Sociéte

Sur Facebook, les créationnistes français luttent contre Darwin

Temps de lecture : 6 min

Sous l'impulsion des fondamentalistes chrétiens, le créationnisme tente de s'implanter dans notre pays. Avec des spécificités qui le différencient de son grand frère américain.


«La tentation d'Adam et Ève», détail d'un vitrail de la cathédrale Saint-Julien du Mans (Sarthe) | Selbymay via Wikimedia Commons License by

Depuis quelques dizaines d'années, les créationnistes français ont repris le discours que leurs homologues américains rabâchent pour expliquer les origines de l’homme: la Terre a 6.000 ans, l'humanité a pour ancêtres Adam et Ève, le Déluge est un fait historique, les humains et les dinosaures ont coexisté, la théorie de l'évolution est une imposture.

Ce mouvement fondamentaliste, qui s'appuie sur une lecture au pied de la lettre des Écritures, est né aux États-Unis au XIXe siècle, en réaction à la parution de L'Origine des espèces de Charles Darwin. Il séduit un grand nombre d'Américaines et d'Américains –près de 40% d'entre eux déclarent croire au récit de la Genèse– et est même enseigné dans certains établissements privés, abondamment financés.

Créationnisme pur jus et «Intelligent Design»

Promu à l'origine par les protestants, il s'est déployé progressivement au XXe siècle, pour en arriver dans les années 1990 au concept d'«Intelligent Design» («dessein intelligent», en français). Une théorie plus douce qui, sans renier l'évolution darwinienne –cette position n'étant plus défendable au regard des innombrables découvertes scientifiques accumulées, explique que l'évolution du vivant a été, depuis ses origines, entièrement façonnée par le Créateur.

Le créationnisme pur jus comme l'«Intelligent Design», défendus par quelques scientifiques polémiques, trouvent en France un certain écho, notamment dans les milieux chrétiens fondamentalistes.

Mais en terre laïque, cette remise en cause radicale de l'évolution –et plus largement de la science– prend des tournures extrêmes et va encore plus loin que ce qui peut se dire, s'écrire et se penser aux États-Unis. Chez nous, les créationnistes dévoilent le visage le plus sombre de l'extrémisme religieux, avec des théories délirantes propices à toutes les dérives, y compris identitaires.

Attaque frontale de la théorie de l'évolution

Sur Facebook, le groupe «Dédarwinisez-vous», 780 membres au compteur, fait depuis l'année dernière une promotion acharnée du créationnisme. Son administrateur, qui se prétend biologiste, serait proche de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, un groupe catholique intégriste fondé en 1970 par l'archevêque excommunié Monseigneur Lefebvre, dont le quartier général est l'église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris.

«En France, il existe des structures créationnistes catholiques de tendance traditionnalistes qui défendent la théorie d'une terre jeune créée il y a 6.000 ans en sept jours par Dieu, et qui essayent d'étayer cette théorie avec des arguments qui se veulent scientifiques. Ces structures organisent des conférences, essayent d'être présentes dans les médias et ont tissé des liens avec des structures similaires situées dans d'autres pays», expliquait à Mediapart Olivier Brosseau, docteur en biologie spécialisé dans la communication scientifique.

«Le cancer est un très bon exemple en défaveur de l’évolutionnisme.»

Lu sur «Dédarwinisez-vous»

Sur «Dédarwinisez-vous», pas un jour ne passe sans que l'administrateur n'attaque frontalement la théorie de l'évolution, en cherchant à la discréditer avec un arsenal d'arguments qui sont partie intégrante du discours créationniste: «Avez-vous déjà vu une espèce développer un nouvel organe? Pensez-vous que la vie puisse émerger de la matière inerte? Les mutations aléatoires peuvent-elles augmenter la complexité d’un organisme? Pourquoi chercher à inciter les gens à adhérer aux croyances évolutionnistes? Pourquoi chercher à lutter contre la vision biblique de nos origines?»

Des questions répétées inlassablement jusqu'à l'absurde, face aux critiques des nombreux contradicteurs qui interviennent. Et des arguments surprenants, comme celui-ci: «Les scientifiques cherchant à soigner le cancer parlent d'anomalies génétiques, cherchent à les identifier et à en amoindrir les effets. Ils ne voient pas ces mutations comme des éléments bénéfiques permettant d'acheminer l'humanité vers un devenir perpétuel mais comme des anomalies, des erreurs à corriger. Ce simple constat détruit l'évolutionnisme. Le cancer est un très bon exemple en défaveur de l’évolutionnisme.»

Discours anti-science et but politique

Mais qu'est-ce qui peut pousser à une critique aussi vive de la théorie de l'évolution, et à la négation de toutes les preuves accumulées en sa faveur –que ce soit la datation du registre fossile ou encore les mutations génétiques constatées lors d'expériences in vivo?

Sur le site The Good Life, Jacques Arnould, historien des sciences, directeur des questions éthiques au Centre national des études spatiales et spécialiste du créationnisme apporte des éléments de réponse: «Grâce aux sciences, l’univers a pris des allures qui sont éloignées de celles des traditions religieuses, et ces dernières n’en ont pas toujours pris la mesure. Toute leur théologie, même leur Dieu, deviennent étriqués. Il en découle que des personnes se sentent mal à l’aise dans des traditions religieuses restées trop ringardes par rapport aux connaissances actuelles sur l’univers.» Pour les fondamentalistes, la science représenterait un danger évident.

Tout le discours anti-Darwin pourrait simplement prêter à sourire. Mais derrière ces gesticulations sur les réseaux sociaux se cache un but clairement politique. Il y a quelques mois, «Dédarwinisez-vous» imaginait un projet de réforme de l'Éducation nationale pour le moins radical.

La proposition visait tout simplement à faire entrer le créationnisme à l’école –où, d'après une enquête réalisée en 2007 par l'enseignante Marie-Pierre Quessada, 2% des professeurs de biologie seraient créationnistes.

On pouvait notamment y lire que «l’enseignement des origines de l’humanité va aujourd’hui fondamentalement contre le principe de laïcité, qui est un principe d'impartialité et de neutralité de l'État à l'égard des confessions religieuses, des spiritualités et des croyances de chacun».

Puis l'auteur s'explique et développe ses arguments: «Parmi ces quatre théories [pour expliquer l'origine de la vie, ndlr], une seule est aujourd’hui enseignée: l’évolutionnisme matérialiste, plus connu sous le nom de darwinisme. Elle repose principalement sur la croyance selon laquelle aucun Créateur ne serait intervenu dans le processus d’apparition de la vie et des espèces. [...] L’évolutionnisme n’est pas une théorie neutre mais est avant tout un système idéologique, philosophique et en dernière instance religieux. Il semble par conséquent nécessaire de réformer l’enseignement des origines de l’humanité afin de respecter la pluralité des croyances de chacun. L’évolutionnisme, c’est à dire l’hypothèse de l’ascendance commune universelle doit être exclue des cours de sciences naturelles.»

En somme, il s'agirait de faire passer la théorie de l'évolution pour une simple croyance, ce qui permettrait de la mettre au même niveau que le récit de la Genèse et de placer les chrétiens face à un choix: la Bible ou Darwin.

Réécriture conspirationniste de la Révolution

Les créationnistes français prennent appui sur certains épisodes du récit national pour donner plus de résonance à leur discours. Dans un curieux exercice de réécriture historique truffé de sophismes et de fausses informations, on peut lire, toujours sur «Dédarwinisez-vous», que la Révolution a été provoquée par la conspiration de francs-maçons pour abattre l'Église catholique.

Une théorie en vogue chez de nombreux conspirationnistes, qui repose sur une «preuve»: le culte de l'Être suprême, initié par Robespierre en 1794, serait d'origine maçonnique. Les origines de ce «mal français» se situent un peu auparavant, au moment des Lumières, quand des critiques de plus en plus vives contre la religion ont commencé à émerger. Rousseau et Voltaire, déistes, sont accusés d'avoir crucifié une seconde fois le Christ.

Depuis, les athées comme les catholiques progressistes seraient manipulés à leur insu par Satan –tout comme l'était Darwin– pour imposer le matérialisme. «La révolution était anti-chrétienne et majoritairement athée. Elle a été organisée et mise en œuvre par diverses “cercles philosophiques” encore à l'œuvre aujourd'hui et qui défendent l'athéisme», peut-on encore lire sur «Dédarwinisez-vous».

«[Les créationnistes] se sentent investis de la mission de défendre les Écritures. Ils oublient simplement de faire rentrer dans leur logiciel un élément très important dans la religion, l'intelligence

Jacques Arnould, historien des sciences spécialiste du créationnisme

Tous les problèmes du monde moderne se trouveraient finalement dans l'athéisme, dont le fruit est l'évolutionnisme. Un créationniste qui se faisant appeler «Lion de Jérusalem» affirme ainsi: «L'évolutionnisme est bien loin d'un simple débat scientifique. C'est une philosophie dangereuse qui enlève toute espèce de moralité. Ainsi, les fruits pourris de l'arbre évolutionniste: Des dizaines de MILLIONS de morts par les idéologies du XXe siècle et avec l'avortement promu par l'humanisme actuel, ce sont des centaines de MILLIONS de morts, plusieurs dizaines de milliers chaque jour... L'obscurantisme dans toute sa laideur.»

Il ne s'agit plus du simple débat sur nos origines, nous explique Jacques Arnould: «Les créationnistes sont pris dans un dilemme. Ils pensent que la science met leur foi en danger. Ils entretiennent un rapport très particulier avec la Bible, qui pour eux ne peut être contredite. Ils se sentent donc investis de la mission de défendre les Écritures. Ils oublient simplement de faire rentrer dans leur logiciel un élément très important dans la religion, l'intelligence. Car seule l'intelligence permet de comprendre toute la complexité de la Bible et de l'adapter au monde moderne

Arnaud Pagès Journaliste indépendant

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