Sociéte / Monde

L’espéranto, une langue universelle en plein essor

Temps de lecture : 8 min

La plus célèbre langue construite est parlée par plus de deux millions de personnes à travers le monde. Pour un à deux milliers d'entre elles, l'espéranto est même la langue maternelle.

Des espérantistes lisent des bandes dessinées au Château de Grésillon, maison culturelle de l'espéranto située à Baugé en Anjou (Maine-et-Loire), le 8 août 2013. | Frank Perry / AFP
Des espérantistes lisent des bandes dessinées au Château de Grésillon, maison culturelle de l'espéranto située à Baugé en Anjou (Maine-et-Loire), le 8 août 2013. | Frank Perry / AFP

Face à la présence massive de l’anglais sur internet, une autre langue, pourtant bien moins courante, a réussi à se faire une place.

De la plateforme d’apprentissage lernu! et ses 75.000 visiteurs mensuels aux chaînes YouTube, où l’on trouve des reprises de Lady Gaga, d’Adele ou encore de Simon and Garfunkel, sans oublier les nombreuses communautés Facebook de Québec, Mexico, Lyon, Londres, Hambourg ou d’ailleurs, l’espéranto est partout.

L’exemple le plus frappant reste celui de Vikipedio, le Wikipédia espérantophone. Avec ses 245.000 articles, il se classe loin devant la version grecque, qui en compte 100.000 de moins, détrônant au passage les éditions slovaque, slovène et estonienne. Un tour de force pour une langue artificielle.

Le fer de lance de ce renouveau est Duolingo. En 2015, l’application dédiée à d’apprentissage des langues décide de proposer l’espéranto aux utilisateurs de sa version anglaise. Ils sont déjà plus d’un million à s’y être inscrits. Un succès qui étonne jusqu’à son fondateur Luis Von Ahn, surpris de voir qu’avant même son lancement, l’espéranto était l’une des langues les plus réclamées.

Derrière cette réussite, on trouve Chuck Smith, créateur de Vikipedio et grand défenseur de la cause espérantiste. Approché par Duolingo, il a orchestré le développement et la mise en ligne de la version espéranto, devenu la 13e langue disponible sur la plateforme. Là encore, si l’on rapporte le poids d’une langue à son nombre de locuteurs, l’espéranto frappe fort.

Un rêve d'harmonie issu du ghetto

Ludwik Zamenhof, l’inventeur de l’espéranto, voit le jour en 1859 à Białystok, une ville sous emprise russe au nord-est de l'actuelle Pologne. Il grandit dans un environnement polyglotte, mais où règnent de nombreuses tensions entre les communautés allemande, russe, juive et polonaise. Élevé au sein d’une famille yiddish, il assiste à la montée de l’hostilité envers les juifs. Il écrira d’ailleurs, dans une lettre datée de 1905: «Si je n’étais pas un juif du ghetto, l’idée d’unir l’humanité ne m’aurait jamais effleuré l’esprit.»

La cohabitation difficile de cette Babel moderne va nourrir les idéaux du jeune Zamenhof. Devenu ophtalmologue à Varsovie, il n’oublie rien de son rêve de concorde et d’harmonie. Il s’attèle alors à la création d’une langue universelle, qui deviendra bientôt l’espéranto. Il publie en 1887 un premier manuel sous le pseudonyme Doktoro Esperanto, «le docteur qui espère». Cette «lingua universa» est le fruit d’un syncrétisme entre plusieurs langues indo-européennes: le polonais, le russe, l’allemand, le français ou encore l’italien.

Collection de manuels d'espéranto présentée au centre Ludwik Zamenhof de Białystok (Pologne), le 5 avril 2017 | Janek Skarzynski / AFP

À l’époque, un tel projet n’est pas une première… Quelques années auparavant, le prêtre allemand Johann Martin Schleyer avait créé le volapük (vol- désignant le monde et -pük la langue), qui rencontra un certain succès. Mais la complexité de sa conjugaison, de sa grammaire et de sa phonétique –toutes proches de l’allemand– finissent par décourager bon nombre d’apprenants.

L’espéranto, dont la maîtrise ne nécessite pas plus de 150 heures pour un francophone, est beaucoup plus simple. La formation des mots suit toujours la même logique: les noms ont une terminaison en -o, les adjectifs en -a et les verbes en -i. Ainsi, depuis le mot maro (mer), on peut facilement former mara (marin), mareto (petite mer), marblua (bleu) ou encore submara (sous-marin). Une plasticité et une inventivité qui ont permis à l’espéranto d’évoluer au fil des époques, son vocabulaire ne cessant jamais de se modifier et de s’enrichir.

«Une langue de juifs et de communistes»

À ses débuts, l’espéranto suscite un véritable engouement, notamment en France. L’esprit du temps est au positivisme et à l’idée de progrès, auxquels le projet de Zamenhof correspond parfaitement.

Le premier Congrès international d’espéranto se tient à Boulogne-sur-Mer, en 1905. Trois ans plus tard est créée l’Association mondiale d’espéranto. En 1908, on ira même jusqu’à imaginer la création d’un état espérantiste, Amikejo («lieu d’amitié»), dans la région du Morsenet, à la frontière de l’Allemagne et de la Belgique.

Zamenhof, quant à lui, sera nominé treize fois au prix Nobel de la paix. Il meurt le 14 avril 1917 à Varsovie, alors que les peuples se déchirent dans une guerre sur laquelle se brisent les rêves de paix portés par la langue qu’il a construite.

La montée des nationalismes met brutalement fin à «l’espérantomania». Avec ses valeurs pacifistes et transnationales, son caractère neutre et universel, l’espéranto cumule les griefs aux yeux d’Hitler. En 1924, il le décrit dans Mein Kampf comme un outil de domination conçu par les juifs pour réduire en esclavage toute la communauté espérantophone. Des années plus tard, Goebbels parlera de l’espéranto comme d’une «langue de juifs et de communistes». Les trois enfants de Zamenhof –Adam, Sofia et Lidia– périront d’ailleurs dans les camps.

Bien que taxé de communiste, l’espéranto est pourtant loin d’avoir les faveurs du petit père des peuples. Staline exècre son cosmopolitisme, qu’il juge dangereux; en URSS, on ne compte plus les espérantistes envoyés au goulag.

Sorti exsangue des deux conflits mondiaux et face à l’avènement de l’anglais sur la scène internationale, l’espéranto ne retrouvera plus jamais sa popularité d’avant-guerre. Il est néanmoins envisagé, un court moment, comme langue officielle de la Société des Nations (SDN), qui préfigure l’ONU.

De Tolkien à Soros

Dès lors cantonné à un public plus confidentiel, l’espéranto ne cesse pour autant pas de séduire amateurs de linguistique et amoureux des lettres. C’est le cas de Tolkien, auteur du célèbre Seigneur des anneaux, connu pour avoir lui-même inventé de nombreuses langues elfiques, telles le sindarin ou le quenya –des idiomes beaucoup plus complexes que l’espéranto, ce qui n’empêche pas Tolkien de défendre la langue de Zamenhof.

Dans la lettre qu’il rédige après sa nomination au rang de conseiller honoraire de la British Esperanto Association en 1932, il écrit: «À tous ceux qui ont un penchant pour le mouvement des langues internationales, mon conseil est celui-ci: “Soutenez l’espéranto!”»

La marque de Tolkien reste vivace. Très appréciées des espérantistes, ses deux œuvres majeures ont fait l’objet d’une traduction. Le Seigneur des anneaux devient La mastro de l’ringoj sous la plume de William Auld, ce dernier s’associant à Christopher Gledhill pour La hobito, la version du Hobbit.

Mais les littéraires et les romanciers ne sont pas les seuls à prendre la défense de l’espéranto. Le grand financier milliardaire américain d'origine hongroise, George Soros, l’a appris dès son plus jeune âge. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est un denaskulo, c’est-à-dire quelqu’un dont l’espéranto est l’une des langues maternelles.

«La langue de leur coup de foudre»

Particulièrement rares, les espérantistes «de naissance» ne seraient qu’entre 1.000 et 2.000 à travers le monde. Victor Simonnet est l’un d’eux. Informaticien à Vincennes, «Viktoro», aujourd’hui âgé de 33 ans, a appris l’espéranto alors qu’il était enfant. Pendant des années, c’est d’ailleurs la seule langue qu’il parle avec son père. Comme il nous le confie, l’espéranto, chez les Simonnet, c’est d’abord «une histoire et une passion familiales».

Tout commence dans les années 1930, lorsque sa grand-mère paternelle arrive à Paris. Fraîchement débarquée de sa Hongrie natale et ne maîtrisant pas le français, la jeune Eva se rend dans des clubs d’espéranto, qui fleurissent alors dans la capitale. Elle y fait la rencontre de Maurice, espérantiste enthousiaste, qui deviendra son mari. Ne pouvant communiquer ni en français ni en hongrois, Eva et Maurice commencent par s’aimer en espéranto, «la langue de leur coup de foudre».

Depuis, la langue de l’amour et l’amour des langues ont écrit chaque page de l’histoire des Simonnet. Enseignant le français au Viêt Nam, le père de Viktoro y rencontre sa mère, originaire de la région. Les deux parents polyglottes partagent leur goût pour les langues et avant tout pour l’espéranto avec leur fils, qui l’apprendra même avant le français.

En classe de 4e, il crée un club pour ses camarades curieux de découvrir sa langue maternelle, qui sort de l’ordinaire. Avant de déménager en région parisienne, les occasions de le parler sont pourtant plutôt rares, et l’espéranto reste surtout «la langue émotionnelle», le témoignage d’une relation père-fils nourrie par une passion commune.

Pour ses 18 ans, c’est ensemble qu’ils se rendent en Suisse, à La Chaux-de-Fonds, ville considérée par beaucoup comme la capitale de l’espéranto. En 2003, ils font le voyage jusqu’en Suède pour assister au 88e Congrès mondial d’espéranto, qui se tient à Göteborg.

En 2015, c’est seul que Vikotoro se rend au Congrès de Lille, première sortie espérantiste sans son père, décédé peu de temps auparavant. Pour lui, il s’agit d’un véritable passage de flambeau: «C’était l’occasion de lui rendre hommage et de me réapproprier l’implication qu’il avait eue.»

Une communauté active et fraternelle

S’il était si difficile pour Viktoro de pratiquer l’espéranto hors du foyer familial, c’est qu’il n’est pas considéré en France comme une langue vivante. Non enseigné à l’école, il ne peut pas non plus faire l’objet d’une option au bac.

Ce n’est pas le cas partout: en Hongrie, si l'espéranto n’est pas enseigné dans le secondaire, il occupe le troisième rang des langues choisies aux examens des instituts de langues étrangères –derrière l’anglais et l’allemand, mais devant le français.

L’espéranto a même fait l’objet de deux résolutions de l’Unesco, en 1954 et en 1985, qui reconnaissent son rôle «d’instrument de la compréhension naturelle entre peuples et cultures de pays différents».

La communauté espérantiste n’a pourtant pas attendu d’être reconnue pour s’organiser. Aujourd’hui parlé par plus de deux millions de personnes à travers le monde, l’espéranto est présent dans plus de 120 pays, notamment grâce à des associations locales organisant rencontres et séminaires.

En 2006, la ville allemande d’Herzberg am Harz a été nommée «Ville espéranto». Au début des années 2000, un parti politique espérantiste a même été créé, Europe Démocratie Espéranto.

Outre le congrès mondial annuel, qui fêtera sa 103e édition cet été à Lisbonne, les pratiquants de l’espéranto se rencontrent grâce au Pasporta Servo. Créé trente ans avant la création de Couchsurfing, ce service touristique permet aux espérantistes du monde entier de s’accueillir et de s’héberger lors de leurs voyages et déplacements.

Souvent considéré comme un mouvement de gauche, la communauté espérantiste couvre en vérité un spectre beaucoup plus large, même si certaines de ses valeurs, comme l'universalité et le cosmopolitisme, restent proches de la pensée altermondialiste.

Encore source de polémique

À Białystok, pour le centenaire de la mort de Zamenhof en 2017, point de célébration. D’après Przemyslaw Wierzbowski, le directeur de l’association d’espéranto locale, c’est le parti conservateur nationaliste polonais PiS (Droit et Justice), connu pour son fervent patriotisme, qui aurait fait blocage. Les origines juives de Zamenhof auraient fait pencher la balance…

Le PiS, qui s’est formellement défendu de tout antisémitisme, invoque quant à lui un hasard du calendrier: 2017 marque aussi les 150 ans de la naissance de Józef Piłsudski, militaire prestigieux et ancien chef d’État polonais, dont la commémoration serait plus importante.

Le parti entendait également empêcher toute récupération politique de la part du maire de la ville, Tadeusz Truskolaski, affilié au parti adverse Plate-forme civique, connu pour son engagement en faveur de l’espéranto. À l’évidence, quelque 150 ans plus tard, l’harmonie ne semble toujours pas prête de régner à Białystok.

Adrienne Rey Journaliste

Newsletters

Une semaine dans le monde en 7 photos

Une semaine dans le monde en 7 photos

Finale de la Coupe du monde de football, manifestations contre Trump et Poutine, Tour de France... La semaine du 15 juillet en images.

L’affaire Benalla, fruit d’un mélange des fonctions pourtant prohibé

L’affaire Benalla, fruit d’un mélange des fonctions pourtant prohibé

Le garde du corps que l’Élysée abandonne menait, physiquement, les guerres sociales du président et de ses affidés.

Procès d'Angel Valcarcel: «Il fallait que ça s’arrête»

Procès d'Angel Valcarcel: «Il fallait que ça s’arrête»

[4/4] Avant de rendre son verdict, la cour d'assises de l'Hérault revient sur les circonstances de la mort de Vanessa Mayor sous les balles de son beau-père, le 30 août 2014.

Newsletters