Culture

Cannes 2018, jour 4: «Les Éternels », film-monde mis en mouvement par une actrice hors-norme

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film de Jia Zhang-ke avec Zhao Tao raconte de manière incroyablement riche et vivante les mutations et les permanences de la Chine contemporaine.

Zhao Tao dans "les Éternels" de Jia Zhang-ke (©Ad Vitam)
Zhao Tao dans "les Éternels" de Jia Zhang-ke (©Ad Vitam)

Au premier tiers du déroulement du Festival de Cannes, on y a déjà découvert plusieurs très bons films –une phrase qu’on n‘écrirait pas tous les ans, en notamment qu’on aurait été bien en peine d’écrire l’an dernier. Et puis voici qu’est apparu autre chose: un grand film.

À des titres divers, il est possible de considérer que les dix longs métrages de fiction du cinéaste chinois depuis son Xiao-wu artisan pickpocket en 1997 sont consacrés au même thème: l’entrée de la Chine dans le 21e siècle.

C’est à dire sans doute l’événement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, un basculement d’une ampleur et d’une complexité telle qu’on est loin, très loin d’en avoir pris la mesure – surtout en Europe toujours persuadée d’être le centre du monde, alors que celui-ci n’est même plus en Occident.

Et c’est bien, à nouveau, ce que Jia Zhang-ke prend en charge dans Les Éternels. Mais il le fait avec une ampleur, une complexité, et aussi un geste d’amour envers le cinéma sans précédent.

On y trouve en effet, réagencés avec une impressionnante liberté, film de gangsters et comédie musicale, science fiction et documentaire, burlesque et mélodrame: une multiplicité de tonalités pour accompagner, de 2001 à 2018, l’histoire d’une femme habitée par un amour sans retour, et des principes implacables. Et, à ses côtés, l'histoire au présent d'une civilisation.

Une actrice exceptionnelle

Cette femme, Qiao, est jouée par Zhao Tao, l’actrice de tous les films de Jia depuis le deuxième, Platform, en 2000. L’œuvre filmée de son mari permet de suivre les étapes de l’épanouissement de cette actrice. Danseuse de formation, comédienne dont les ressources n'ont cessé de se déployer davantage de film en film, elle offre avec ce nouveau film une interprétation exceptionnelle.

Il lui suffit de marcher, dans un bistrot ou sur un quai de gare, pour que dix histoires s’esquissent. Il lui suffit de s’asseoir, seule femme parmi des hommes aux physiques de durs, pour qu’une lumière et une vibration irriguent l’écran de forces contradictoires, troublantes, inquiétantes, émouvantes. Il suffit à son visage d’offrir à la caméra sa nudité pour que s’accomplissent un combat, une défaite, une trahison, une victoire.

À l'exact opposé de l’exhibition tapageuse des «performances» que viennent trop souvent consacrer les prix d’interprétation, cette présence d’une intensité élégante, ce sens du tempo et du mouvement, de la retenue et de la nuance porte à des hauteurs peu communes l’idée même du jeu d’acteur.

Le gang des "frères" avec qui commence l'odyssée des "Éternels" ©Ad Vitam

Que reste-t-il des rivières et des lacs?

Les Éternels commence comme un film de Scorsese ou de Kitano, dans un milieu de gangsters où règnent les règles d’une société codifiée, ailleurs mafia ou yakusas, en Chine triades avec parrains, rivalités, machisme, rituels, trahisons, trafics, sens des affaires, explosions de violence. Dans ce monde d’hommes, Qiao, compagne du chef de gang Bin (Liao Fan), occupe d’emblée une place singulière, ni au centre ni en marge, mais porteuse de possibles déplacements au sein d’un environnement profondément conservateur.

Le titre chinois du film, Les Hommes et les Femmes des rivières et des lacs, c’est à dire les héros des romans de chevalerie vivant en marge de la société, fait de ces malfrats d'une grande ville minière du centre de la Chine, Datong, les prétendus héritiers d'un monde légendaire, plus libre et plus honorable.

Qiao (Zhao Tao) et Bin le chef de gang (Liao Fan) © Ad Vitam

Cet arrière-plan mythologique, et les codes qui y sont associés, sont un des nombreux systèmes de références dans lequel s’inscrit un film qui va, au fil des années, changer de lieu, de tonalité et d’esprit pour prendre en charge l’immensité des mutations que connaît le pays. Avec au passage des remises en question de tout ce qui, ancien ou nouveau, semblait assuré.

Plus il y a de fiction, plus il y a de réel

Avec ce film se déploie de manière inégalée la singularité du cinéma de Jia Zhang-ke, singularité qu’on pourrait résumer d’une formule qui semble paradoxale et est une des vérités mystérieuses du cinéma: plus il y a de fiction, plus il y a de documentaire.

Dans tous les films de Jia, mais à un degré inédit dans celui-ci, plus se produisent de rebondissements romanesques, bagarres et meurtres, amours passionnées, voyages, rencontres, et même passage d’extra-terrestres, plus la réalité est décrite avec précision et complexité, d’une manière à la fois émouvante et sans cesse inattendue.

Les bouleversements sociaux, techniques, culturels que connaît ce pays aux dimensions d’un continent, pays parcouru physiquement par le film et son héroïne du nord au sud et au grand ouest des terres de colonisation, mais aussi parcouru grâce à ses chansons, ses danses, ses vêtements, ses rêves, ces bouleverements nourrissent une fresque cinématographique d’une ambition peu commune. C'était l'histoire d'une femme qui aimait un homme mieux que celui-ci n'en était capable.

Jia Zhang-ke (à droite, avec Yan Zhen-quan, Co-président du Festival du cinéma chinois en France et Costa Gavras, parrain de la 8e édition), le 11 mai à Cannes. © Frodon

À Cannes, le jour de la présentation de son film, avec l'impressionnante quantité d'obligations que cela implique, Jia Zhang-ke a rempli ses devoirs de cinéaste en compétition officielle. Mais ce même 11 mai, celui qui est également devenu député pour faire entendre au plus haut niveau la voix des artistes de son pays a aussi participé à l’annonce d’un prochain festival du film chinois en France, et travaillé en concertation avec des interlocuteurs internationaux au lancement d’une chaine de cinémas art et essai, et à l’organisation de la deuxième édition du festival qu’il a créé à Pingyao. Ensemble, l’ampleur de son film et l’ampleur des autres tâches auxquelles il se consacre suscitent le vertige. Et une grande admiration.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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