Sports

Arrêtez de courir et prenez le temps de marcher

Temps de lecture : 7 min

Marchons, citoyens et citoyennes, marchons!

L'armée des marcheurs | Mahkeo via Unsplash License by
L'armée des marcheurs | Mahkeo via Unsplash License by

«En marche!» Le slogan a porté Emmanuel Macron jusqu’à l’Élysée, mais loin des débats politiques ou des défilés de celles et ceux qui arpentent actuellement le macadam pour aller à contresens des décisions gouvernementales, cette injonction pourrait s’adresser à toute la population.

«En marche!», c’est le thème de deux livres récemment parus, qui font l’éloge de cette pratique sportive que chacun peut adapter à son rythme, sans espérer –et surtout vouloir– approcher la vitesse de croisière de Yohann Diniz.

«En marche!» donc, avec 10 bonnes raisons d’aller marcher de Thierry et Mary Anne Malleret et La ville se rêve en marchant de Pierre Sallenave.

Outil stratégique de santé publique

À leur manière, ces deux ouvrages font écho à l’actualité et ramènent certains débats à leur juste mesure. À l’heure où la ville de Paris se retrouve confronté au fiasco de la mise en place de ses nouveaux vélos urbains et, plus généralement, à la difficulté du déploiement d’un plan vélo dans une cité aussi vaste, ils offrent presque une échappatoire. À l'énième idée émanant du ministère des Sports pour sortir les Français de la sédentarité, des lieux baptisés «liv-labs», ils opposent leur simplicité.

Marcher, tout bonnement, pour se déplacer d’un point à un autre, au cœur d’une mégalopole, mais aussi au bord de la mer, à flanc de chemins de montagne ou sur des sentiers de campagne. Marcher comme une banale proposition, ou contre-proposition, assez peu mise en valeur dans les campagnes liées à la mobilité ou à l’activité sportive.

Marcher, possible outil stratégique de santé publique, comme c’est notamment le cas en Irlande avec le projet «Get Ireland Walking», mis en place depuis 2013 pour encourager le plus doux et le moins polluant des types de déplacement. Avec une question sous-jacente: pourquoi n’éduque-t-on pas davantage nos enfants à la marche, en voulant les contraindre à la course dès l’école?

Prise de conscience

«Je suis convaincu que marcher peut changer nos vies, sans qu’il soit nécessaire de partir en montagne ou au bout du monde, écrit Thierry Malleret. Mon associé Philippe Bourguignon, devenu entrepreneur et investisseur sur le tard après une carrière de grand patron, m’en a récemment offert un exemple parfait. Un jour, il a décidé de se rendre à son bureau de Washington à pied plutôt qu’en voiture. Il m’a raconté comment cette décision en apparence toute simple l’avait transformé: “J’ai appris à mieux connaître mon quartier. Je me prépare mentalement durant ces vingt minutes à pied: je réfléchis à mes dossiers, je pense à mes rendez-vous, mais je passe aussi quelques appels à la famille et à mes amis. Ça me fait un bien fou. Ça me donne aussi l’occasion d’engager la conversation avec des gens avec qui je n’aurais sans doute jamais parlé par ailleurs, et de découvrir plein de détails que je n’aurais jamais pu observer en voiture: des situations, des vitrines, l’étal d’un commerçant… Quand j’arrive au bureau, je suis relaxé et prêt à affronter une longue journée de travail. Le soir, je fais la même chose: je rentre à pied, je fais le débriefing, je musarde un peu en laissant mon esprit vagabonder. C’est mon sas de décompression! J’arrive chez moi avec le plein d’énergie pour la soirée”

Cette vision est évidemment celle d’un cadre supérieur urbain. Pour beaucoup, il n’est en effet pas nécessaire d’ajouter un peu plus d’activité physique à un métier exigeant déjà une grande quantité d’énergie –qu’il s’agisse, par exemple, des travailleurs d’usine ou des aide-soignantes obligées de manipuler des corps toute la journée.

Mais dans un univers de plus en plus automatisé et connecté, ce témoignage traduit une prise de conscience. En 2018, plus d’un être humain sur deux vit en ville, et selon les estimations du Département des affaires économiques et sociales de l’ONU, la part urbaine de la population mondiale s’élèvera à 66% en 2050. Si bien que «la “ville sportive” cède peu à peu le pas à la “rue sportive”», pour reprendre la formule d’une note du ministère des Sports.

Un kilomètre maximum, vraiment?

Pour le moment, la marche n’apparaît pas forcément comme une solution sportive, contrairement à d’autres activités plus «jeunes» ou plus ludiques: roller, skateboard, trottinette, basket de rue, 3x3, tennis-ballon, futsal, foot à cinq –sans parler de la course d’endurance, devenue phénomène de société, notamment par le biais des marathons.

Combien d’entre nous habitent à moins de trente minutes à pied de leur travail? Peut-être plus que nous voulons bien l’imaginer, et particulièrement en province, où le réflexe de la voiture est presque naturel –alors qu’il serait souvent possible de s’en passer.

Dans une ville occidentale comme Paris, la distance moyenne qu’un piéton accepte de parcourir pour se rendre dans un lieu quelconque serait d'un kilomètre, contre deux à trois kilomètres dans les villes des pays émergents. La ville, quelle que soit sa dimension, peut sans doute mieux faire en matière de valorisation de la marche. Et de ce point de vue, la préservation des espaces verts est fondamentale pour parvenir à cet objectif.

La belle occasion des JO de 2024

Voilà quelques mois, les villes de Paris et de Los Angeles concouraient l’une contre l’autre pour l’organisation des Jeux olympiques de 2024, avant de se répartir les éditions de 2024 et 2028 en fonction de leurs intérêts.

Lors de ce duel, Paris avait mis en avant la compacité de ses sites, mais en insistant essentiellement sur la qualité de ses transports. Il était peu fait état que, contrairement à Los Angeles, ville interdite pour le marcheur –comme l’a raconté avec humour Jean Rolin dans son roman Le ravissement de Britney Spears: «On m'avait donc souvent cité cette ville comme le seul endroit du monde où, sans permis, je n'arriverais pas à me démerder», Paris est une ville où marcher n'a rien d'impossible. Los Angeles veut d’ailleurs apprendre à moins dépendre des véhicules motorisés, par le biais d’une campagne intitulée Vision Zero –notamment financée par les taxes récoltées grâce à la vente libre de marijuana.

Pierre Sallenave, ancien directeur général de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, remarque dans La ville se rêve en marchant que c’est «une merveilleuse nouvelle que Paris ait été choisie pour accueillir les Jeux olympiques en 2024». Au cœur de l’été, il sera possible de relier un site à l’autre en quelques enjambées. Du Grand Palais, où se dérouleront les compétitions d’escrime et de taekwondo, aux Invalides, lieu des affrontements au tir à l’arc, jusqu’au pied de la Tour Eiffel, antre du beach-volley, il n’y aura que quelques centaines de mètres. Les plus courageux n’hésiteront pas à prolonger l’effort jusqu’à la Porte d’Auteuil, terre d’asile du tennis et du rugby à VII.

Paris, plus petite qu’elle ne s’imagine être

«Marcher dans la ville, c’est prendre un bain d’histoire, petite ou grande, souvent sédimentée sur plusieurs siècles, et se retrouver, en chair et en os, comme entré dans les livres qui la racontent. Peut-être en un sens, à travers cela, parvient-on également à se rencontrer soi-même d’une façon que la méditation solitaire ne permet pas», ajoute Pierre Sallenave.

Dans six ans, les Jeux olympiques seront peut-être l’occasion pour la capitale française, ville ouverte l’espace de quelques semaines, de justement se redécouvrir plus petite qu’elle ne s’imagine être.

Le territoire de Plaine Commune, qui recevra une partie des épreuves, a déjà élaboré un plan marche. Le projet du sentier du Grand Paris en Île-de-France est une autre idée ambitieuse en la matière.

Pourquoi, à l’époque du nudge, ce mode d’incitation développé par l’économie comportementale, ne pas égayer Paris l’intellectuelle avec des panneaux où seraient inscrites ces quelques citations reprises par Thierry Malleret?

- Montaigne: «Mes pensées dorment si je les assis. Mon esprit ne va si les jambes ne l’agitent.»
- Jean-Jacques Rousseau: «La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées: je ne puis presque penser quand je reste en place.»
- Friedrich Nietzche: «Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose.»
- David Thoreau: «Comme il est vain de s’asseoir quand on ne s’est pas levé pour vivre! Je pense que dès lors que mes jambes commencent à bouger, mes pensées continuent de couler.»

Obligation devenue réflexe

L’auteur de ces lignes, surnommé «fend-la-bise» pour sa capacité à marcher (trop) vite, n’hésite pas, par exemple, à faire trois ou quatre fois neuf kilomètres –aller-retour– par semaine pour atteindre son café préféré. Jamais le même chemin, histoire de contourner les habitudes. De jour ou de nuit, selon les saisons. L’obligation est devenue un réflexe.

Paris se traverse, c’est vrai, de long en large –presque– facilement. Parfois, il s’agit de presser le pas pour franchir un passage piéton. Souvent, l’exercice se transforme en slalom dans la foule, avec une exigence de vigilance de plus en plus nécessaire pour ne pas rentrer en collision avec un vélo ou une personne qui a les yeux rivés sur son portable. Le savez-vous? Marcher sans téléphone est un bonheur encore plus absolu.

«Dans quel esprit sont les gens que l’on croise sur le trottoir?, questionne Pierre Sallenave. De quoi le tenancier du bistrot va-t-il nous parler? Le pharmacien un peu plus loin? Apprendre une ville et essayer de la comprendre, cela passe forcément par cet exercice de visite sur place, à pied, en se donnant du temps pour voir et pour écouter. Il n’y qu’en marchant en ville que l’on peut se faire une idée de son fonctionnement.»

Yannick Cochennec Journaliste

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