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Que fait vraiment l’Iran en Syrie?

Temps de lecture : 8 min

Une mauvaise perception des véritables intentions de Téhéran, par Israël ou les États-Unis, conduirait inévitablement au désastre.

Des tanks israéliens sur le plateau du Golan, cible supposée de tirs iraniens, près de la frontière syrienne, le 10 mai 2018 | Menahem Kahana / AFP
Des tanks israéliens sur le plateau du Golan, cible supposée de tirs iraniens, près de la frontière syrienne, le 10 mai 2018 | Menahem Kahana / AFP

Suite aux frappes aériennes israéliennes, en avril, contre la base aérienne T-4 en Syrie et la destruction d’un F-16 de Tsahal en février, les tensions entre Israël et l’Iran n’ont cessé de s’accroître.

Le 26 avril, le secrétaire américain à la Défense James Mattis a évoqué la possibilité d’affrontements directs entre les deux pays. Et dans la nuit du 9 mai, des tirs de roquettes effectués depuis la Syrie ont visé des positions israéliennes sur les hauteurs du Golan, entraînant en réponse des frappes aériennes d’Israël sur les infrastructures militaires de l’Iran en Syrie.

Compte tenu de l’instabilité de la situation et du risque croissant d'erreurs de jugement et de confrontations, il est essentiel que les décideurs de Washington aient une meilleure compréhension des objectifs de l’Iran en Syrie, qui ne sont pas offensifs, mais visent avant tout à intimider Israël et les autres grandes puissances internationales présentes en Syrie.

Une mauvaise compréhension des intentions stratégiques de l’Iran risquerait de mener à une confrontation militaire et à une escalade des violences –surtout suite à la décision du président américain Donald Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien.

Méprise d'Israël sur la stratégie iranienne

Plutôt que de provoquer militairement Israël, les actions de l’Iran en Syrie visent avant tout à maintenir le gouvernement syrien au sein de «l’axe de la résistance» –alliance regroupant, entre autres, l’Iran, la Syrie et le Hezbollah.

L’Iran cherche également à établir un certain équilibre des pouvoirs –y compris en matière de dissuasion– avec les autres acteurs régionaux et internationaux ayant des intérêts en Syrie. Les récentes actions de l’Iran qui pourraient passer pour de la provocation, comme la violation de l’espace aérien israélien par un drone iranien, sont en fait des tactiques destinées à définir des «lignes rouges» et rendre plus coûteuses les interventions d’Israël contre l’Iran en Syrie.

Pour les Israéliens, l’accroissement du potentiel militaire de l’Iran est intolérable, car il contrevient à leur volonté d’empêcher l’établissement de bases militaires iraniennes permanentes en Syrie. D’après cette interprétation des événements, l’objectif de la campagne de l’Iran en Syrie serait d’accroître sa puissance et ses installations militaires au-delà de ses frontières, afin de détruire Israël.

S’il est vrai que certaines élites iraniennes ont bien cet objectif en vue, cette vision –dominante en Israël– passe néanmoins à côté des véritables objectifs de la présence militaire iranienne en Syrie et se méprend sur les priorités de Téhéran.

La vision israélienne ne tient pas assez sérieusement compte des limitations auxquelles l’Iran doit faire face en Syrie, notamment la réticence très réelle des gouvernements syrien et russe à l’autoriser formellement à disposer d’installations militaires à l’intérieur du pays. Elle part du principe que, en raison de sa faiblesse, la Syrie n’a pas son mot à dire dans la manière dont elle gère ses relations avec l’Iran, alors que la réalité sur le terrain est beaucoup plus compliquée.

La politique syrienne de l’Iran est, à vrai dire, fortement limitée par des intérêts politiques qui le dépassent, et qui impliquent tant la Syrie de Bachar el-Assad que la Russie, Israël et la communauté internationale. Or le récit dominant présente simultanément l’Iran sous un jour expansionniste et belliqueux, mais aussi comme un pays passif qui ne ripostera pas s’il est attaqué. Ces deux perceptions sont potentiellement dangereuses, surtout si elles sous-estiment les réponses que pourrait apporter l’Iran à de potentielles attaques militaires.

S’il est vrai que l’Iran et ses partenaires sont farouchement anti-Israël, entrer en guerre avec l’État hébreu n’est, d’après notre analyse, pas une priorité de l’Iran. Il cherche davantage à consolider sa position durement acquise parmi les principaux protagonistes du conflit syrien –avec la Turquie, les États-Unis et le gouvernement syrien, ainsi que leurs alliés respectifs.

Défense de l'«axe de résistance»

La Syrie est d’une importance stratégique vitale pour l’Iran, puisqu’elle lui permet de développer son influence à travers le Levant et lui offre un accès au Hezbollah, ce qui renforce sa force de dissuasion sur Israël. L’effondrement du régime d’Assad et le démembrement de la Syrie auraient été un coup terrible porté à l’Iran, qui y aurait perdu l’un de ses alliés clés dans le monde arabe.

Du point de vue iranien, c’est donc ce qui est en jeu en Syrie. Ce point de vue était très répandu chez les élites iraniennes au début du conflit en Syrie, car l’Iran était mis sur la défensive et la probabilité de voir le régime d’Assad survivre semblait faible. À vrai dire, le gouvernement iranien pensait même que le soulèvement contre Assad était une conspiration étrangère destinée à affaiblir l’Iran –une menace directe qui poussa même certains à affirmer que s’ils perdaient la Syrie, ils perdraient Téhéran.

Il est vital de considérer les provocations iraniennes au prisme de la dissuasion et comme un moyen de tracer ses propres lignes rouges vis-à-vis d’Israël.

L’entrée de l’Iran dans la guerre était destinée à venir en aide à son allié dans la tourmente et à tenter de réduire ses pertes, en renforçant ses alliances avec des milices alliées en Syrie en cas de fragmentation du territoire –un plan de secours rationnel et limité en cas de chute du régime d’Assad, qui fut interprété à tort comme de l’expansionnisme de la part de l’Iran.

Pour Téhéran, les frappes israéliennes contre l’Iran ou ses alliés en Syrie, ajoutées aux rhétoriques belliqueuses des États-Unis et de l’Arabie saoudite, sont destinées à saper la force dissuasive quelque peu incertaine de l’Iran. Il est vital de considérer les provocations iraniennes au prisme de la dissuasion et comme un moyen de tracer ses propres lignes rouges vis-à-vis d’Israël.

L’Iran a décidé que le meilleur moyen de préserver la Syrie dans son rôle prééminent au sein de l’axe de la résistance était de s’assurer que l’État syrien garde le contrôle total de son territoire, surtout compte tenu des menaces très sérieuses que représentent pour la Syrie les groupes armés rivaux depuis la mise en échec de l’organisation État islamique.

Il est vrai que si l’Iran et ses milices alliées, le gouvernement syrien et la Russie ont l’avantage sur le terrain, rien ne semble garantir qu'Assad puisse obtenir une pleine victoire et unifier le pays, notamment avec la présence militaire de la Turquie et des États-Unis. Aux yeux de Téhéran, la situation est encore plus précaire, car les leaders iraniens pensent que les États-Unis projettent de diviser la Syrie.

Efforts concentrés sur Deir ez-Zor et Idlib

Si le combat contre l’organisation État islamique avait permis de concentrer les acteurs extérieurs du conflit syrien sur une même cible, ce sont désormais des compétitions et frictions de plus grande envergure, entre les différentes forces en présence en Syrie, qui occupent le centre de la scène. Les trois principaux groupes sont la Turquie et ses partenaires, les forces démocratiques syriennes et son principal soutien, les États-Unis, et enfin le gouvernement Assad et ses alliés, parmi lesquels l’Iran.

Inquiet face aux avancées des parties rivales, le camp Iran-Syrie a concentré ses forces opérationnelles sur des endroits qui restent à conquérir par l’État syrien. L’Iran a publiquement exprimé son intention de prioriser deux théâtres d’opérations en particulier dans sa campagne en Syrie.

L’un d’eux est la ville de Deir ez-Zor, que se disputent les forces démocratiques syriennes, soutenues par les États-Unis, et le régime d’Assad et ses alliés. L’organisation État islamique ayant été rayée de la carte, ces deux forces se trouvent désormais proches et la confrontation fait partie de leurs calculs stratégiques, ce qui explique certains heurts rapportés récemment.

Le deuxième théâtre d’opérations est Idlib, dernier grand bastion abritant un nombre conséquent de combattants du front al-Nosra et autres groupes takfiristes. Ce sont les camps turc et irano-syrien qui vont sans doute s’affronter lors de cette bataille critique, comme ils ont failli le faire plus tôt cette l’année dans la ville kurde d’Afrin.

Au-delà de ces deux théâtres, il existe également des enclaves d’opposition au régime syrien en plein territoire contrôlé par le gouvernement, notamment dans le sud du pays, qu’Assad devra reconquérir s’il souhaite restaurer son pouvoir, comme en témoignent les terribles combats pour reprendre le contrôle de la Ghouta orientale. La préparation de ces batailles à venir préoccupe fortement l’armée syrienne et ses alliés.

Intimidations et représailles

Compte tenu de ces objectifs et de la profonde implication des forces soutenues par l’Iran dans ces endroits clés, le conflit direct avec Israël n’est pas une priorité stratégique pour l’Iran. Le pays a des ressources limitées, et la gestion des différentes parties rivales en Syrie est clairement ce qui préoccupe le plus les stratégistes iraniens.

Cela étant dit, l’Iran n’a pas décidé de mettre un terme à ses intimidations envers Israël. En janvier dernier, le général des forces Al-Qods affirmait encore que l’État hébreu était une puissance agressive «avec 300 têtes nucléaires» et une propension à mener des «frappes préventives».

Vu le comportement qu’ont eu ses dirigeants par le passé, il est peu probable que l’Iran accepte de se conformer aux limites imposées par Israël, contraires à ses objectifs en Syrie. Et pour que sa politique d’intimidation reste crédible, Téhéran va se sentir obligée de répondre à toute attaque israélienne.

Les décideurs américains et israéliens qui tentent de deviner les intentions de l’Iran en Syrie feraient bien de ne pas oublier que Téhéran a déjà profité de vides politiques pour accroître son influence.

L’ayatollah Ali Khamenei, chef suprême du régime iranien, a déclaré de manière répétée que le temps de la «fuite» était révolu –ce qui veut dire que si le conflit s’aggrave, toute frappe menée contre l’Iran sera suivie de représailles. Si la République islamique se montre faible, sa réputation en pâtira. Cela ajoute au risque d’escalade des violences, qui pourrait être difficile à gérer et souligne le besoin de faire preuve d’une extrême prudence d’un côté comme de l’autre.

Les décideurs américains et israéliens qui tentent de deviner les intentions de l’Iran en Syrie feraient bien de ne pas oublier que Téhéran a déjà profité de vides politiques pour accroître son influence. Du Liban au Yémen, en passant par l’Irak, l’Iran a utilisé à plusieurs reprises des zones de conflits qu’il n’avait pourtant pas créés afin de faire avancer ses objectifs stratégiques.

Compte tenu de ces précédents, Israël fait face à un dilemme. Un État syrien fort et stable serait à vrai dire la meilleure solution pour la sécurité israélienne –puisqu’il permettrait de limiter l’influence jouée par l’Iran à l’intérieur de ses frontières et d'éviter que l’absence de pouvoir politique ne soit comblée par des groupes terroristes comme l’organisation État islamique. D’un autre côté, une confrontation violente entre Israël et les forces iraniennes présentes en Syrie pourrait nuire à la possibilité d’un État syrien stable –ce qui permettrait à l’Iran et à ses alliés de combler le vide politique et de renforcer leurs positions en Syrie, situation qui générerait inévitablement de nouveaux conflits.

Payam Mohseni Directeur de l’Iran Project

Hassan Ahmadian Chercheur postdoctoral à l’Iran Project

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