su évoquer.

Les cinq dernières minutes

Mais avec En guerre, tout le monde va donc dans le mur: le héros campé avec une humanité sans faille par Vincent Lindon, ses camarades de lutte qu’il entraîne dans un affrontement voué à l’échec, et le film lui-même.

À ce moment, quand tout est perdu pour les ouvriers, le film fait, lui, un truc vraiment dégueulasse: il essaie de se sauver en brûlant vif son personnage principal. D’une scène comme ça, peut-être Lars von Trier pourrait un jour tirer un nouveau film d’horreur morale.

En guerre

de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie.

Durée: 1h53. Sortie le 16 mai 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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