Monde

Les Russes à l'assaut de l'eldorado chinois [4/4]

Joshua Kucera, mis à jour le 27.01.2010 à 12 h 42

Suifenhe, à quatre heures de route de Vladivostok, devient une terre d'expatriation pour Russes en mal d'affaires.

SUIFENHE, Chine - Quand la frontière entre la Russie et la Chine s'est ouverte, en 1989, la crainte du «péril jaune» a surgi, celle de voir affluer des millions de Chinois en Sibérie, cette terre si faiblement peuplée mais si richement dotée. Certains articles mutins sont allés jusqu'à suggérer à la Russie d'accepter l'inévitable et de vendre la région à la Chine.

Sur le plan démographique, il n'est pas absurde de penser que les Chinois vont débarquer en masse. Sur le plan économique, cependant, la chose ne va pas de soi, tant le développement chinois semble illimité. À l'inverse, la Russie reste extrêmement dépendante de ressources pétrolifères et gazières incertaines. Dans le secteur tertiaire, les salaires sont déjà plus élevés en Chine, et au train où vont les choses, ils le seront bientôt dans l'industrie aussi. Cela étant posé, n'y a-t-il donc pas plus de chances pour que ce soient les Russes qui se ruent vers la Chine ?

Aux nombreux Russes de Sibérie à qui j'ai posé la question, la plupart m'ont répondu que tel était déjà le cas. Aujourd'hui, ce flux migratoire est encore faible, mais ce n'est que le début.

Un air certain de Russie

La petite ville de Suifenhe dégage tant d'énergie face à une Vladivostok qui fait trois fois sa taille, que passer de l'une à l'autre donne l'impression de passer du noir et blanc au technicolor. Au cours du trajet en car de quatre heures au départ de Vladivostok pour rejoindre la frontière, la route devient de plus en plus chaotique, et les paysages de plus en plus solitaires. Puis, dès la frontière passée, la Chine apparaît sous la forme d'un immense centre commercial aux dômes rouges qui rappellent à dessein l'architecture russe, avec en prime un Holiday Inn de grand standing.

Le centre commercial est une pièce de ce qui devait à l'origine constituer une vaste zone de duty free sino-russe, accessible sans visa. Mais de son côté de la frontière, la Russie n'a élevé qu'une église, que les touristes chinois photographient à travers une clôture grillagée.

Le jour de mon arrivée avait lieu l'une des plus grandes fêtes de la Chine moderne: le soixantième anniversaire de naissance de la République populaire de Chine. Pourtant, les ouvriers œuvrant sur les innombrables chantiers du centre-ville n'ont posé leurs outils que tard dans la soirée. J'ai alors repensé à Vladivostok, où la construction d'un grand pont suspendu devrait normalement être achevée en 2012, quand la ville accueillera le forum de coopération économique Asie-Pacifique (Apec). J'ai remarqué auprès de mon interprète que je n'avais vu personne travailler sur ce chantier estampillé prioritaire par Moscou. «Oui, a-t-elle souri, c'est ce qu'on remarque souvent.»

L'économie de Suifenhe dépend dans une large mesure des acheteurs russes, qui viennent en voyages organisés faire des razzias dans les magasins où tout est indiqué en caractères cyrilliques. Une enseigne de sport s'appelle même CSKA, du nom du célèbre club moscovite. Dans une autre boutique, j'ai vu des tee-shirts arborant des slogans pour les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, en 2014, ou pour le parti de Vladimir Poutine «Russie unie».

Outre des touristes, on trouve aussi de plus en plus d'expatriés russes. L'un d'eux, Stanislav Bystritski, ancien journaliste sur une chaîne de télévision locale de Vladivostok, s'est installé en terre chinoise il y a cinq ans. Il produit actuellement deux émissions russophones pour la chaîne locale de Suifenhe, l'une s'adressant aux touristes russes, l'autre aux Chinois désireux d'apprendre la langue et la culture russes.

Affaires faciles

Alors qu'il me faisait visiter la ville, un vieux Chinois nous a salués en souriant et en disant «Horosho», ce qui veut dire «bien» en russe. Devant mon étonnement, Bystritski m'a expliqué que les Chinois de la ville saluaient souvent ainsi, car c'est un mot qui «sonne» chinois et qui est facile à prononcer pour les locuteurs du mandarin.

Le journaliste a également confirmé ce que j'avais déjà entendu à Blagoveshtchensk et Vladivostok, à savoir que les Russes vont en Chine car il est plus facile d'y trouver un bon poste et d'y faire des affaires: «Les hommes d'affaires russes préfèrent largement travailler ici, il y a tellement moins de corruption et de paperasses administratives!»

La municipalité de Suifenhe a un moment envisagé de construire un quartier spécifiquement russe, en prévoyant la venue de quelque 50.000 personnes. Mais le projet semble avoir été abandonné. Comme me l'a appris Bystritski, la réglementation applicable aux propriétaires étrangers a depuis été assouplie, et la municipalité a donc dû estimer qu'il n'était pas la peine de construire un quartier spécial. (Ce ne sont que des suppositions: Bystritski avait organisé une rencontre avec un conseiller municipal de Suifenhe afin de discuter de ce point et d'autres aspects tenant à l'immigration russe, mais quand le journaliste m'a présenté en tant qu'Américain, et non Russe, le conseiller a ouvert de grands yeux comme dans les dessins animés. Il nous a déclaré qu'il n'était peut-être pas le mieux placé pour nous répondre, et suite à cela, je n'ai pu m'entretenir avec aucun autre conseiller.)

J'ai cependant pu rencontrer quelques Russes installés dans la ville, dont l'entrepreneur Petr, qui construit un petit complexe d'appartements destinés à ses compatriotes. La municipalité de Suifenhe est si emballée par son projet qu'elle n'hésite pas à détruire les maisons des Chinois qui occupent actuellement les terrains.

Viktor, un ingénieur qui a emménagé ici début 2008, met au point un outil de lutte contre la pollution qui a soulevé plus d'intérêt en Chine qu'en Russie. «Les Chinois aiment les projets innovants, alors il y a plus d'opportunités ici», observe-t-il. Sa femme, Natasha, travaille sur le système municipal de «surveillance électronique» ultra-sophistiqué (et passablement effrayant pour toute personne attachée aux libertés civiles), qui permet à des caméras placées dans tous les recoins de la ville d'être contrôlées depuis une salle de commande immaculée dans un immeuble tout en verre appelé «Suifenhe Cyberport». Elle veut que son fils de 4 ans grandisse «dans la tradition chinoise» et elle commence à lui faire apprendre la langue.

«Les gens sont très sympathiques, ici, je me sens bien. C'est mon nouveau pays», conclut-elle.

Joshua Kucera

Traduit par Chloé Leleu

Image de une: un policier chinois vérifie les papiers d'un routier russe à la frontière à Suifenhe, en 2003. Reuters/Guang Niu

Joshua Kucera
Joshua Kucera (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte