Santé / Culture

Jeanne d'Arc était-elle psychotique, épileptique, maniaque ou affabulatrice?

Temps de lecture : 6 min

Comme Abraham, Jésus et Moïse, Jeanne d'Arc entendait des voix. Mais de quoi souffrait réellement la Pucelle d'Orléans?

Jeanne d'Arc écoutant ses voix, toile d'Eugène Thirion. | Wikimedia Commons License by

Jeanne d'Arc reste un sujet sensible. Cette année, les origines béninoises de la jeune fille choisie pour l’incarner avaient provoqué des commentaires racistes sur les réseaux sociaux.

Car Jeanne est une idole à laquelle il ne faut pas toucher, comme en témoigne l'affaire Thalamas. En 1904, ce professeur d'histoire qui remettait en cause son rôle historique avait manqué d'être lynché par les Camelots du Roi (une branche de l'Action française) qui manifestèrent devant la Sorbonne durant plusieurs mois.

Nombreux sont ceux qui ont contribué à forger le mythe de Jeanne d’Arc et à l'intégrer au roman national français. Récupérée à gauche, surexploitée par la droite, son histoire a aussi inspiré de nombreux auteurs ou metteurs en scène, de Shakespeare à Luc Besson. Parmi les historiens, il existe encore des débats: certains soulignent le rôle important qu'elle eut durant la guerre de Cent Ans, d'autres lui attribuent plutôt celui d'une mascotte.

Si, depuis 600 ans, l'incroyable destin de cette jeune fille a suscité et suscite encore autant de passions, il existe pourtant un angle mort: l'approche médicale. Les voix qu’entendait Jeanne d’Arc sont pourtant au centre de son existence et de son mythe. Mais de quoi souffrait-elle réellement?

Des hallucinations auditives

Malgré les récupérations qui rendent suspects les commentaires sur elle, il reste un témoignage unique et authentique de Jeanne. Avant sa mort sur le bûcher en 1431, son procès de cinq mois pour hérésie fut entièrement consigné par écrit. Les paroles exactes de Jeanne d'Arc nous sont donc parvenues, ce qui en fait l'un des personnages les mieux connus du Moyen Âge. Tenant tête à ses juges, cette jeune femme de 19 ans décrit son parcours et notamment ses voix.

«Il n'y a pas un jour où je ne les entends pas», leur déclare-t-elle. C'est à l'âge de 13 ans que la paysanne présente pour la première fois des hallucinations auditives. Elles l’inquiètent d'abord, puis ses voix lui deviennent familières et la poussent à quitter sa campagne lorraine, à lever le siège d'Orléans, à faire couronner Charles VII avant de chasser les Anglais hors de France.

Une jeune schizophrène?

Neurologues ou psychiatres, plusieurs auteurs se sont déjà penchés sur le cas de la Pucelle d'Orléans. La première hypothèse qui vient à l’esprit est celle d'une psychose. Très fréquente –1% de la population–, la schizophrénie est la principale pathologie mentale pourvoyeuse d'hallucinations auditives. Chez Jeanne, les hallucinations sont aussi tactiles et olfactives, et le délire est mystique –ce qui va dans le sens de la psychose.

Mais la possibilité d'une schizophrénie est souvent remise en cause. Tout d'abord, les témoignages de l'époque ne rapportent pas de bizarrerie du contact, de discours flou ou hermétique que l’on retrouve souvent chez ces patients. Ensuite, si certaines formes de psychoses –comme la paraphrénie– provoquent des hallucinations sans ce contact étrange, celles-ci sont essentiellement auditives. Or, la Pucelle d'Orléans n’est pas qu’une «entendeuse de voix»: elle présente aussi des hallucinations visuelles, assez rares dans les psychoses.

«La lumière vient en même temps que la voix», explique Jeanne à ses juges. Elle dit reconnaître des visages: l'archange Saint-Michel et deux autres saintes de l'époque. Elle les décrit ainsi: «leurs têtes sont ornées de couronnes, très belles et précieuses […] je voyais leur face, je ne sais pas s'ils avaient des bras ou d'autres membres». Enfin, dans les psychoses, les hallucinations provoquent souvent des émotions négatives, ce qui n'est pas le cas pour Jeanne chez qui elles seront un soutien jusqu’au bûcher.

Une manie délirante?

«Pour moi, il s’agit d’une entrée dans la bipolarité: elle présente un épisode de manie délirante accompagné d’hallucinations», diagnostique le neurologue et psychiatre Roy Didi. «Cette jeune fille de 16 ans est suffisamment désinhibée pour quitter sa campagne, aller convaincre le roi et vaincre les Anglais. Il s’agit d’une véritable rupture dans la vie de cette petite paysanne qui va devenir une guerrière. Elle élabore des projets mégalomaniaques et est capable de contaminer les autres, de faire adhérer la royauté: il n’y a qu’une maniaque pour faire ça.» Fugue, actes impulsifs, agressivité font partie des symptômes de la manie, qui peuvent se compléter d'hallucinations dans 40% des cas.

Les idées délirantes de grandeur de Jeanne collent bien à ce diagnostic: elle déclare à ses juges avoir reçu le pouvoir de prédire l'avenir, le don d'omniscience et celui de résurrection. Elle avance enfin l'idée de pouvoir enfanter toute seule en restant pucelle à la manière de la Vierge Marie. Seul bémol, la durée de la manie: deux ans, c’est un peu long. «Mais il peut y avoir des états maniaques qui durent plusieurs années lorsqu’ils sont alimentés par des hallucinations», explique le docteur Didi.

Des crises d’épilepsie partielle?

Chez Jeanne, les hallucinations peuvent être complexes: elle peut à la fois entendre, voir, mais aussi sentir et toucher les saints qui lui apparaissent. Parfois, les hallucinations sont plus simples, ce ne sont que des bruits ou des sons. À propos de Saint-Michel, «il m'a dit plusieurs mots que je ne pouvais pas vraiment comprendre», confie-t-elle à ses juges. Plusieurs éléments font penser que ces voix pouvaient être dues à des crises d’épilepsie partielle.

Localisées uniquement dans le lobe temporal, ces crises peuvent entraîner des hallucinations, sans signe moteur ni perte de connaissance. Brèves et fréquentes, les voix et visions lui apparaissent toujours depuis la droite, une latéralisation qui va bien avec le diagnostic d’une crise limitée uniquement au lobe temporal.

Jeanne d'Arc ne serait pas la première à souffrir d’un tel trouble: Saint-Paul –et sa crise de conversion sur le chemin de Damas– ou encore Mahomet et Jules César font partie des personnages ayant possiblement été épileptiques. Dostoïevski est sûrement le cas le plus intéressant: l’auteur présentait des auras extatiques qui pouvaient s’accompagner d’une hypereligiosité, ce qui s'appliquerait aussi au cas Jeanne d’Arc.

Autre élément valable à la fois en cas de psychose et d'épilepsie: l'influence du milieu socioculturel. «Les hallucinations sont toujours fonction de l’environnement, avance Roy Didi. Aujourd’hui, on va délirer sur le mode “Big Brother” avec des caméras partout ou sur le terrorisme. À l’époque, on délire sur des thèmes mystiques –car on croit en Dieu, on adhère à tout ça– et sur le thème de la guerre, car on est plongé dans la guerre de Cent Ans.»

Un trouble du comportement alimentaire?

Jeanne d'Arc présente aussi de nombreux signes d'une possible anorexie mentale. Durant sa détention, son médecin la trouve particulièrement maigre: «elle était très étroite d'autant qu'il put s'en rendre compte». De plus, «elle n'a jamais eu la maladie secrète des femmes». Autrement dit, jamais de règles. L'historienne Colette Beaune envisage cette possibilité: son alimentation est constituée de quelques morceaux de pain, un apport limité par rapport à l'activité physique intense dont elle fait preuve.

De plus, la Pucelle refuse la sexualité et éconduit un premier mariage pour faire vœu de chasteté. Amaigrissement, aménorrhée, restriction alimentaire et sexuelle, surinvestissement physique: il est tout à fait possible que Jeanne d'Arc ait aussi souffert d'anorexie mentale.

Une adolescente normale?

Chez une adolescente d’aujourd’hui, le premier réflexe du médecin serait de chercher une origine toxique à ces hallucinations. Mais aucun élément n'est retrouvé dans les descriptions pour envisager que la Pucelle fut une junkie.

Enfin, un article paru dans la revue L'information psychiatrique évoque l'hypothèse selon laquelle Jeanne a simplement pu présenter une crise d'adolescence un peu spectaculaire avec «une affirmation de soi dans un contexte d'exaltation, un goût pour les secrets, la mystique et les excentricités vestimentaires», ce qui correspondrait selon l'auteur à la dévotion zélée de Jeanne, sa pratique rigoureuse de la religion et son recours à des vêtements masculins, impropre pour une femme à cette époque. Dans ce cas-là, l'auteur suggère que les voix doivent être considérées comme des affabulations à une époque où entendre des voix pouvait être valorisant.

Le mystère demeure

Alors Jeanne d'Arc était-elle psychotique ou épileptique? Maniaque ou affabulatrice? Six siècles après la mort de la jeune femme, ces éventualités restent à l'état d'hypothèses. Si pour l’un des spécialistes, son cas est «un bon exercice de diagnostic différentiel entre pathologie psychiatrique et neurologique», il reconnaît néanmoins qu'il est impossible de trancher avec certitude.

Ce mystère n’est pas propre à la médecine, tant les théories sur la Pucelle sont nombreuses: certains commentateurs suggèrent par exemple qu'elle appartenait en fait à la famille royale, voire –pour les «survivistes»– que ce n'est pas elle qui est morte sur le bûcher.

Quoi qu'il en soit, il est tout à fait possible que Jeanne d’Arc, comme d'autres grands leaders ou prophètes, ait pu présenter de réels troubles psychiatriques ou neurologiques.

«Jeanne a été prise dans des événements qui la dépassaient, commente l’un des auteurs. Et le fait qu'elle soit devenue bien plus tard une icône n'a pas contribué à apporter plus de lumière sur son cas.»

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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