Culture

Cannes 2018, jour 6: «Trois visages» et «Heureux comme Lazzaro», le cinéma comme voyage, miracle et évidence

Temps de lecture : 4 min

Le film de Jafar Panahi construit autour de trois figures féminines un voyage dans l’histoire des mœurs et des représentations. Celui d’Alice Rohrwacher confronte à la noirceur du monde l’innocence d’un jeune paysan et la sensibilité du cinéma.

Behnaz Jafari et Jafar Panahi dans Trois visages. | Crédit photo: Memento
Behnaz Jafari et Jafar Panahi dans Trois visages. | Crédit photo: Memento

Il a été tant question de ce film pour des raisons qui ne le concernent pas directement que Trois visages risquait de disparaître devant les déclarations, évidemment légitimes, de solidarité avec son réalisateur et de protestation contre les multiples interdits dont il demeure frappé: pas le droit de filmer, pas le droit de sortir du pays, pas le droit de parler aux médias, pas le droit de montrer ses films dans son pays.

Fort heureusement, les projections cannoises du neuvième long-métrage de Jafar Panahi ont remis les pendules à l’heure juste, celle d’un grand cinéaste, et d’un film qui se suffit pleinement à lui-même.

Un voyage

Trois visages est un voyage. Un voyage par la route, de la capitale à un village au nord-ouest de l’Iran, région de langue et de culture azérie. Un voyage dans le temps, qui relie les modes de vie archaïques de villages isolés à l’utilisation des réseaux sociaux sur les smartphones. Un voyage dans l’histoire, l’histoire du cinéma iranien, incarné par les trois visages du titre, ceux d’actrices du passé, du présent et du futur.

C’est Jafar Panahi qui conduit. Il conduit le film, et il conduit la voiture où a pris place une des actrices les plus célèbres en Iran, Behnaz Jafari dans le rôle de Behnaz Jafari. Celle-ci a reçu sur son portable une vidéo montrant une jeune villageoise commettant un suicide par désespoir de ne pouvoir accomplir sa vocation de comédienne, empêchée par ses parents et ne recevant aucune réponse des professionnels avec lesquels elle a tenté d’entrer en contact.

Avec Panahi au volant, elle se rend dans ce village pour en avoir le cœur net. Elle y rencontrera des paysans qui l'admirent comme vedette de la télévision qu'ils regardent chaque soir, mais ont des attentes fort différentes de celles de la visiteuse.

Elle y rencontrera aussi une des plus grandes vedettes du cinéma d’avant la République islamique, Shahrzad. Recluse, invisible, ostracisée et pourtant bien présente, celle qui fut la star de films populaires ayant surtout mis en avant ses attraits physiques est aussi peintre et poète.

Multiples trajectoires

Ce qui précède, qui décrit les grandes lignes narratives de Trois visages, n’en dit presque rien. Justement parce que le film est un voyage, c’est-à-dire un mouvement.

En voiture ou à pied, en paroles et en souvenirs, en gestes et en paysages, le film ne cesse de se déployer selon de multiples trajectoires, qui se recombinent avec humour, avec attention au moindre des personnages secondaires, avec un sens impressionnant du saut périlleux entre anecdote locale et questions globales –les rapports femmes-hommes, humains-nature, présent-passé, image-réalité.

Panahi s’amuse et s’interroge, écoute et regarde. Sans cesse de nouveaux rameaux semblent pousser de la branche maîtresse de son récit, alors que s'ajoutent au tableau cette route sinueuse où il faut klaxonner, la mémoire intacte d’un acteur héros d’un film de rebelle contre tous les pouvoirs il y a cinquante ans (Behrouz Vossoughi dans Tangsir d’Amir Naderi), des histoires de vaches à saillir, de séries télé, de rituels machistes.

Trois visages est un film qui ne cesse de s’ouvrir, de déployer ses ailes. On pourrait en dire autant de l’autre très beau film en compétition de cette journée. Journée qui, après Serebrennikov, Christophe Honoré, Jia Zhang-ke et Godard, renforce une séquence d’un exceptionnel haut niveau de la compétition officielle.

Superficiellement, Heureux comme Lazzaro de la cinéaste italienne Alice Rohrwacher partage avec le film de Panahi le fait de se situer en grande partie dans une campagne aux mœurs archaïques, en contrepoint de la modernité urbaine. De manière infiniment plus importante, il partage surtout avec lui cette denrée impondérable, et qu’on cherche en vain dans tant d'autres films: le cinéma.

Un miracle

Adriano Tardiolo dans le rôle-titre de Heureux comme Lazzaro. | Crédit photo: Ad Vitam

Comme son précédent film, Les Merveilles, le troisième long-métrage d'Alice Rohrwacher se déploie dans une société paysanne à l’écart du monde. Là restent en vigueur au milieu des années 1990 des mécanismes de domination d’un autre âge, auxquels souscrivent tous les protagonistes: la comtesse avide, son fils stupide et arrogant et le régisseur impitoyable qui en profitent, la communauté de paysans, hommes, femmes et enfants qui triment dans les champs de tabac. Parmi eux, Lazzaro est une sorte d’innocent que tous utilisent, et qui ne songe qu’à aider et obéir.

Ensuite, il adviendra bien des choses qu’il n’est nécessaire de raconter ni ici, ni à la campagne il y a vingt-cinq ans, ni en ville aujourd’hui. L’important est ailleurs: dans la richesse de chaque instant filmé par la réalisatrice.

Il se passe des événements extraordinaires dans son film, et puis souvent des choses banales, ou amusantes, ou effrayantes. Chaque moment est comme saturé de possibilités supplémentaires, chaque image vibre de l’attention précise et douce aux visages, aux brins d’herbe, aux souffles d’air. Chaque plan, tout en montrant, en racontant, recèle la promesse d'un nombre infini d'autres sensations, d'autres histoires. Si le film est bien le récit d’un miracle, c’est qu’il est lui-même miraculeux.

Autour de Lazzaro peuvent bien affluer des réminiscences venues de Buñuel, de De Sica, de Pasolini, d’Ermanno Olmi. Sa possible sainteté n’a pas plus à être décidée par le film, ou par ses spectateurs, que par les personnages. Il y a le mystère de ce qu’il est, de sa manière d’exister dans le monde. Et ce mystère engendre un tourbillon d’images, de mots, d’idées, de comique et de drame.

La réalisatrice ne se soucie ni de donner une leçon, ni d’affirmer une puissance fut-elle celle d’une artiste. Elle se contente de croire absolument, ingénument peut-être comme son héros, dans la force d’émotion et de suggestion du cinéma. C’est inexplicable, et d’une évidence absolue. C’est très beau.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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