Égalités / LGBTQ

Les studios de production de films pornos devraient s'inspirer de TimTales

Temps de lecture : 6 min

Qualité d'image, performance sexuelle, ambiance positive, hommes multiethniques... TimTales dépasse les productions berlinoise, londonienne et parisienne.

Tim Kruger a dépassé la blanchitude du sexe berlinois pour élargir le multiculturalisme d'une pornographie gay toujours dominée par les Blancs. | timkrugerx via
Instagram

Il est temps de le déclarer d'une manière irrévocable. Boudé par les cérémonies de prix du porno américain, TimTales est le meilleur studio porno européen –et peut-être même le meilleur studio gay mondial. En termes de qualité d'image, de performance sexuelle, d'ambiance positive et avec un catalogue innovant d'hommes multiethniques, TimTales fait de Barcelone le nouveau centre du porno gay, dépassant facilement les productions berlinoise, londonienne et parisienne.

Le studio a été créé en 2009 par un des plus populaires acteurs allemands, Tim Kruger, suivi par 55.000 personnes sur Facebook et 138.000 personnes sur Twitter. Kruger était avec Thom Baron une des têtes d'affiche du célèbre studio berlinois Cazzo qui a été à la pointe de l'action pendant les années 2000. Il a participé à de nombreux films américains à grand budget. Lors d'un voyage avec son boyfriend d'alors, il découvre Barcelone et décide de s'y installer. La ville catalane est avec Madrid le centre du mouvement LGBT en Espagne (Madrid a la plus grande Gay Pride européenne) où de très bons studios se sont installés comme FuckerMate. Autant la période berlinoise de Tim Kruger était urbaine et parfois hivernale, autant la période barcelonaise resplendit d'un soleil puissant avec un ciel bleu qui concurrence la tradition solaire de la production californienne.

Passage réussi derrière la caméra

De fait, Tim Kruger est un des rares acteurs porno gays qui soient parvenu à développer leur propre studio en passant de l'autre côté de la caméra. Beaucoup d'autres acteurs américains s'y sont essayés, comme Rocco Steele, Rogan Richards ou Antonio Biaggi, mais leur production est irrégulière et de moindre qualité. Contrairement à ces derniers, Tim Kruger s'est mis en retrait pour privilégier des acteurs qu'il découvre et qui deviennent rapidement des stars comme Luis Ricaute. Son écurie est aujourd'hui imbattable et les studios traditionnels américains peinent à suivre.

Tous les grands acteurs actuels sont passés chez TimTales: Cutler X, Drake Jaden, Race Cooper, et de nombreux Français comme Gérald Fabiani, Med (de CitéBeur), Kriss Aston. La production espagnole déborde donc sur le marché international avec une vitalité que l'on retrouve dans presque tous les domaines culturels (voir le succès de La Casa de Papel), y compris sexuel. «J'ai l'impression que les acteurs latins sont plus ouverts que les autres et plus confiants sur leur sexualité, c'est pourquoi beaucoup d'entre eux s'inscrivent sur mon site pour devenir des acteurs. Après tout, le mythe du “latin lover” est peut-être vrai!» Dès qu'une scène sort chez TimTales (et c'est pratiquement tous les quatre jours), elle est en première position sur les sites d'échanges de vidéos gays.

Un studio post-bareback

Si les rapports de la majorité des scènes de TimTales ne sont pas protégés par des capotes, ce n'est pas non plus à proprement parler un studio bareback comme Treasure Island Media où l'échange de sperme (surtout dans les partouzes) est célébré. TimTales se positionne, comme beaucoup de studios actuels, dans une optique post-bareback qui accompagne la banalisation de la PrEP chez les gays. D'ailleurs, quand Tim Kruger joue dans des scènes, il reste fidèle au préservatif, comme certains de ses acteurs. «Je soutiens la PrEP mais j'utilise toujours des capotes dans mes scènes, même si cela ne veut pas dire que je ne ferai jamais de bareback. Je pense juste que ce n'est pas le bon moment pour moi. Je laisse les acteurs décider ce qu'ils veulent faire et je discute toujours du sujet avant de tourner une scène. Je ne forcerai jamais un acteur à faire du bareback et la plupart utilisent la PrEP de toute manière.»

Le studio est donc le miroir de ce qui se fait désormais dans la vraie vie, avec un accent sur la performance, autant dans les moments de fellation que de pénétration. Les acteurs dominants ont en commun des physiques impressionnants et des bites à la hauteur de ce qu'on peut espérer d'un studio qui recherche le meilleur. Les power bottoms sont aussi mis en avant car il faut de la résistance pour tenir face aux actifs les plus hard. Le seul aspect que l'on peut reprocher à TimTales c'est de figer les rôles de domination: les acteurs sont des tops et les passifs sont des bottoms (les fellations ne sont pas réciproques) alors que beaucoup d'acteurs sont versatiles.

La photographie, très propre, presque hygiéniste, dans des appartements ou des chambres d'hôtel immaculées, rappelle le look clinique de certains studios hétéros comme BLACKED.com. Ça commence souvent sur une terrasse montrant les toits de Barcelone, ce n'est jamais gore, souvent avec des sourires et de la rigolade, même si le degré de performance et de persévérance est un des plus hauts dans la production actuelle. Pas de musique, encore moins de dialogues interminables en début ou fin de scène, c'est de l'action directe avec, presque toujours, la langue espagnole comme base commune dans les onomatopées des acteurs.

Un studio ouvert sur l'Amérique latine

Cette langue est la lingua franca qui rassemble Vénézuéliens, Colombiens, Argentins, et une grande partie des Caraïbes. C'est quand même plus excitant d'entendre les acteurs soupirer «coger!» plutôt que le sempiternel «fuckyeah!» américain. Il faut rappeler que le porno gay espagnol en est à sa deuxième vague, la première datant d'il y a dix ans quand les studios américains se sont précipités sur la péninsule pour y rafler les ambassadeurs espagnols que furent Aitor Krash, Jean Franco, Victor Banda. La sexualité catalane est la porte d'ouverture d'une immigration latine qui met en valeur les plus beaux mecs issus du Brésil et même d'Afrique.

Car les plus grands acteurs du studio sont souvent noirs, métis, latins, prolongeant la diversité ethnique inventée par MachoFucker, assurément le meilleur studio mondial de ces quinze dernières années. Tim Kruger reste réservé sur ce sujet: «L'ethnie n'a jamais été un sujet pour moi et je pense que les Européens ont une autre manière de voir les choses que les Américains ou les studios américains. Je choisis des acteurs que je trouve attirants ou dont je pense qu'ils vont plaire au public. Leur origine est donc peu importante pour moi. Pourtant je dirais que mon site possède l'équipe d'acteurs la plus diverse de tous les autres studios et je pense que c'est important». Car TimTales attire aussi de nombreux acteurs européens, parfois même russes, américains et canadiens (la grande découverte du studio étant Caleb King).

Un studio qui respecte le genre interracial

Tim Kruger a dépassé la blanchitude du sexe berlinois (le Berghain, aussi grand soit-il, est un club où l'on compte les Noirs sur les doigts d'une main) pour élargir le multiculturalisme d'une pornographie gay toujours dominée par les Blancs. Si de très bons studios américains multiethniques se développent dans le porno amateur ou semi-professionnel, il faut rappeler que les studios majeurs restent peu mixtes, même si Raging Stallion fait des efforts dans ce sens. Mais Hot House, Titan (et ne parlons pas de Falcon) sont encore moins mixtes qu'ils ne l'étaient il y a une dizaine d'années.

D'ailleurs, il existe un mouvement qui critique ouvertement la surreprésentation des acteurs blancs lors des remises de prix de l'industrie porno gay américaine, exactement comme dans le cinéma traditionnel. #GayPornSoWhite est un hashtag connu depuis que les GayVN Awards ont cantonné les acteurs de couleur dans une catégorie «Ethnic Scene». À l'opposé, TimTales est un studio ouvert sur le monde, ce qui accentue son potentiel international. Un Berlinois qui produit du porno multiethnique à Barcelone, c'est pratiquement unique dans la culture gay moderne et c'est un symbole à une époque où le «genre interracial» devient la niche la plus productive, dans le porno hétérosexuel notamment.

Tim Kruger exploite sans le dire un sujet polémique en soi, celui de la supériorité sexuelle multiethnique, celle dont on parle dans les stand-ups de comiques noirs très connus comme Eddie Griffin, P Diddy, commençant par Richard Pryor. On peut dire beaucoup de choses négatives sur le porno, mais la production actuelle, chez les gays en tout cas, encourage un melting-pot qui n'existait pas avant. Le porno est donc le reflet d'une visibilité accrue des minorités. Par exemple, la surabondance des latinos est à mettre en parallèle au succès (même controversé) des maghrébins dans le studio français CitéBeur, qui produit moins de films actuellement mais qui a eu un impact culturel international. Quand on se plaint que le porno puisse être un outil d'éducation sexuelle pour les jeunes, on oublie que ce média est un des rares (avec la musique et le sport) où les minorités ethniques sont visibles –et excellent.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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