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L'alliance rouge-brune italienne ne devrait surprendre personne

Temps de lecture : 5 min

L'ordre politique émergent en Italie montre combien il est facile pour l'extrême droite et l'extrême gauche d'unir leurs forces.

Luigi Di Maio, dirigeant du Mouvement 5 Étoiles, et Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, en mai 2018 | Tiziana Fabi / AFP
Luigi Di Maio, dirigeant du Mouvement 5 Étoiles, et Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, en mai 2018 | Tiziana Fabi / AFP

Le 23 août 1939, à Moscou, les ministres des Affaires étrangères de l'Union soviétique et du Troisième Reich se rencontraient en secret pour signer un traité de non-agression. Ce tristement célèbre «pacte rouge-brun» allait permettre aux nazis de conquérir une grande partie de l'Europe centrale. Il sera aussi à l'origine d'une profonde crise de conscience chez des militants, dont mes grands-parents, qui avaient vu dans le communisme la promesse d'un monde sans sectarisme ni injustice raciale.

La plupart des communistes trouveront des moyens de réconcilier leur conscience avec l'inconcevable. Certains invoqueront la stratégie, d'autres la nécessité, d'autres encore le capitalisme bourgeois ou la sagesse de Joseph Staline –ou nieront tout simplement l’existence du pacte. D'une manière ou d'une autre, on s'arrangea pour recouvrer la certitude d'être du côté des anges –ce qui pouvait justifier, parfois, de s'allier avec le diable.

Étranges partenariats

Évidemment, la politique internationale est toujours prompte à d'étranges partenariats. Comment expliquer, sinon, l'alliance de l'Iran et de la Corée du Nord ou le soutien des États-Unis aux gouvernements d’Égypte et d'Arabie Saoudite?

Reste que les forces telluriques qui rebattent aujourd'hui les cartes idéologiques des démocraties européennes vont plus loin que ces coalitions de convenance. À droite comme à gauche, l'odeur de sang excite les ennemis de la démocratie libérale –et ils ne sont pas très regardants sur les convives avec qui partager le festin.

Aux quatre coins du monde, les populistes de gauche et de droite arrivent étonnamment facilement à faire cause commune: en Grèce, le parti d'extrême gauche Syriza a pu ainsi accéder au gouvernement en formant une coalition avec le parti d'extrême droite AN.EL. Dans plusieurs pays européens, le Kremlin soutient les populistes situés aux deux pôles du spectre politique. Dans une bonne partie de l'Occident, la droite radicale comme la gauche anti-impérialiste ferme les yeux sur les crimes de guerre de Bachar el-Assad en Syrie.

Et aux États-Unis, un nombre croissant de gauchistes balayent d'un revers de main l'idée que Donald Trump pourrait représenter un véritable danger. Le pays, disent-ils, est tellement pourri qu'il est naïf de penser que Trump contraste réellement avec le passé ou qu'il reste encore la moindre chose de valeur à défendre.

Mais rien ne met aussi bien en évidence cette mutation bizarre et postmoderne de l'alliance rouges-bruns que la coalition gouvernementale qu'est en train de former, en Italie, l'amorphe Mouvement 5 Étoiles (M5S) et la très xénophobe Ligue du Nord.

Coalition populiste

Depuis déjà plusieurs années, les élus de la Ligue ont pris la vilaine habitude d'accélérer les expulsions d'immigrés vers la fin de l'année, afin d'offrir un «Noël blanc» à leurs administrés. Début 2018, lorsqu'un ancien membre du parti avait ouvert le feu sur des migrants à Macerata, dans le sud du pays, et blessé grièvement six hommes d'origine africaine, Matteo Salvini, le leader du parti, avait fermement refusé de le condamner. À une époque où le terme «suprémacisme blanc» est utilisé à tire-larigot, il semble plutôt bien s'appliquer aux troupes de Salvini.

Le Mouvement 5 Étoiles a en revanche clairement débuté à gauche. Si Beppe Grillo a pu annoncer la mort des vieilles distinctions idéologiques, il doit son ascension politique à son opposition forcenée à Silvio Berlusconi –un populiste de droite, relativement plus modéré que Donald Trump. Le nom de son parti se réfère à cinq de ses premières exigences, toutes facilement localisables à gauche: défense du service public de l'eau; protection de l'environnement; accès gratuit à internet pour tous; volonté de préférer les vélos, les trains et les bus aux voitures; valorisation d'un modèle de développement économique durable inspiré par le concept de la «décroissance».

Mais la colère de ce mouvement populiste contre un leader politique corrompu –au départ justifiée– comme ses petites recettes idéalistes se sont très vite mises à exhaler un étrange fumet. Au fil des ans, ses représentants ont insinué que le 11-Septembre pourrait être un coup de la CIA, leurs liens avec le Kremlin se sont resserrés et leurs propos sur l'immigration sont devenus de plus en plus fâcheux.

Beppe Grillo au Congrès du M5S à Rimini, le 23 septembre 2017 | Alberto Pizzoli / AFP

La transformation touche aujourd'hui à sa fin: ayant à choisir entre la tenue de nouvelles élections, un gouvernement de coalition avec le Parti démocrate (centre-gauche) ou un pacte avec les racistes de la Ligue de Salvini, les leaders du Mouvement 5 Étoiles ont opté pour l'alliance populiste entre droite et gauche.

Selon la presse italienne, le premier item à l'ordre du jour du futur gouvernement est clair: réprimer les immigrés. La logique politique en dicte un second: incapables de se mettre d'accord sur le moindre programme positif, les nouveaux camarades se serviront sans doute de leur hostilité commune à l'Union européenne comme ciment de leur fragile coalition.

Cause commune

La situation devrait enfin réveiller toutes celles et ceux qui croient que seul le populisme de droite est vraiment dangereux et qui ne voient la montée du populisme de gauche que comme une inoffensive correction des échecs de la démocratie libérale.

Dans The Populist Explosion, par exemple, John Judis explique que le populisme de droite risque de générer violences et injustices parce qu'il est «triadique»: des leaders populistes comme Donald Trump prétendent canaliser la voix des gens ordinaires pour lutter à la fois contre les élites et les minorités, des musulmans aux Noirs américains. Le populisme de gauche n'annonce pas une telle dévastation, parce qu'il est simplement «dyadique»: entièrement focalisé sur le conflit entre le peuple et les élites politiques, il ne transforme pas les minorités en boucs émissaires. Il est donc peu probable qu'il en vienne à aggraver des injustices existantes.

Mais une telle analyse oublie que l'idéologie n'est pas ce qui caractérise le plus les populistes. Comme je le montre dans The People vs. Democracy, ce qui les définit réellement, c'est un style politique combinant une fixation sur de «gros méchants» et des solutions simplistes, le tout baignant dans un profond mépris pour les institutions de la démocratie représentative. Ce qui contribue à expliquer pourquoi, si les populistes de gauche peuvent sembler très différents des populistes de droite au début, lorsqu'ils sont loin du pouvoir, ils ont toutes les chances de se ressembler de plus en plus, à mesure qu'ils mûrissent.

Vu qu'une noble attirance pour la lutte morale peut facilement se transformer en une folle dépendance pour la traque des méchants, leur haine des politiciens et des corps constitués peut facilement déborder sur les migrants et les minorités. Et parce qu'ils pensent que les ennemis de leurs ennemis sont leurs amis, ils seront toujours tentés de célébrer l'essor des populistes de droite –et même de faire cause commune avec eux, s'ils ne peuvent gouverner seuls.

Pour reprendre la terminologie de Judis, le Mouvement 5 Étoiles peut avoir, à l'instar d'Hugo Chávez au Venezuela et d'autres dictatures de gauche, débuté sur une logique dyadique. Mais la facilité avec laquelle il aura acquis un troisième axe, profondément xénophobe, rend la distinction relativement absconse.

De la tragédie à la farce

La plupart du temps, les comparaisons historiques sont moins riches en analogies qu'en dissemblances –ce qui est doublement vrai pour celles remontant aux épisodes les plus amers de l'histoire humaine, comme le pacte germano-soviétique. Heureusement, Grillo comme Salvini ne risquent pas d'atteindre l'importance historique de Molotov et de Ribbentrop. Sauf qu'il n'y a pas non plus trop de réconfort à trouver dans la célèbre citation de Marx sur la répétition de l'histoire, où ce qui fut une tragédie se transforme miraculeusement en farce.

Car malgré les nombreuses différences entre le présent et le passé, le XXe siècle nous aura donné de nombreuses et tristes occasions de voir ce qui peut se passer lorsque des partis de gauche ressentent une telle hostilité vis-à-vis de la démocratie libérale qu'ils en viennent à faire cause commune avec l'extrême droite. Et même si les conséquences pourraient cette fois pencher davantage vers le grotesque que le tragique, il n'est pas impossible qu'elles invitent à des cruautés et des souffrances indicibles.

Yascha Mounk Chercheur à l'université de Harvard

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