Sports

La LFP est-elle en train de tuer le football français?

Temps de lecture : 11 min

Que ce soit avec des huis-clos partiels ou une future programmation des matchs peu adaptée à ses supporters, la LFP prive par moment le football français d’un autre élément de spectacle: celui des tribunes. Comment l’expliquer?

Le capitaine de l'AC Ajaccio essaie d'aller parler aux joueurs du Havre après que leur bus a été caillassé par des supporters du club corse, le 18 mai 2018. | Pascal Pochard-casabianca / AFP
Le capitaine de l'AC Ajaccio essaie d'aller parler aux joueurs du Havre après que leur bus a été caillassé par des supporters du club corse, le 18 mai 2018. | Pascal Pochard-casabianca / AFP

«La Ligue a le mauvais rôle. C'est une situation inextricable. On ne fait que des mécontents.» Nathalie Boy de la Tour, la présidente de la Ligue de football professionnel (LFP), avait vu juste le 21 mai lorsqu'elle parlait des événements qui ont entaché le barrage de Ligue 2 entre Ajaccio et Le Havre. Suite à la décision de ses commissions –qui ont décidé qu’Ajaccio jouera dans un stade vide et sur terrain neutre, à Montpellier, face à Toulouse, afin d’obtenir le dernier sésame pour la Ligue 1–, les critiques se sont multipliées à son encontre sur les réseaux sociaux, des deux côtés. Une pétition a même été lancée, recueillant pour l'instant très peu de signatures, pour demander la démission de la présidente de l'instance.

C’est le deuxième stade vide lors d’un barrage pour une promotion cette saison. Grenoble, pour son accession en Ligue 2, a déjà bataillé dans un stade à huis clos. À chaque fois, ces sanctions collectives répondent à des actes individuels. Lors de l’annonce de l’instauration de barrages, Didier Quillot, le directeur général de la LFP avait estimé que ces matchs vont «créer un supplément d'attractivité, d'émotion». L’émotion sera cette fois sans spectateur.

Plus répressive que les préfectures

À d’autres occasions cette saison, ces sanctions collectives ont été contestées par les supporters. Le 6 mai dernier par exemple. Pour le dernier match de la 36e journée du championnat de France de football, Marseille joue face à Nice. Depuis quelques semaines, un énorme élan se sent dans la ville. Le club bataille en championnat pour le podium et se trouve surtout en finale de la Ligue Europa. Las, le froid est jeté dès le début de match quand Nice ouvre le score. Huit minutes plus tard, Dimitri Payet centre pour Valère Germain qui égalise. Le Vélodrome crie comme un seul homme, sauf à un endroit: le virage Sud, celui qui fait face aux joueurs marseillais en train de célébrer leur but. Aucun attroupement, aucune célébration, peu «d'émotions», juste des centaines de sièges blancs visibles sur l’écran de la télévision.

L’endroit est normalement l’antre du Commando Ultra. Mais celui-ci était touché par un huis-clos partiel, décidé par la commission de discipline de la LFP, en raison de l’usage d’engins pyrotechniques lors du match entre l’OM et l’Olympique Lyonnais, le 18 mars dernier. Si l’utilisation de tels engins est condamnée par la loi, ils font partie de la culture ultra, ces supporters qui mettent l’animation dans les stades. Depuis le début de la saison, de nombreux huis clos partiels ou sur tout un virage ont été décrétés par la LFP: treize à domicile en Ligue 1 et Ligue 2 et cinq qui concernent des parcages extérieurs, selon notre décompte. Ce qui se ressent dans l’ambiance des matchs que les ultras peuvent créer ou même à l’écran lorsque l’on voit des stades vides.

«On va arriver au point où on a davantage de huis clos prononcés par l'organe disciplinaire de la LFP que d'interdictions de déplacements prononcées par les préfets. Ou comment la LFP tue son propre produit», tweetait fin avril Pierre Barthélemy, avocat de l’Association nationale des supporters (ANS) à propos de ces mesures. Une position volontairement provocatrice mais qui recèle une grande part de vérité pour les supporters.

«Quelque part, il a raison, estime Jean-Guy Riou, président de l’Union des supporters stéphanois (USS), qui réside en tribune Sud à Geoffroy-Guichard. Parce qu’une tribune dans le stade fait plus de 7.000 places. Elle n’appartient pas à un groupe de supporters. La LFP, quand elle sanctionne, elle ne fait pas attention à qui elle sanctionne. C’est une bêtise mais, si un jour il y a des fumigènes dans une tribune latérale, est-ce qu’on interdira toute la tribune? Ce sont des sanctions collectives, et même à l’armée, pour l’avoir faite, c’était interdit. Les sanctions collectives comme celles-ci sont complètement aberrantes.»

Face à cette situation, la LFP répond sobrement (et par mail) que c’est sa commission de discipline qui «applique les règlements de manière indépendante. Le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif sont séparés. La fermeture d’une tribune apparaît toujours comme la moins mauvaise solution. Cette fermeture est la conséquence de faits graves pour lesquels la réponse du club n’a pas été jugée satisfaisante».

La commission n'est pas censée cibler les supporters

Les huis clos partiels sont pourtant vécus comme une nouvelle forme de sanctions de la commission de discipline de la LFP. Auparavant, en cas de problème dans le stade –qu’ils soient liés aux supporters ou à d’autres éléments, par exemple des bagarres entre joueurs–, l’organe disciplinaire punissait les clubs en leur infligeant des huis clos. Récemment, ils n’ont souvent concerné qu’une tribune, voire un emplacement, comme ça a pu être le cas à Marseille avec le Commando Ultra ou à Paris contre Monaco, où le Collectif Ultras Paris (CUP) était visé. «Normalement, la commission de discipline ne peut sanctionner que les clubs, précise James, porte-parole de l’ANS. Sauf qu’il y a une espèce de dérive où ils ciblent les supporters et même s’ils s’en défendent juridiquement, on voit dans les discours et les interviews qu’ils ne s’en cachent pas. Quand une tribune est fermée, c’est une sanction de club et ils jouent sur l’ambiguïté. Quand c’est un bloc qui correspond à une association, il n’y a plus d’ambiguïté.» C’était le cas pour le PSG lors de PSG-Monaco, puisque la sanction concernait la «zone dédiée» aux membres du CUP, et pas toute la tribune.

Pour appuyer son argumentaire, le porte-parole prend pour exemple les propos de Sébastien Deneux, président de la commission de discipline de la LFP, dans une interview à L’Équipe en novembre dernier. À la suite d’incidents à Bordeaux [des supporters avaient envahi le terrain après la fin de la rencontre, ndlr], il indiquait qu’il «se passerait bien» d’une instruction, nécessaire pour faire la lumière sur les événements. «Les groupes de supporters ultras ont un sentiment d'impunité qui est, dans certains cas, un peu entretenu par les clubs. Et le fait qu'il n'y ait pas de réponse immédiate les conforte dans ce sentiment-là. Il faut absolument que l'on reprenne la main. PSG, Marseille, Saint-Étienne, Bordeaux, cela devient du grand n'importe quoi», avait-il ajouté.

«C’est comme une cour martiale d’une instance qui n’a aucune légalité juridique sur le territoire français.»

Des propos qui avaient fait bondir l’ANS. Surtout, les décisions de la commission continuent d’énerver les supporters. Ceux de Saint-Étienne, par exemple, ont vu deux fois leur parcage visiteur fermé, à Nantes et à Strasbourg, par ladite commission. «C’est quand même phénoménal, s’emporte Jean-Guy Riou en parlant de la commission de discipline. C’est comme une cour martiale d’une instance qui n’a aucune légalité juridique sur le territoire français. Quand un préfet prend une interdiction de déplacement, c’est une autorité administrative. Quand c’est pris par une instance d’une société de gestionnaires de football, c’est scandaleux. Il n’y a pas de juge, pas de possibilité de se défendre. Quand un arrêté préfectoral est pris, on peut le contester devant le tribunal administratif. Quand c’est la commission de discipline de la Ligue, comment on fait?» Il est donc à noter que la LFP n’interdit pas le déplacement au sens strict du terme, mais empêche de fait le club recevant d’accueillir les visiteurs. Dans le cas du déplacement stéphanois à Nantes, la sanction avait été «doublée» par un arrêté préfectoral, qui ne s’appuyait toutefois pas sur la décision de la commission.

Prévoir les envahissements en amont

La conjoncture actuelle a tendance à braquer tous les acteurs. Les supporters, notamment ultras, craquent plus de fumigènes pour provoquer la LFP. La LFP donne de plus en plus de huis clos ciblés et ainsi de suite, même si l’instance se défend d’un tel lien de cause à effet: «Les mesures de fermeture de tribunes prononcées par la commission de discipline ne sont pas liées nécessairement à l’usage d’engins pyrotechniques. La commission peut être amenée à fermer une tribune suite à un envahissement de terrain par exemple». Pour autant, le nombre d’engins pyrotechniques est en forte augmentation selon la même Ligue –plus de 2.300 après trente-cinq journées–, qui indique que «les deux tiers des fumigènes allumés concernent quatre clubs uniquement».

La situation s’envenime, si bien que parfois, ce sont des événements constitutifs du football populaire qui sont sanctionnés. À Reims, par exemple, l’accession en Ligue 1 a été fêtée par les supporters, qui ont envahi la pelouse. Un phénomène que l’on constate régulièrement lorsque, en cas de titre, une équipe se sauve miraculeusement à la dernière journée.

Lors de cette célébration, deux personnes ont été blessées en descendant trop vite des tribunes et souffrent de fractures aux jambes. En conséquence, la LFP a ouvert une instruction pour savoir s’ils devaient sanctionner ou non. «L’envahissement même festif de Reims est très dangereux pour le public en raison du risque de piétinement. D’ailleurs, deux supporters de Reims ont été grièvement blessés lors de cet envahissement. Notre objectif n’est pas bien entendu de sanctionner les comportements festifs mais nous devons veiller à la sécurité du public avant tout», commente-t-on au sein de l’instance.

«Il faut travailler en amont, prévoir l’envahissement avant le match, répond Jean-Guy Riou. Évidemment, les situations comme à Lille ou lors de Saint-Étienne-Lyon [des envahissements de terrains de supporters mécontents, ndlr] sont répréhensibles. Quand c’est festif, ça doit être mis en place en amont et c’est là où la LFP n’est pas bonne, elle se fie au règlement et ne prend que des sanctions. Ils sont systématiquement sur le côté répressif.» En accord avec la préfecture et le club, Amiens avait par exemple organisé l’envahissement qui a fêté le maintien du club en L1. La Ligue ne s’est pas encore prononcée sur cet événement.

Ni analyse, ni bilan, ni réflexion

Jean-Guy Riou fait également partie de l’Instance nationale du supportérisme (INS), organisme pensé par le ministère des Sports. S’il ne parle pas en son nom, il a évoqué la question des fumigènes avec ses membres, ainsi que le problème du «tout-répressif». Parfois sans mettre de gants. «Pour avoir fait les réunions, on a dézingué la Ligue en lui prouvant qu’elle était incompétente sur ces questions. Les relations entre nous se sont assouplies mais lors de la prochaine réunion ça va chauffer, car on en a marre des huis clos et restrictions.»

Du côté de l’ANS, on explique qu’il n’y a «pas de dialogue» entre eux et la LFP. «Ça fait un moment qu’on demande des discussions sur la commission de discipline», détaille James. L’association souhaite notamment la mise en place d’un moratoire sur les sanctions collectives, comme c’est le cas en Allemagne depuis août 2017. «La Fédération allemande de football (DFB) recommande à sa commission de discipline de ne plus imposer, jusqu'à nouvel ordre, de sanctions ayant des effets directs sur des fans dont la participation à des infractions aux règlements des stades n'a pas été prouvée», avait déclaré Reinhard Grindel, le président de la DFB, dans un communiqué.

«Comme la police ne fait pas son boulot, il faut bien qu’ils fassent quelque chose, donc ils prennent des mesures collectives.»

«Cela fait un moment qu’on leur demande ça. Ils sont complètement fermés là-dessus, reprend James. Il y a souvent deux arguments qu’ils nous avancent. D’une part, ils nous disent:Il faut montrer qu’on est ferme, qu’on sanctionne”. Ils évacuent totalement la question sur l’efficacité des sanctions et leur justesse. Après, quand ils n’ont plus d’argument, ils avancent que comme la police ne fait pas son boulot –cibler individuellement les fauteurs de troubles–, il faut bien qu’ils fassent quelque chose, donc ils prennent des mesures collectives.»

L’ANS pointe cependant qu’il n’y a pas de «réflexion» du côté de la LFP. «Est-ce qu’il y a eu des travaux, une concertation, du benchmarking sur ce qu’il se fait ailleurs? Quand tu poses ces questions, tu n’as plus personne face à toi, pointe le porte-parole. Si tu leur demandes des documents, il n’y a même pas de bilan et d’analyse sur leur politique de sanctions contre les supporters. Il n’y a même pas d’étude d’impact, ne serait-ce que sur la question des affluences.»

Neymar et Falcao resteront-ils en France?

De là à dire que l’affluence n’est pas une priorité pour la Ligue, il n’y a qu’un pas que certains franchissent. Fin avril, la LFP a publié sa nouvelle programmation pour les matchs de championnat de 2020 à 2024. Exit les matchs du samedi à 20 heures, place à sept matchs le dimanche (contre trois auparavant) dont un à 13 heures et quatre à 15 heures. La mesure est évidemment formulée pour conquérir de nouveaux marchés –asiatiques notamment– et mieux vendre les droits télévisuels. Ce qui profiterait à l’instance et aux clubs. Mais pas aux supporters et spectateurs dans les stades.

«C’est scandaleux. On est en train de tuer le football amateur, souligne véhément Jean-Guy Riou. Parce que dans mon groupe de supporters, j’ai beaucoup de joueurs amateurs qui jouent ou qui encadrent des jeunes le dimanche. Ces gars-là ne pourront pas se déplacer pour voir un match de leur équipe fétiche, parce que la plupart du temps soit ils entraînent, soit ils accompagnent les gamins ou seniors. Ou alors, ils arrêteront de faire ces activités associatives.» De plus, le responsable de l’USS note qu’à Saint-Étienne, le soutien vient de toute la France. «Et moi, mes gars de Paris ou Nantes, s’ils viennent le dimanche, ils partent le matin à 8 heures pour un match à 15 heures. Il est évident que s’ils ont un match en amateur le matin, ils ne pourront pas y aller.»

De son côté, James de l’ANS est plus mesuré et estime même ne pas «avoir d’avis négatif»: «Le problème, ajoute-t-il, c’est que c’est fait sans concertation ou analyse. On impose un truc à tout le monde sans qu’il y ait une réflexion. Ils ne tentent même pas de voir comment ça peut se passer pour le monde amateur, ils n’ont pas de vision globale.»

Autant de griefs qui sont faits à la LFP, pourtant garante de son principal produit d’appel. Si Neymar, Falcao ou Payet et consorts continuent de briller sur les rectangles verts, resteront-ils en France face à des tribunes vides?

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

Frédéric Scarbonchi Journaliste

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